Totalement soi… Ou pas
Comme je l’ai déjà expliqué, j’ai, très jeune, eu du mal avec le principe fille / garçon. J’étais née fille, mais je n’avais pas envie d’être une fille. Je ne voulais pas agir en tant que telle.
À cette époque, je ne savais pas trop pourquoi. J’aimais jouer aux jeux de garçon, j’adorais jouer au foot. Mes dessins animés préférés : Albator, Olive et Tom, Dragon Ball et j’en passe. Je n’accrochais pas du tout à Candy, Georgie et tous ces shojo que les filles devaient aimer.
Aujourd’hui, avec le recul que j’ai, je me demande si cela n’était tout simplement pas le fait que ma mère contrôlait tout et souhaitait gérer ma vie comme elle l’entendait. Car oui, même pour cela, elle décidait. Pour elle, une fille devait avoir les cheveux longs et porter des jupes et des robes. Elle devait se trouver un homme pour se marier et avoir des enfants.
Et il était impossible de changer cela. C’était ainsi et pas autrement.
Seulement, ces règles ne me convenaient pas. Je préférais largement les shorts aux robes et je ne voulais ni me marier ni avoir des enfants. Et ce, très tôt.
Mon enfance fut donc compliquée : je n’avais pas le droit d’être moi-même. Je me devais d’obéir à ma mère. Et le résultat fut simple : robes et jupes à gogo, cheveux longs jusqu’en dessous des fesses (je ne pouvais même pas les coiffer seule) et des amies filles. Enfin, amie est peut-être un mot fort. Je jouais avec ces enfants-là, mais je n’avais pas vraiment de discussion avec. Je n’avais pas non plus le droit d’aller chez elles quand elles m’invitaient et je ne pouvais pas les inviter à la maison.
On ne se voyait qu’à l’école et ce fut une chose qu’elles me reprochèrent souvent. Comme si la décision venait de moi !
Le collège ne fut pas mieux. On passait un cap avec l’arrivée des menstruations féminines. Alors qu’en cours de sixième, j’avais réussi à imposer le fait que les robes et les jupes, c’était fini pour moi (j’avais eu une très bonne excuse : les garçons et leur jeu débile de soulever les jupes pour voir les culottes des filles), il fallut que mes premières règles débutent durant ma cinquième.
J’étais, selon les dires de ma mère, devenue une femme. Une belle gifle sonore sur la joue droite, tradition familliale, le prouva. Et cela signifiait encore plus que j’étais apte pour enfanter. Elle me rabâcha encore plus que je me marierais et aurais plein d’enfants. Elle me le disait tellement souvent qu’il m’arrivait régulièrement de faire des cauchemars où j’étais, à mon jeune âge, enceinte ou en train d’accoucher.
Cela a duré de nombreuses années, même à l’âge adulte. Mes parents n’arrivaient pas à comprendre que je ne voulais pas me marier ni avoir d’enfants. Même encore aujourd’hui, la quarantaine passée, cela leur pose un problème. Il semblerait que j’ai raté ma vie…
Et tout cela parce qu’ils étaient persuadés que j’étais trop régulièrement célibataire. Ils n’ont juste pas compris qu’ils n’avaient pas rencontré l’entièreté de mes partenaires de vie.
Surtout, qu’en prime, dès la quatrième, je réussis enfin à obtenir le droit de me couper les cheveux. Un carré mi-oreille fut le début. Quelques années plus tard, le carré disparut et laissa place à une coupe garçonne que je ne quittai plus jamais.
Mon look était plus proche de celui d’un garçon que d’une fille. J’étais une plaie pour ma mère parce que, dans les magasins, je n’étais pas foutue de m’intéresser aux vêtements féminins. Elle désespérait que je ne veuille plus porter des jolies choses : « regarde ce magnifique haut à fleurs ! », « Cette jupe t’irait à merveille ! » et tout le panel possible qu’une femme se devait d’acheter et de porter.
Je détestais aller faire les magasins parce qu’elle m’accompagnait toujours et que je n’avais pas le droit de m’intéresser aux rayons homme alors que les vêtements qui s’y trouvaient me plaisaient réellement.
Plus j’avançais dans mon adolescence, plus mon corps me gênait. Je portais de plus en plus de vêtements amples, surtout des T-shirts qui faisaient trois fois ma taille. Et ce, juste pour cacher ma poitrine. Poitrine qui, pourtant, n’étais pas non plus conséquente : un petit 80A. Mais cela était déjà beaucoup trop pour moi.
Mes parents et, surtout, ma mère hallucinaient de plus en plus au point où, pour eux, j’étais devenue une personne incompréhensible. Ils savaient peu de choses de moi et me jugeaient négativement à cause de mes goûts vestimentaires. J’étais devenue le vilain petit canard, l’enfant dont on a honte. L’excuse qu’ils donnaient en public était très simple : « vous savez les ados ! » alors, qu’en réalité, ils s’inquiétaient que je ne fasse pas comme tout le monde. Pourquoi fallait-il que je sois incapable d’être féminine ? Pourquoi étais-je célibataire ?
Pourquoi ? Parce qu’en plus d’avoir du mal avec ma féminité, je n’entrais pas entièrement dans leurs critères de vie.
Les années collège sont aussi la période où les premières attirances débutent. Durant cette période, je me suis posée beaucoup de questions sur ma normalité. Comme toutes les filles, certains garçons me plaisaient, mais, comme tous les garçons, j’étais attirée par les filles. Et ce fut un problème dans ma vie.
Il était impossible d’en parler autour de moi. Les années 90 n’étaient pas la meilleure décennie pour être bisexuelle (terme encore plus tabou qu’homosexuelle). Mes « amies » étaient toutes hétéros, les élèves raillaient les homosexuelles (attention à ne pas leur adresser la parole, sait-on jamais…) et ce n’était pas mieux dans ma famille. Pour mes parents, l’équation était simple : les filles aiment les garçons et les garçons aiment les filles. Point.
Comment leur dire que, chez moi, ce n’était pas aussi tranché ? Je me fichais de savoir si la personne qui m’attirait était de sexe féminin ou masculin. L’important était que je trouvais cette personne belle, mignonne et qu’on s’entendait bien.
Ainsi, je choisis une voie très simple : me faire passer pour une hétéro pure et dure.
Au lycée, j’eus mes premiers béguins : le meilleur ami de mon frère et une amie d’amie. Des béguins qui restèrent des béguins. Le meilleur ami avait des vues sur ma grande sœur et l’amie en question n’avait pas eu le courage d’assumer son attirance. Je le comprends parfaitement, ce n’était pas facile d’être soi. Encore moins à cette époque. J’appris cela plusieurs années plus tard, après que nous nous soyons revues. Elle était en couple depuis de nombreuses années et, moi, j’étais seule comme ce fut le cas pratiquement toute ma vie.
Ce fut à la faculté que les choses changèrent.
J’avais pris un peu plus d’assurances et je me permettais de porter des vêtements un peu plus moulants. Après tout, même ainsi, mon côté androgyne était bien marqué.
Un jour, alors que j’attendais tranquillement l’arrivée de l’intervenant dans un des amphis, une étudiante m’aborda. Après un café ensemble et un échange de numéros, quelques moments passés ensemble, je découvris les joies d’aimer et d’être aimée. Cette fille m’avait vu, moi. Elle avait repéré cet être invisible. Pour la première fois, j’étais devenue importante, j’existais aux yeux de quelqu’un.
Le seul bémol fut que je vécus cette joie seule, impossible d’en parler à qui que ce soit. Ni à mes amis, ni à ma famille.
Notre histoire dura plus de six mois. Six mois où j’eus mes premières fois : mon premier baiser, ma première petite amie, mon premier amour, … J’étais heureuse et comblée, même si tout cela se faisant en cachette. Puis vinrent les moments plus compliqués. Quand on est en couple, il faut aussi penser aux premières rencontres avec la famille de l’autre.
Je passais mon temps à mentir à mes parents, inventant des soirées chez une amie ou chez l’autre. Tout cela pour être avec celle que j’aimais. Je fus surprise quand je rencontrai ses parents. Des personnes ouvertes, très gentilles qui ne jugeaient pas leur fille. Je fus très bien accueillie, ils acceptaient pleinement que leur unique enfant ne soit pas comme les autres, ne soit pas normale. J’étais à la fois heureuse et triste.
Je savais pertinemment que, de mon côté, cela serait impossible. Comment pouvais-je la présenter à des parents homophobes ? Ils n’étaient pas du tout prêts à avoir un enfant en dehors des normes et encore moins à rencontrer ma petite amie. Je ne pouvais pas lui faire subir ça, des remarques déplacées et des insultes. Malheureusement, elle ne le comprit pas et nous nous séparâmes parce qu’elle était persuadée que je ne voulais pas m’engager plus dans notre relation.
Toutes les relations que j’eus par la suite, furent compliquées. Je n’arrivais pas à m’engager autant que je le devais et j’avais tendance à mettre un frein quand les choses devenaient trop sérieuses.
En tout et pour tout, je ne présentai qu’une personne à mes parents. Un homme qui avait huit ans de plus que moi, avec qui je sortais, mais avec qui j’avais peu d’attaches au final. Je le présentai juste pour que mes parents arrêtent de me harceler sur le fait qu’il faille que je trouve quelqu’un.
Au fil des années, j’étais devenue à leurs yeux une célibataire endurcie. Une ratée. Incapable d’avoir quelqu’un à ses côtés, incapable de leur donner des petits enfants.
J’étais finalement devenue l’enfant inutile.
Les choses auraient pu s’arrêter là, mais non. Aux alentours de mes vingt-cinq ans, ma thyroïde se mit à défaillir. Je souffrais d’hypothyroïdie et mon poids partit en vrille. Je prenais du poids de manière homogène et ma poitrine suivit le rythme.
Moi qui détestais mon corps, ma condition de femme, je me retrouvai avec un corps plus lourd, mais aussi plus féminin. Ainsi, je passai d’un petit 80A à un 90C en quelques mois. Je ne pouvais plus nier que j’étais une femme, j’étais dans l’obligation d’assumer ce nouveau corps. J’étais devenue une femme en surpoids.
Ma confiance en moi qui n’était déjà pas très haute sombra dans les profondeurs de mon mal-être.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !