4.
À mesure qu’elle fait peau neuve, la chenille, elle aussi, mue.
À chaque transformation, elle apparaît plus grande, plus belle, tandis que les stries tricolores jaunes, blanches et noires gagnent en intensité.
Ce qui jonche le carrelage de la salle de bains ressemble à une peau abandonnée. Ce voile translucide, cassant, aux reflets soyeux, racorni et parsemé de croûtes, c’est l'exuvie de Barbara.
Quelques semaines seulement ont suffi à transformer la jeune femme.
Barbara a relevé ses cheveux, désormais teintés d’un auburn chaleureux, en un chignon soigneusement travaillé. Elle a choisi une robe légère et estivale mettant en valeur la finesse de son cou ainsi que ses épaules aux lignes délicates et harmonieuses.
Hervé a largement dépassé la cinquantaine.
Le sommet du crâne dégarni, il porte fièrement un embonpoint que ses costumes-cravate stricts ne parviennent pas à dissimuler. Des joues rondes, un menton doublé, de petits yeux bruns, vifs et cernés encadrent un nez mutin, aux narines charnues. Lorsqu'il sourit, sa large bouche dévoile de vilaines dents jaunes.
Hervé entretient des rapports ambivalents avec les jeunes loups de l'agence, qui attendent sagement leur moment. En attendant, lui et Eric, le directeur opérationnel font savoir qui sont les chefs. Son fort accent alsacien suggère une jovialité naturelle. Pourtant, derrière cette façade se cache un homme méprisant, cynique et notoirement misogyne. Miss-Univers ne se lasse jamais de rapporter les moindres rumeurs et ragots au sujet du personnage. Lors de rendez-vous professionnels, il aime impressionner sa clientèle. Il a pour habitude de se faire accompagner, dilapidant l'argent de l'agence en boissons prestigieuses et repas étoilés, avant d'emmener ses escortes dans un hôtel défraîchi près de la gare, dont il est un habitué.
Il la scrute du coin de l’œil, comme un prédateur jauge sa proie. Il attend le moment propice. Finalement, la conversation s'engage devant le baby-foot, où Hervé sirote un café en faisant mine de lire ses messages. C'est lui qui fait le premier pas. Un geste inapproprié, une remarque faussement déplacée. Un sourire narquois.
Barbara coche toutes les cases. Du moins c’est ce que croit Hervé. Car c’est elle qui mène le jeu. Elle a eu le temps de préparer le scénario et de régler la mise en scène dans ses moindres détails.
La suite se déroule comme elle l’a envisagée. Pour le moment, elle laisse Hervé faire le beau, déployer son numéro de charme autour d’une coupe de champagne et d’une bonne table. Il se goinfre, elle cultive la retenue. Il règle l’addition, évoque une promenade romantique.
Il hèle un taxi, Barbara se prête au jeu.
Hervé est très méticuleux. Il suspend soigneusement son costume dans la penderie, puis plie et range chemise et sous-vêtements. Alors seulement, il croit cueillir le fruit de ses efforts.
Pourtant, les apparences sont trompeuses. Dans la nature, aucun prédateur n’est à l’abri de devenir une proie.
***
Une chenille s'épanouit, insouciante, caressée par les rayons d'un chaleureux soleil matinal, juchée sur une feuille de salade, qu'elle grignote méticuleusement.
Une brise légère fait vaciller son perchoir. La chenille cesse son repas et se redresse sur ses fausses-patte, le thorax encore gonflé de nourriture. L’insecte, danseur, semble prendre la pose, tel le modèle devant le photographe.
Soudain un hurlement strident rompt la quiétude.
Un volatile crève le ciel. Il déploie ses ailes au dernier moment. Son bec garni de plusieurs rangées de dents acérées s’entrouvre. Il plonge. La chenille n’a pas le temps de bouger.
Les yeux du prédateur, marrons et vifs sont injectés de sang lorsqu'il avale sa proie.
La loi de la nature.
Les prédateurs se nourrissent. Les proies disparaissent.
La lumière devient plus chaude, l’été s’installe doucement.
Une brise légère caresse les gazons envahis de mauvaises herbes. Les feuilles des marronniers frémissent sous un soleil radieux. Des moineaux se dorent la pilule dans les branches et chuchètent.
Barbara, connait la routine. Son ventre et son visage sont recouverts d’une pellicule craquelée et flétrie. D’un geste calme, elle retire les généreux lambeaux du vieux derme. Une peau lisse, fraiche et rosée apparait. Ses cheveux apparaissent maintenant beaucoup plus souples et plus brillants que lors de la dernière mue. Comme à chaque fois, elle s'inspecte devant la glace.
Une chrysalide d'un vert turquoise agrémentée de taches dorées épouse les courbes de son abdomen, du haut du pubis jusqu’au nombril. Plus un simple tatouage. Un magnifique joyau, qui aurait mérité d’être exposé derrière les vitrines les plus prestigieuses de René Lalique.
Le cycle suit son cours.
Parmi ses affaires personnelles, Barbara trouve une montre de fabrication suisse. Elle ne se souvient pas en avoir possédé une un jour. Elle observe à travers le hublot le mouvement mécanique, osciller de manière si fluide, presque hypnotique, tandis que la trotteuse glisse sans heurts sur les secondes et que le temps s’écoule en silence. Pourtant l’objet lui semble familier.
Elle appelle au bureau. Barbara se plaint d'une migraine, de douleurs abdominales et obtient assez facilement quelques jours d’arrêt. L’affaire semble réglée. Miss-Univers se chargera probablement d’alimenter les bruits de couloir. Barbara n'a cependant plus besoin de s'en préoccuper. Hervé avait plusieurs rendez-vous importants. Personne ne l’a vu. Il n’a prévenu personne de quelque imprévu. Cela ne lui ressemble pas. Incompréhension. En fin de matinée l’inquiétude devient trop pesante. Une secrétaire appelle à la maison. Ni son épouse, ni son fils ne savent où se trouve Hervé. Eric envisage un instant de contacter la police, mais se décide de partir déjeuner. Les affaires sont prioritaires.
Pendant ce temps, deux fonctionnaires de police, une jeune femme au regard fuyant et un quadragénaire moustachu débonnaire poussent les portes d’une salle de fitness. Ils cherchent des informations relatives à Raffaele, dont la disparition brutale et mystérieuse leur a été signalée quelques jours auparavant. Ils interrogent la réceptionniste, puis quelques adhérents. Ils prennent note de quelques noms. Parmi eux figure celui de Barbara.
A quelques kilomètres de là, Barbara a d’autres préoccupations.
Son appartement est en vrac. Pour la première fois depuis longtemps, elle prend conscience de son insalubrité. De sa négligence. Il est devenu un taudis nauséabond. L'air ambiant fleure le soufre et le fauve, mêlé aux effluves piquants du linge sale qui s'entasse et des déchets organiques oubliés. Elle va très prochainement avoir besoin d'un nid douillet.
Un grand ménage s'impose.
Barbara prend son temps pour nettoyer et rafraichir son logis, Consacrant une partie de son énergie à repenser les moindres détails. Elle ne garde que le strict minimum. Elle enfouit dans de gros cartons et des sacs noirs, une quantité de bibelots inutiles et de souvenirs : des livres, de la littérature professionnelle, des magazines, des souvenirs de voyages et de ses années d'étudiante. Les photos sont les premières à être triées puis à être éliminées. Celles des soirées avec les copines, les portraits de famille. Barbara les observe une dernière fois avant de les faire disparaître sans émotion.
Son courrier subit le même sort. Elle trie méthodiquement les documents utiles et détruit le reste. Les factures impayées sont inventoriées et mises de côté. Sa vieille vaisselle bigarrée est remplacée par un service de table sobre et uniforme, acheté à la pièce. Enfin, elle repeint les murs de différentes nuances de vert, dont les teintes lui rappellent les vacances chez ses grands-parents, la fraicheur de la menthe à l’eau, les parfums de la prairie et la tranquillité du sous-bois, ravivant de lointains souvenirs d’enfance. Elle achète dans une boutique spécialisée d’épais rideaux de mousseline printaniers, ainsi que de grands voilages opaques. Le moment voulu, plus aucune lumière ni aucune ombre ne viendra égayer son appartement.
Les murs reverdis, les rideaux installés et les cartons rangés, Barbara observe son logement. Il ressemble désormais à un cocon feutré.
À l’agence, tout le monde se préoccupe de l’absence d’Hervé. Ils imaginent le complot malveillant, la fugue dans un pays tiers, l’espion exfiltré, l’amnésie soudaine. Les spéculations et les théories les plus farfelues circulent. Cependant, son portable ne répond plus. Aucun mouvement financier n’est enregistré sur sa carte de crédit professionnelle. Un avis de fourrière parvient par voie postale au bureau. Mais sa famille non plus, n’obtient aucune réponse. À peine le signalement est-il tamponné et rangé dans sa chemise cartonnée par le fonctionnaire de police, que d’autres dossiers en attente d’examen viennent déjà le recouvrir.
Absente du bureau depuis plusieurs jours, Barbara est loin de se douter de l’agitation provoquée par la disparition d’Hervé. Le vendredi soir, elle fait le pied de grue sur le parvis de son immeuble. Son téléphone à la main, elle scrute l'écran, guette le coin de la rue, puis recommence quelques secondes plus tard. Le temps est maussade et orageux, gâchant l’enthousiasme des fins de semaine.
Un moteur gronde. Une Ferrari s'arrête. Elle monte. Quelques instants plus tard, le puissant V8 vrombit au démarrage.
Quelques jours auparavant, elle avait publié une annonce sur un site bien connu des hommes aisés en quête de compagnie éphémère. Avec ses mèches blondes bouclées, une barbe de trois jours, soignée et un regard bleu océan profond, il ne laisse pas indifférent. Le conducteur, un trader de la City de passage dans la région, cultive avec soin son statut de golden boy. Il savoure les regards que sa voiture attire sur son passage. Le bolide avale les kilomètres à la manière d'un go-fast, en route vers Antibes où caviar, champagne et plaisirs nocturnes, les attendent.
La brise marine ride la grève, où des vaguelettes martèlent le sable d'un clapotis pétillant, suivant le rythme familier de leur va-et-vient. De l'écume rousse vient mourir sur un monticule autour duquel des algues humides et du sable doré s'amoncèlent déjà.
Ce n'est pas un ballon oublié, ramené là au gré de la marée, ni un objet perdu par quelques touristes.
Ce n’est pas non plus un rocher poli par la mer.
C’est un crâne humain, reposant sur le sable, paupières closes, et dont le visage exprime l’extase et la jouissance.
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