Là *
Périgueux, juin 1993.
Loreleï
Sous l’eau, il n’y a plus rien. Et il y a tout.
Je préviens d’abord Ludo, le maître-nageur. Parce que l’apnée est interdite à la piscine et que la première fois, il a eu peur.
Puis, je cale ma respiration, longtemps. J’inspire de plus en plus profondément, je vide mes poumons par petits coups, en creusant mon ventre. Mon souffle s’apaise, tout devient calme. Je sens le moment, et alors, je descends le long de l’échelle.
J’attends. Ma bulle arrive. Pleine et vide à la fois. Je lâche le barreau et je me roule en boule. Mes cheveux ondulent comme des algues. Je plane, en suspend dans un rien qui me contient.
En Bretagne, c’est encore mieux. J’enlève mon maillot de bain quand je suis loin et je le mets autour de mon poignet. Il n’y a plus de barrière entre l’infini de l’océan et ma peau.
Je savais que mon père veillait sur le sable. Une fois, quand j’étais petite, j’avais nagé jusqu’au large sans m’en rendre compte. J’avais oublié la côte : je visais l’horizon. Papa est venu me chercher.
Désormais, la plage est vide.
Seule la main de Vivian sur mon visage m’apaise.
Dès que je ferme les yeux, j’imagine le cadavre pourrissant de papa sous terre, dans son cercueil. Une terre écrasante et sans issue, où grouillent les insectes qui le dévorent. Je le vois, au pied de mon lit.
Mais, maintenant, Vivian est presque toujours à la maison.
Le soir, on se couche nus l’un contre l’autre. Tout son corps dans mon dos, il m’enveloppe de ses bras durs et tièdes. Son torse large déborde de moi et me couvre. Je sens son cœur. Lent, puissant, métronome qui m’hypnotise. Alors, je replie les jambes contre mon ventre et il ramène les siennes. Il pose sa paume contre ma joue. J’y disparais. Et je sombre.
Je sais qu’il reste là. Au réveil, nous n’avons pas bougé. Nos souffles s’écoulent en rythme.
Je le calme, moi aussi. Mon soleil, toujours en mouvement, toujours une bâche à la bouche. Sous mes doigts, il lâche et s'abandonne.
Je lui offre mes mains, qui le pétrissent et se font douces, tour à tour. Il m’a appris les baisers papillons : ces caresses toutes légères des cils.
Il m’a dit une fois : « Je suis sûr que c’est bon pour la santé. » Comme s’il y avait besoin d’une excuse.
Je le masse pendant au moins une heure. Je ne m’en lasse pas. Quand je le touche, c’est comme s’il passait dans la pulpe de mes doigts. Sa poitrine est ronde, il a des courbes dont je suis le contour avec fascination. Je pense parfois à Sarah. Les siennes étaient moelleuses.
Vivian est somnambule. Il ne se lève pas, mais il raconte n’importe quoi. Une fois, il m’a dit « J’aime ce que vous me faites ». J’ai ricané : « Qui, vous ? » Il a répondu, depuis ce sommeil étrange : « Toi et le Brésilien ». Autant dire que je me suis foutue de lui pendant longtemps. Très longtemps. Une autre fois, j’étais dans ses bras et il m’a gratté le crâne. Quand je lui ai demandé pourquoi, il a affirmé, tout appliqué à sa tâche : « C’est pour enlever le fromage ».
Quand il est là… Il y a nous. Et c’est tout ce qui compte.
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