Chapitre 14

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1486 mots

Écrit en écoutant notamment : Protokseed x Rabteu - Fast & Stupid


Leurs regards se retrouvèrent. On lisait dans celui d’Antony une rage qui prenait le pas sur la douleur, une rage exacerbée par la situation d’impuissance imposée par sa blessure. Tu te retrouves bien con, une fois privé de ta brutalité ! pensa Jakub sans le moindre regret. 

Un de ses camarades lui tendit la main, en vain, car Antony se releva lui-même par fierté. 

  • Dégagez le passage, bande de foutriquets ! Je saurai me traîner jusqu’à l’infirmerie, pesta-t-il. 

Jakub profita de la sidération pour fuir en direction du dortoir. Son acte lui vaudrait au moins une semaine d’arrêt de rigueur – autrement dit le trou si ce n’était pas une exclusion définitive. Justifier son geste ne serait qu’un aveu de faiblesse, alors autant anticiper la sanction. Il aurait cinq, dix, peut-être vingt minutes avant que la nouvelle de l’incident se propage et que la hiérarchie du camp soit mise au courant. 

Il ramassa les affaires éparpillées plus tôt autour de sa couchette et les fourra pêle-mêle dans sa valise. La fermeture éclair se bloqua plusieurs fois car le compartiment principal était trop rempli. Dans l’urgence, il abandonna plusieurs vêtements de moindre valeur sentimentale et quitta la chambre au pas de course. Son plan était de franchir le mur d’enceinte au même endroit qu’avec Antony. 

En pleine journée, le site était beaucoup plus animé, et marcher seul, sans but apparent, serait rapidement suspect, d’autant plus en tenue de sport civile. Son sentiment d'aliénation n’avait jamais été aussi puissant : comment avait-il pu survivre aux dernières semaines ? Il vit soudain les gyrophares jaunes des barrières d’entrée de la caserne se mettre à clignoter. Cela signifiait que des véhicules étaient sur le point de franchir le poste de garde. C’était sa meilleure chance. Il avança vers la sortie en se mêlant à un groupe en treillis et dès que les hautes barrières blanches, hérissées de dents crénelées, se mirent à coulisser, il fonça sans attendre que les feux de circulation passent au vert. Il entendit des cris indistincts dans son dos, sans savoir s’ils lui étaient destinés, ou bien si on préparait une manœuvre habituelle. Dans tous les cas, seuls quelques mètres le séparaient de la libération ; maintenant, on ne l'arrêterait plus, il serait à nouveau affranchi. Même en prenant une rafale de tirs dans le dos, son élan saurait l'emmener assez loin. Tout disparaîtrait d’un coup : les ordres, les corvées, les armes, Antony, le commandant Lambert. Toute une panoplie d’images défila devant ses yeux dans la seconde où il dépassa l’enceinte, comme si c’était la dernière de son existence toute entière. 


***


Alban et son ami partagèrent la note et retrouvèrent les rues du centre de Montpellier. Un vent frais se leva subitement, annonciateur d’un grain à venir. Les toiles des devantures se mirent à claquer et des lambeaux de feuilles mortes desséchées leur volèrent dans la figure. Une pie rasa le sol en poussant un cri excité et se réfugia ensuite dans une haie de lauriers. 

  • En se dépêchant, on devrait arriver chez moi avant la pluie ! annonça Alban.
  • Je te suis, alors !

Finalement, l’averse progressa plus vite qu’escompté. Les gouttes leur fouettèrent le dos dans plusieurs grosses bourrasques avant qu’ils n'atteignent la résidence d’Alban. Son ami manqua de glisser sur les marches métalliques rendues glissantes par le déluge : il dut son salut au réflexe d’Alban, qui le rattrapa par le bras au dernier moment. Son cœur s’échauffa en réaction à cette proximité inédite. Il fallait dire que le garçon n’était pas des plus tactiles – rien à voir avec Jakub. 

Alban lui fit visiter son modeste appartement. Il profita du passage dans sa chambre pour enfiler des vêtements secs et proposa à Gabin de lui prêter au moins un t-shirt. 

  • Euh… c’est gentil, mais ce n’est pas la peine, vraiment. Je suis déjà presque sec !
  • Pas convaincu, dit Alban en voyant les manches qui lui collaient aux bras. Mais soit, comme tu veux !   

Gabin s'arrêta lorsqu’ils revinrent dans l’entrée et tendit son bras vers l'extérieur : 

  • Regarde le magnifique arc-en-ciel au-dessus de la ville ! C’est bête, mais ça me fait toujours sourire.
  • Il faut croire que de temps en temps, le ciel nous apporte son soutien.
  • Tu sais comment ils se forment, d'ailleurs ?
  • Euh… la réverbération du soleil sur la pluie ?
  • À peu près ! En fait, quand les rayons frappent une goutte, certains pénètrent à l’intérieur, se réfléchissent sur le bord opposé, puis ressortent par le bord incident. Il y a une direction d’observation pour laquelle les rayons lumineux s’accumulent, peu importe leur direction initiale ! C’est à peu près à quarante degrés d’ouverture : c’est pour ça que les arcs ont toujours la même forme. 
  • Eh ben, j’aurai appris quelque chose aujourd’hui. Toujours est-il que ces couleurs me donnent quelques envies, pas à toi ? suggéra Alban. 
  • Euh... un peu aussi, je crois, enfin si on pense à la même chose...

Alban et lui se fréquentaient depuis déjà trois semaines. En plus, le souvenir de son dernier baiser, avec Jakub à l’époque, lui donnait terriblement envie de recommencer. Par respect pour son « conscrit », comme il s’amusait à le désigner mentalement, il avait abandonné toute relation trop rapide et incertaine, mais aujourd’hui, l’attente avait assez duré ! Il proposa à Gabin de s’installer à côté de lui sur son lit et lança Youtube en lui intimant de choisir ce qui lui plairait. Ce dernier parcourut l’écran d’accueil et s’exclama : 

  • Mais tu n’as que des recommandations de vidéos de maths ! Ah non, un peu de dessin quand même, tu me rassures. 
  • Dit le gars qui m’a sorti un cours théorique sur la formation des arcs-en-ciel !
  • Rhoo, c’est pas comme si je t’avais embêté avec la densité angulaire d'intensité lumineuse ; ma description était un minimum poétique.
  • Pas plus convaincu que tout à l’heure, rigola Alban. 

Même s’il jouait la comédie à s’indigner, ces interactions lui plaisaient. Il suffirait de faire déraper gentiment la situation. 


*** 

Il n’y avait plus qu’à avancer vers la gare de Charleville-Mézières. La destination s’était imposée à lui : finalement, quels autres choix avait-il ? Probablement aucun. Même s’il aimait marcher, traverser la France du Nord au Sud n’était pas une solution. Il y mourrait probablement de faim, de froid ou de maladie, tel un soldat napoléonien avançant dans l’hiver russe en direction de la Berezina. 

Contrairement à la fois précédente, dans la nuit, la route lui parut interminable. Le fait de pouvoir apprécier la distance le séparant des premiers faubourgs de la ville n’aidait pas. La bise était franchement désagréable et la rare végétation était d’un mélange vert-brun terne. Les parcelles et les carrefours en croix s’enfilaient les uns derrière les autres, tous tristement identiques. Les seuls êtres vivants lui tenant compagnie étaient des regroupements de corbeaux râblés, errant dans des directions aléatoires à la recherche de provisions supplémentaires pour passer l’hiver. Jakub frotta ses mains pour les réchauffer et les replongea immédiatement dans ses poches. Dans la précipitation, il avait oublié ses papiers et ne disposait même pas de son téléphone, soigneusement confisqué par les encadrants pendant les journées d’instruction. Pour le coup, la liberté était totale, presque trop violente. Il se sentait plus nu qu’il ne l’aurait été dévêtu au milieu d’une de ces nuits ardennaises glaciales. Rien ne servait de se dépêcher, car il ne connaissait pas les horaires de train. Seule sa montre, brillant fièrement à son poignet, lui offrait un mince repère.


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