Vivre avec
Périgueux, 25 avril 1993. Loreleï 16 ans. Vivian 19 ans.
À l’église, devant le cercueil, ses jambes l’avaient lâchée. Le prêtre affichait un air béat. Loreleï aurait voulu lui arracher ce rictus indécent à coup de hache. Vivian l’avait soulevée, ses grandes mains sous ses aisselles, avec cette douceur qu’il gardait pour elle. Entourée par le clan Wolf, Ingrid n’avait rien dit. Juste un signe de tête vers la sortie. Emmène ma fille. La mère de Loreleï abdiquait.
Le jeune homme avait été présent quand la CPE avait annoncé à Loreleï qu’elle devait la suivre. Elle était seule au CDI, sans ses amis pour une fois. Il avait proposé de l'accompagner. Sans un mot, elle avait serré sa main. La voisine attendait Loreleï devant le lycée. « C’est ton père, c’est grave ». Elle ne dit pas que c’était déjà trop tard. Il vint avec elles à l’hôpital.
Le jour de l’enterrement, sa présence aux côtés de Bastien et Nadia alla de soi.
Il avait compris que Loreleï allait tomber avant qu’elle ne touche le sol. Il la conduisit chez elle. La porta jusqu’à sa chambre. La coucha.
Il resta près d’elle en silence.
Elle le brisa :
— Vivian… Viens sur moi.
Elle ne tendit même pas les bras vers lui. Trop vide. Il s’allongea à côté d’elle.
— Non. Viens sur moi. Pèse de tout ton poids.
— Je vais te faire mal.
— Je m’en fous.
Il se laissa aller contre elle. Elle se sentait si petite sous lui.
— Arrête de te retenir. Appuie sur moi.
— Je vais t’étouffer.
Elle le regarda, les yeux durs, muette.
Il pesa. Son souffle attentif contre son oreille.
La respiration de Loreleï se calma.
— Vivian…
Depuis quand n’avait-elle pas murmuré son prénom ainsi ? Elle se souvenait comme cela l’excitait. Malgré le poids, son bassin bougea contre lui.
— Vivian. Je veux.
— Arrête. Tu ne sais pas. Tu ne sais plus.
— Vivian. Je veux.
Elle l’embrassa. Tira ses cheveux. Il ne pouvait résister à son chant. Jamais.
Quand ils dansèrent en rythme, la pulsation familière devint violente. Elle menaçait de la dissoudre.
— Appuie avec ta main. Là.
Elle lui désigna le creux entre sa poitrine et son cou. Il gémit :
— Loreleï… Non…
— Appuie. Sinon, je vais disparaître.
Il appuya, doucement d’abord.
*****
Les semaines suivantes, la mère de Loreleï resta couchée. Elle finit par se relever, la tête toujours ailleurs.
Les jours succédèrent aux nuits. Les nuits aux jours. Il fallait faire avec. Vivre avec.
Vivian tenait le fil. Des jours. Des nuits. Des larmes et du vide.
Ce matin-là, il attendait devant le lycée depuis trente minutes. Ce rituel était venu naturellement. Quand elle arrivait, il l’embrassait, sa main posée sur sa nuque, sous ses cheveux – là où s’attarde le sommeil. Mais il ne s’y fiait pas. Les cernes gris ne le trompaient pas. Le lendemain matin, il la retrouva à 6 h. Elle n’aimait pas courir. Suivit en protestant, avant de laisser la brûlure dans ses jambes museler ses pensées. Ils coururent de plus en plus souvent. Le soir, une fois les devoirs bouclés, Loreleï venait chez lui, car il avait un banc de muscu dans la chambre d’amis. Avec les conseils de son prof de rugby, il avait conçu une routine spécialement pour elle. Dans les décharges d’acides lactiques, dans les cris d’efforts, et d’encouragement, elle cherchait le silence. Sophie prenait le relais à la piscine. Tout le monde était aux petits soins. Trop. C’était étouffant. Comme de la terre sur un cercueil.
Alors, un jour, elle eut besoin de bruit et de lumière.
Les spots du stade Francis-Rougiéras éclairaient le match de la section lycée du CAP Périgueux. Les règles du rugby lui avaient toujours échappé. Jusqu’à peu, elle s’était contentée de crier en même temps que sa mère quand elles soutenaient Maurice. L’apprenti coach avait bien compris qu’il devait réparer un temps perdu. Alors il courait encore plus vite.
Le jeudi, l’équipe envahissait le « Blue Flamingo ». Loreleï s’était composé une tenue spéciale « meuf de gros bourrins qui joue au rugby me dis pas merci ». Grandes chaussettes à rayures blanches et bleues, jupe plissée bleu marine et maillot trop large noué sur le ventre. Momo siffla quand Vivian et elle entrèrent :
— Ma belle, ça fait plaisir de voir que tu…
La copine de Momo, Nath, lui fila un coup de coude dans les côtes, l’empêchant de finir sa phrase.
— T’inquiètes Nath, ça va.
Ils regroupèrent les tables. Momo avait commandé trois burgers – le minimum pour son gabarit de pilier, et Vivian procédait à son habituel sacrifice, qui scandalisait toujours Loreleï :
— Mais pourquoi tu le dépiautes comme ça ? Si t’aimes pas les cornichons, les tomates et les oignons, ne prends pas de burgers !
Sans s’interrompre, le criminel poursuivit son œuvre, disposant des petits tas bien ordonnés sur son plateau. Avant de croquer la première bouchée, il tapota affectueusement la cuisse de son attentive supportrice.
— Moi aussi je t’aime. Ne perds pas ton temps à m’admirer. C’est gênant. Et ta salade va refroidir.
Thomas intervint, la bouche pleine :
— Au fait Vivian, ta course sur l’essai ? Bravo !
— Bravo de quoi ? s’énerva Loreleï. J’ai cru qu’il allait casser en deux quand l’autre Ostrogoth l’a plaqué.
La victime de l’attaque barbare grimaça en se frottant les côtes :
— Se prendre un talonneur sur la gueule, c’est jamais agréable, je confirme.
— Cours plus vite. – expression dure – T’as pas assez de neurones pour te permettre de te faire plaquer comme ça.
Thomas afficha un large sourire et ouvrit grand les bras.
— Vous avez entendu ?
Momo, Nath, Vivian et les autres suspendirent leurs gestes, intrigués. Thomas porta le coup final à celle qui avait trop fait souffrir, selon lui, son ami d’enfance :
— Moi, j’ai entendu – Il imita le ton grognon de Loreleï. – « Vivian, fais attention à toi – Une pause, puis plus fort. – car je t’aime ! »
Face à l’hilarité générale, la coupable piqua un fard. Nath ajouta :
— Sérieux les mecs, vous vous rendez pas compte ! Vous vous amusez à vous foutre dessus, et nous on flippe à chaque plaquage. – Elle tapota affectueusement le ventre de Momo - Bon, au moins, tu as assez de gras pour amortir.
Les rires reprirent de plus belle. Sous la table, Loreleï serra la main de Vivian. Thomas le remarqua, satisfait.
*****
Ces discussions tissaient une nouvelle normalité autour de la fille de Maurice.
Comme dans la cuisine d’Ingrid, où le lycéen en sursis apportait la lumière. Il avait toujours une anecdote à faire vivre.
— Loreleï, tu te souviens de Lalande, le prof de musique ?
— Le baveux ? Mon cahier a gardé les traces de ses postillons !
Elle grimaça de dégoût en repensant au scud humide qui s’était écrasé sur sa page, formant une tache d’encre.
Tout en cuisant les röstis, Ingrid ne manquait rien de l’échange.
Vivian s’échauffait.
— Et moi, il m’avait collé deux heures !
— Qu’est-ce que tu avais encore fait ?
— Ingrid, vous avez-vous vu comment votre fille me traite ? Je suis coupable d’office !
— Tu étais souvent puni, non ? Trop d’insolence, c’est ça ? taquina-t-elle.
— Je suis pas insolent, je suis un esprit libre ! Quand vous saurez tout, vous comprendrez et vous partagerez mon sentiment d’injustice. Lalande bavait beaucoup, mademoiselle l’a confirmé. Ce funeste jour, on passait le contrôle de musique, mais j’avais oublié ma flûte. Lalande me tend la sienne et je bloque. Je vois le bout en gros plan, tout brillant de bave. J’ai pas pu, j’ai refusé. Il a insisté, je me suis défendu. « Punissez-moi, mais je souffle pas dans votre flûte ! » Toute la classe a rigolé et j’ai été collé. Pour quel motif ? Pour excès d’hygiène ?
Ingrid et Loreleï, hilares, suivaient ses grands gestes indignés. Mais il n’avait pas fini.
— Vous voulez savoir le pire ?
Ingrid disposa les galettes de pomme de terre dans les assiettes, pendant que sa fille servait les légumes. Elles s’assirent, toute ouïe. Son public captif, Vivian, toujours debout, lâcha la bombe qu’il préparait depuis deux jours.
— Lalande est passé à la télé…
— Quand ça ? s'étonna Loreleï.
— La semaine dernière. Franck a enregistré l’émission, maintenant il fait tourner la cassette. Lalande est passé dans « l’amour en danger ». En gros, des couples qui se séparent essaient de se réconcilier. Enfin, y’a surtout un des deux qui sort les grosses rames et l’autre qui regarde.
— Et votre ancien professeur s’est exposé dans cette émission racoleuse ?
— Oui. Et je m’excuse par avance Ingrid, mais il va falloir que je révèle des détails… sordides. Il y a des choses qui devraient rester secrètes. Mon innocence a été bafouée par ce que j’ai entendu, je suis pas sûr de m’en remettre.
Loreleï lui lança un coup de torchon.
— Arrête, raconte !
— Vous voyez Ingrid ? Maltraitance ! — Tout en parlant, il fit une petite révérence — Donc, mon amour, madame ma belle-mère, sachez que ça n’allait pas très fort entre monsieur et madame Lalande. Et que ça ne va pas mieux depuis. On a eu droit à un chant de Lalande — émouvant selon ma tante, je lui ai fait remarquer que la place semblait libre maintenant. Le prof de français a même témoigné. Ils ont passé la chanson des Clash, « Should I stay or should I go ». Tu sentais le gars désespéré, prêt à tout. Mais le pire…
Il fit une pause, ménageant son effet.
— … le pire, c’est quand il a demandé à sa femme si elle avait déjà eu un orgasme.
Ingrid oublia d’être choquée et voulut savoir la suite.
— Et alors ?
— Elle a répondu : « oui. » — Il les regarda tour à tour, attendit leurs soupirs d’impatience — C’était un « oui, mais. » Sa femme l’a achevé. « Oui, mais jamais avec toi ! »
— Noooon ! s’écrièrent-elles en chœur.
Ils poursuivirent le repas en plaisantant. Ingrid s’inquiéta :
— Mais il enseigne toujours ? Tout le monde l’a vu dans cette émission !
Vivian répondit.
— C’est un manque de professionnalisme évident. Mais en suis-je étonné de la part d’une personne qui méprise les règles élémentaires de santé publique ?
La joie d’Ingrid, l’attention de la femme de sa vie. Que lui fallait-il de plus ?
— Tu peux dormir chez nous quand tu veux. Le clic-clac est un peu vieux, mais ça t’évitera de rentrer tard.
Loreleï et lui échangèrent un regard surpris. Ingrid ne leur en avait pas parlé avant. Il bafouilla :
— Je… Merci. Demain, c’est possible ?
Très rapidement, c’est comme si Vivian habitait avec elles. Il savait toujours où était sa moitié, ce qui rassurait sa mère.
Chaque soir, il passait par-dessus la marche qui grinçait. À l’aube, il regagnait les ressorts vicieux du clic-clac, avant le réveil d’Ingrid. Les cernes de sa dulcinée s’estompaient. Ils conservèrent leur rituel de jogging matinal. Après un dîner, alors qu’elle allait se coucher, Ingrid fit remarquer que le lit de Loreleï était sûrement plus confortable que le canapé.
En quelques mots, Loreleï et Vivian devinrent un couple.
Pour autant, Ingrid insista pour partir en vacances seule avec sa fille. En famille.
💬 Commentaires 6
J'ai beaucoup de plaisir à suivre ses aventures et à revivre mon adolescence à travers les chapitres de la sienne. <3