5.
Cela fait plusieurs semaines que la police cherche une piste tangible. Trop de disparitions inquiétantes, Pourtant sans rapports directs apparents. Quelques détails insignifiants, de minces similitudes entre des dossiers distincts finissent par intriguer des enquêteurs méticuleux. Des traits fins épars tracés sur une page blanche finissent peu à peu par composer une esquisse macabre. Une voiture de police s'arrête au pied d'un immeuble à côté d'une Ferrari. Le moustachu débonnaire et son binôme au regard fuyant en descendent.
Ils examinent brièvement le bolide, tout en relevant machinalement sa plaque minéralogique. Un véhicule de luxe étranger, en stationnement gênant sur un parking exigu d’un immeuble ordinaire n’a rien d’anodin. Quelque chose lui paraît anormal. Les portières ne sont pas verrouillées. La policière décide d’effectuer quelques vérifications, avant d’en informer la patrouille compétente. À l’intérieur, les tapis de sol sont couverts de sable. Des lunettes de soleil chic, mais bon marché, reposent sur le tableau de bord. Jetés sans soin sur la banquette arrière, des écouteurs filaires emmêlés, un stylo promotionnel ordinaire, ainsi que le sac cabas d’un supermarché discount contenant une brosse à cheveux. Tandis que son collègue découvre un petit sac en cuir contenant des affaires personnelles masculines de marque dans le coffre, la policière explore la boite à gants. Les papiers du véhicule sont soigneusement rangés dans une enveloppe en papier kraft. Elle constate qu’ils sont établis au nom d'une entreprise de location londonienne. Le conducteur, lui, porte un nom français, qu’elle inscrit dans un petit carnet. Malgré leur expérience et leur professionnalisme, les deux agents ne peuvent s’empêcher d’admirer le bolide. Une Ferrari Spider, le genre de véhicule que leur salaire de fonctionnaire ne paiera jamais. Ils échangent un regard complice. L’idée d’une photo souvenir effleure leur esprit avant de s’évanouir aussitôt. La femme consigne quelques notes, tandis que son partenaire passe un appel à sa centrale.
– Tu peux faire une vérification sur un véhicule étranger ?
– Reçu.
– Plusieurs signalements pour excès de vitesse. Contrôles automatiques à hauteur de Béthune, sur l’axe Valence-Marseille puis autour de Fréjus.
– Autre chose ?
– Négatif.
– Vérifie également un nom, Oliver Pinchinat.
Il épèle lentement le patronyme.
– De qui s’agit-il ?
– Le conducteur du véhicule, si j’en crois le contrat de location.
L’interlocuteur marque une pause, alors qu’il tape sur le clavier de son ordinateur.
– Domicilié hors de France…
Nouveau silence.
– Attend, le nom apparaît dans une aussi dans une procédure ouverte par les collègues de Cannes.
Jean fronce les sourcils.
– Quel genre de procédure ?
– Aucune mention. Juste une demande de prise de contact avec le service émetteur.
– Elle est ouverte depuis quand ?
– Quelques jours.
– OK. Merci.
Fin de la conversation.
Jean se gratte le lobe de l'oreille gauche et repousse une mèche de cheveux derrière le pavillon. Sa collègue relève la tête et l'observe avec attention. En quelques mois de binôme, elle a appris à reconnaitre ses tics : c'est sa façon de reprendre son souffle lorsque quelque chose le perturbe.
– Quelque chose ne va pas, Jean ? interroge-t-elle.
– Excès de vitesse sur le trajet Béthune-Fréjus. Mais avec une telle bagnole, rien d’étonnant… Ce qui est plus mystérieux, c’est le signalement au sujet du conducteur.
– Quoi donc ?
– Aucune idée, mais si on croise ce type, les collègues de Cannes veulent en être informés.
– Mmmh. Et tu crois que ça peut avoir un lien avec notre affaire ?
Jean hausse les épaules.
– Franchement, ça serait très surprenant… On verra ça plus tard. Voyons déjà ce que cette femme sait de notre affaire.
Les deux agents patientent brièvement, fixant une vieille dame qui sort de l’immeuble avec son caniche, avant de s’engouffrer dans le hall. Ils prennent l'ascenseur direction le troisième étage.
Le couloir du troisième accueille les policiers avec la froideur et l’éclairage blême des immeubles collectifs sans caractère, où l’air est saturé d’odeurs familières et désagréables. Derrière les murs, des pleurs d'un nouveau-né s’entremêlent aux cris de quelques gamins, au vacarme d’une télévision et à la musique jouée trop forte. Derrière chaque appartement, des bribes de conversations, des éclats de vie des habitants se font entendre.
Le binôme arrive devant une porte abîmée et entrebâillée, Une chaine de sécurité retient le battant. Sur la sonnette, muette, ils peuvent lire Barbara H., le nom de la personne qu’ils souhaitent interroger. Jean parvient à décrocher la chaînette et pousse la porte. À peine entrés, ils suffoquent. L'atmosphère est lourde, le domicile ne semble plus avoir été ventilé depuis quelques jours. L’obscurité est totale.
Jean cherche péniblement un interrupteur puis s’exclame :
– Police !
Le silence est pesant.
Sa partenaire, guidée de sa lampe torche se dirige féline, vers de lourds rideaux qu'elle tire brusquement. L’estomac noué, sa main déverrouille l'holster et dégaine son SIG Sauer.
Le soleil inonde dorénavant la pièce. Jean cligne des yeux, ébahis par un spectacle saisissant. Barbara est allongée nue sur son lit, légèrement enveloppée de soie d’un vert profond, velouté et vibrant comparable à l’émeraude. Elle semble irradier la pièce d’une beauté irrationnelle.
Jean contemple la scène sans un mot. Les mains moites, il parvient à rengainer son arme, avant qu’elle ne lui échappe. Sa partenaire, malgré elle, s’agenouille. Ses avant-bras s’écartent de son buste, les paumes légèrement ouvertes vers le ciel. Elle paraît figée, le regard tourné vers le lit. Quelques larmes finissent par couler sur ses joues.
Barbara semble immobile tandis que quelque chose essaye de sortir de son corps. Une fissure se dessine sur son ventre. Puis son abdomen se fend sur toute sa longueur, partageant l’enveloppe de la chrysalide en deux. Un insecte apparaît progressivement par l'ouverture, avant de s'extirper définitivement de son écrin.
Le papillon déploie de magnifiques ailes orange vif, veinées de jais, dont le pourtour noir est orné d'une double rangée de points blancs.
Aucun des deux policiers ne comprend ce qu'il est en train de voir.
***
Le lépidoptère s'envole, ne laissant derrière lui, que l'enveloppe transparente de son hôte.
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