L’Enfant oubliée
Je n’étais pas qu’un outil, j’étais aussi un oubli. On me prêtait tellement peu d’attention qu’on oubliait ma présence. On m’oubliait même parfois tout court.
Cela a débuté très jeune, avant notre déménagement.
Nous avions des lapins et, comme de nombreuses familles à cette époque, on les destinait aux casseroles. Je me souviens encore de ce moment marquant. Un de mes oncles (le frère de ma mère) était venu pour gérer ces magnifiques boules de poils.
Mes parents avaient bien pris le soin d’éloigner leurs enfants. Et moi, j’étais là. Horrifiée par ce que je voyais : un homme en train d’égorger et de dépecer sans vergogne ces pauvres bêtes qui n’avaient rien demandé. Au début, je n’ai pas bougé ; puis, quand mon cerveau a enfin compris l’horreur, j’ai fui.
J’ai pris mes jambes à mon cou, en pleurs.
Aujourd’hui encore, quand je ferme les yeux et que je repense à cet instant, je revois tous les détails : la chair rose et musclée, les entrailles pendantes, cette peau rêche et ce sang. Tout ce sang rouge qui dégouline à même le sol…
Si on devait mettre un mot sur cette expérience, je dirais « Traumatisme ». Car oui, tout cela m’a marquée énormément. Et c’est peut-être un des éléments qui font que j’ai toujours aimé écrire des histoires sombres et sanglantes…
J’avoue qu’après cela, je fis bien plus attention aux choses et aux êtres qui m’entouraient. Si je voyais mon frère et ma sœur fuir les adultes, je les suivais automatiquement. Je n’avais pas du tout envie de revivre une telle chose !
Tout ceci était réglé comme une boîte à musique. Il en devenait impossible d’oublier ma présence. Malheureusement, ma scolarité débuta et un nouvel élément impossible à contrôler s’ajouta au reste.
Tout au long de ma scolarité et même durant ma première année de fac, on m’oublia régulièrement.
Cela débuta en primaire, lorsque je fus la dernière de la fratrie à aller à l’école. Mon frère et ma sœur avaient débuté le collège (ils ont respectivement quatre et trois ans de plus que moi).
Un soir en sortant de cours, je regardai tout autour de moi : Personne. Pas de mère, pas de père. Oui, il lui arrivait parfois d’accompagner sa femme pour venir me chercher. Mais là, aucun d’eux n’était là. Peut-être étaient-ils en train de faire les courses et arriveraient-ils en retard ?
Je m’installai près du portail et attendis. Combien de temps ? Je ne sais pas. La seule chose dont je me souviens est que lorsque je fus vraiment toute seule, et qu'il n’y eut plus personne autour de l’école, je pris la décision de rentrer par mes propres moyens.
Nous habitions à 15-20 minutes à pied de l’école. Je pressai le pas, je n’aimais pas être seule. À force qu’on me rabâche que les enfants pouvaient se faire enlever, je n’avais plus confiance dans les voitures et dans les personnes croisées.
Ainsi, je fis le trajet avec une seule optique : rentrer le plus vite possible.
Quelle fut ma surprise en découvrant la voiture garée chez nous. J’entrai dans la maison, pris le temps de me déchausser et passai la porte de la cuisine. Je me retrouvai face à ma mère, le regard noir. « Qu’est-ce que tu fais là ? » furent ces premiers mots.
Comme j’en avais pris l’habitude, j’expliquai nonchalamment la situation : le fait qu’ils m’avaient oubliée et que je rentrais seulement. La réponse fut étonnante : ma mère osa m’expliquer qu’ils étaient venus jusqu’à l’école et qu’ils ne m’y avaient pas trouvée…
Je n’insistai pas et la laissai m’engueuler.
Leur voiture n’avait jamais été là lorsque j’étais sortie de l’école ; elle n’était jamais arrivée quand j’attendais. Je ne l’avais jamais croisée sur le trajet et tout était ma faute. Comme toujours…
Les oublis devinrent réguliers. Au moins une fois par an.
Un des oublis qui me marqua le plus fut en sixième. Durant le second semestre, nous avions piscine tous les vendredis après-midi. J’avais réussi à négocier avec mes parents pour être dispensée (mon corps me posait des problèmes et devoir être en partie dénudée devant d’autres personnes étaient un énorme souci pour moi). Pour une fois qu’ils acceptaient une de mes demandes, je n’allais pas refuser !
J’étais demi-pensionnaire, mais j’avais l’autorisation de sortir dès que les cours étaient terminés. Et ceci, à n’importe quelle heure. Il était donc logique que les vendredis, je quitte à midi. À cette époque, mon frère était lycéen et lui non plus n’avait cours le vendredi après-midi. Il faisait sa scolarité dans un lycée hôtelier, à plus de trente minutes du collège où j’allais. De plus, il sortait à midi trente.
Il fut donc décidé que mes parents iraient le chercher en premier, puis viendraient me récupérer. La logique n’était pas là, mais pour eux, il était tout à fait normal de prioriser leur fils aîné.
Je ne devais pas aller à la cantine et il fallait absolument que je les attende devant l’entrée. Et ceci, même s’ils arrivaient plus à treize heures qu’à midi. C’était ainsi et pas autrement. Sauf qu’un jour, ils m’oublièrent. Je les attendis jusqu’à quatorze heures et, ne voyant personne venir, je compris que mon existence même était bel et bien sortie de leurs têtes. Après tout, ils avaient leur fils chez eux : leur objectif était atteint.
J’étais tellement déjà habituée à ce genre de chose que cela ne me choqua même pas. Je me résignai à attendre l’heure de sortie classique du collège, seize heures. Ainsi, je pourrais prendre le bus et retrouver ce qui me servait de maison. Un seul bémol me dérangea : le repas loupé. J’avais bien un peu de monnaie, mais pas suffisamment pour me nourrir convenablement.
Je partis donc en quête d’aliments à la salle omnisport juste à côté. J’avoue une grande déception en découvrant que je ne pouvais m’acheter qu’un paquet de chips. Cela était peu, mais je n’avais pas les moyens pour autre chose. Côté boisson, l’eau du robinet des lavabos des toilettes fut amplement suffisante. Car oui, il fallut en prime que cela se passe au mois de mai. Soleil, chaleur et rien à offrir de plus.
Lorsque je rentrai, mes parents ne comprirent même pas qu’ils m’avaient zappée de leur emploi du temps très peu chargé. Le vendredi, quand mon père ne travaillait pas, c’était jour de courses. Eh oui, c’était là le pire : ils étaient allés faire leurs courses en ville ! Bon à l’autre bout de la ville, mais tout de même !
La seule personne qui remarqua mon oubli fut ma sœur en sortant du collège. Lorsqu’elle me vit, elle ne put faire autrement que me demander ce que je faisais là. Et, lorsque je lui expliquai, elle n’eut comme réponse qu’un « ah », tellement il était naturel qu’on m’oublie.
Et cela continua les années suivantes. Mis à part qu’en grandissant, je devenais plus autonome et lorsqu’on me zappait, je prenais la peine de rentrer à pied. Trois quarts d’heure – une heure de marche ne pouvait pas me faire de mal.
Même pendant la première année de fac, ils réussirent cet exploit. Je n’avais pas encore le permis et je prenais le train tous les jours. La semaine pouvait aller, ma sœur allait aussi à la fac. On laissait sa voiture sur le parking de la gare et on la récupérait en rentrant. Excepté le jeudi où elle avait cours le matin et moi l’après-midi.
Combien de fois me suis-je retrouvée devant la gare à attendre ? Combien de fois ai-je dû les appeler pour me rappeler à eux ? Bien trop souvent… Presque toutes les semaines… Le pire était quand ils ne décrochaient pas et que je me voyais rentrer à pied.
Surtout en hiver avec le froid glaçant.
Finalement, je n’étais pas qu’un outil, j’étais aussi un oubli. Au début, cela m’affectait et puis, à force, les oublis incessants devinrent une habitude. Et, à chaque fois, je ne pouvais réprimer l’une de mes phrases devenues favorites : « Encore ».
Malgré tout cela, je ne peux entièrement les blâmer. J’étais tellement transparente qu’il était facile d’oublier ma présence. Et ce fut un déclic majeur dans ma vie : je transformai ces moments-là en construction de mon caractère. Plus ils m’oubliaient, plus je m’endurcissais. Plus ils ne me prêtaient d'attention, plus je devenais autonome.
Oui, je pourrais presque dire que, grâce à eux, je me transformais. Je devenais plus « moi » de jour en jour. Au diable les autres, rester seule ne me gênait pas. Qu’on m’oublie, qu’on m’efface, cela n’avait aucune importance tant que je savais, au fond de moi, que j’étais en vie.
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