Chapitre 15
Écrit en écoutant notamment : Tekzé – Topaze
Enfin, la gare de Charleville apparut lorsqu’il dépassa un square peuplé d’arbres effeuillés. Un sale vent s’engouffrait partout, faisant ondoyer les branches nues et surtout chuter sa température corporelle. Au fil de son trajet, ses doigts avaient viré au rouge, puis au blanc. Ses poches ne les réchauffaient plus suffisamment pour qu’il puisse les plier sans gêne. Le parvis de la gare était fait de fins pavés bien alignés – pas ceux qui torturent les cyclistes sur la route de Roubaix. Des grappes de voyageurs convergeaient vers l’entrée en traînant leurs valises sous l'œil de la grande horloge, dont les lourdes aiguilles de fer indiquaient dix-sept heures. Il ferait nuit dans une trentaine de minutes et la température baisserait encore d’un cran.
Une fois à l’intérieur, il leva les yeux vers les écrans : prochain départ pour Paris dans trois minutes ! Il nota mentalement le numéro de voie et dévala les escaliers jusqu’au bon quai. Il courut jusqu’à la première rame tandis que les agents SNCF sifflaient pour annoncer la fermeture des portes. Il dénicha sans difficulté deux sièges vides et s’installa en travers pour étendre les jambes. Que la douceur du wagon était agréable ! Au bout d’une minute de voyage, sa vigilance se mit à baisser, ses yeux se fermaient d’eux-mêmes.
Il se rapprochait kilomètre par kilomètre de son Sud au climat hivernal beaucoup plus clément, mais aussi d’Alban. Il avait du mal à imaginer que des journées habituelles aient simplement pu exister à Montpellier en son absence : que le soleil ait pu se lever sur la cité méditerranéenne, faire briller les allées de leur fac ; que les oiseaux esquissés par Alban aient pu gazouiller sous une pluie de doux rayons. Il se rappela du jour où il l’avait amené chez lui. Il n’avait pas pu résister à la curiosité d’ouvrir le fin cahier qu’Alban transportait partout. Ce gars possédait un vrai talent et cela le fascinait au plus haut point, car il ne sentait aucune fibre artistique. Dessiner ? Il n’avait jamais essayé ; au collège, il arrivait toujours à marchander pour qu’on rende ses projets d’arts plastiques à sa place. Écrire ? Son habituelle moyenne de sept sur vingt en français ne le plaçait pas dans les meilleures dispositions. De la musique ? C’était la voie la moins improbable, mais alors de la production sur ordinateur, pas un instrument physique. Il avait eu un camarade de Première qui se débrouillait pour poser des rythmes style hip-hop.
Enfin… ses pensées revinrent sur Alban et son physique si délicatement bâti, sa minceur pourtant tellement masculine, ses formes découpées. En l’imaginant nu, il rêvait d’une taille fine, de fins poils sombres et d’un sexe rendu plus imposant par les proportions de son corps. Il voulait lui réclamer de monter sur lui, d’écraser ses mains sur le haut de son thorax, de lui répéter encore et encore que son corps l’enivrait. Alban…
Il perdit le fil de ses pensées jusqu’à ce qu’une tape sur l’épaule le réveille.
- Bonjour, contrôle des titres de transport, dit un homme en uniforme.
L’agent ne semblait pas dans les meilleures dispositions. Il avait le visage fermé et on devinait des mèches grisonnantes sous sa casquette noire. Le voyage se compliquait subitement. Jakub s’étira et fouilla ses poches en sachant qu’il n’y trouverait rien.
- Eh bien ? s’impatienta l’employé de la SNCF. Avez-vous un billet valable à présenter ?
- Je me suis fait dépouiller, répliqua Jakub. Je n’ai plus rien. Plus de téléphone… plus de billet.
- Une pièce d’identité ?
- Non plus.
- Que faites-vous dans ce train au lieu d’être à la gendarmerie ? Personne ne peut vous récupérer ? Vous êtes majeur ?
Les questions arrivaient en rafale, avec la diction désabusée d’un homme qui a passé trop d’années au même poste.
- Oui, j’ai dix-neuf ans, dit Jakub.
Il leva les yeux vers l’écran situé au bout du wagon. On arriverait en gare de Laon d’ici quatre minutes. C’était jouable. Il ajouta :
- Attendez, je dois pouvoir retrouver le numéro de mes parents.
- Bien, mais cela ne règle pas notre situation. Pas de billet… pas de documents d’identité… Cela devient problématique, vous vous rendez compte ?
- J’ai dû partir dans la précipitation, qu’est-ce que j’y peux ?
De l’autre côté de l’allée, un gamin de six ans affublé de grandes lunettes rondes le fixait.
- Qu’est-ce qu’il a fait, le Monsieur ? demanda-t-il en désignant Jakub du doigt.
- On dirait que c’est un passager clandestin, chuchota sa mère.
- Ce n’est pas bien ?
- Non, pas du tout ! Il faut toujours avoir son billet sur soi lorsqu’on voyage.
- Oh ! Occupez-vous de vos affaires ! s’écria Jakub.
Le ton véhément n’était pas dû au hasard : il pourrait gagner une minute de plus en ouvrant un second front.
- Jeune homme, c’est vous qui êtes en tort, rappela le contrôleur. Essayez de vous montrer coopératif, sinon je serai obligé de faire intervenir les forces de l’ordre.
Jakub fit mine de se calmer progressivement. Il épela son ancienne adresse montpelliéraine, non sans une difficulté feinte. Ils pourraient toujours envoyer leurs contraventions là-bas ! Il inventa également une date de naissance en se rappelant celle de son amour de vacances d’il y a trois ans. De toute manière, à ce qu’il paraît, les contrôleurs ne sont pas des agents de police, ils ne peuvent me forcer à rien. Le train commençait déjà à freiner.
Lorsque le quai apparut par la fenêtre, Jakub profita d’une seconde de flottement pour se lever d’un bond. Il courut à travers l’allée, força les portes coulissantes et jeta des bagages de voyageurs en travers du chemin. Il s’excusa à peine en bousculant une poussette et arriva devant les portes. La rame décélérait avec une lenteur consternante. Elle avançait si lentement le long des marquages blancs et jaunes qu’il aurait pu sauter en marche sans se blesser. Après quinze interminables secondes à écraser le bouton d’ouverture, les portes s’écartèrent enfin. Il sprinta le long du quai, poursuivi par des sifflets furieux. Deux fugues en une journée, ça devenait intense. Cette gare l’avait sauvé, mais il fallait s’en éloigner le plus vite possible.
***
Jakub déambulait en plein milieu d’une ruelle. Cette nouvelle ville ressemblait en tout point à Charleville-Mézières. Quelques maisons en brique rouge, des façades assombries par l’humidité permanente, tout autant de nids-de-poule. Globalement, c’était « Fifty Shades of Grey », au sens propre. Il escalada un dos d’âne défoncé et remarqua un rectangle bleu vif sur le trottoir. Il s’agissait d’un billet de vingt euros. Il le ramassa sans s’attarder puis s’éloigna de quelques rues, comme si son propriétaire aurait pu le réclamer. Ses errements le menèrent devant une épicerie. Fallait-il dépenser son billet pour assouvir la sensation de faim qui s’installait ? Ou le sauver pour une occasion plus importante ? Il décida de passer son chemin. Son corps tiendrait bien douze ou vingt-quatre heures de plus.
Quinze minutes plus tard, il passa devant un city stade. Une bande de jeunes jouait au basket sous la lueur blanche de l’éclairage public. Beau shoot, se dit-il en voyant un des gars décocher un tir de la ligne des trois points. C’est ce qu’il aurait dû continuer à faire à la fac. À l’avenir, il réfléchirait plus sérieusement aux recommandations de son père. Il s’était laissé séduire trop facilement par les récits de son service militaire. Celui-ci avait également bien magnifié ses trois années suivantes passées dans l’armée, avant de retourner dans le civil. La réalité n’était pas aussi glorieuse. Pour Jakub, la discipline rimait plus avec soumission qu’avec développement personnel. Ce devait aussi être un moyen de se former à moindres frais, quand son père jugeait la filière STAPS bien plus hasardeuse. Lui faire accepter le redoublement de la première année avait déjà nécessité d’âpres discussions.
Désormais, l’avenir paraissait bien sombre. Il serait doublement radié de l’armée, et jamais on ne l’autoriserait à reprendre une troisième année de L1. Il avait réussi à gâcher à la fois ses plans et ceux de son père.
La nuit s’était étalée jusqu’à l’horizon et le froid humide devenait de plus en plus agressif. Finalement, il aurait dû acheter de quoi manger pour quelques euros avant que toutes les enseignes ne ferment. Ou alors de quoi se couvrir… non, trop cher. Il n’y avait plus qu’à poursuivre en stop. Il marcha jusqu’aux limites de la ville et se plaça au niveau d’un rond-point où un panneau vert indiquait la direction de Soissons et Paris.
💬 Commentaires 1