Chapitre 21

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1351 mots

Écrit en écoutant notamment : MXGN — Can’t Escape


Alban s’empara du feutre. Il recopia l’énoncé de l’exercice au tableau. 

— Le but est donc de trouver un développement asymptotique pour la série des inverses des carrés. On va suivre l’indication de l’énoncé… 

Il déroula les calculs effectués au brouillon deux jours auparavant. Lorsque la philosophie de la preuve était limpide, il n’y avait pas besoin des notes. Il se souvenait des résultats intermédiaires à retrouver, de la manière dont les arguments se combinaient pour produire le résultat final. Justement, ici, deux briques semblaient désalignées. Il recula d’un mètre pour observer le tableau blanc dans son entièreté.

—  Attention, dit le chargé de TD, tu as oublié un “moins” dans ton intégration par partie.

—  Ah oui, je suis bête… 

Il acheva sa preuve puis regagna sa place pour la suite de la séance. Alban resta de marbre lorsque le professeur s’agaça du manque de volontaires pour résoudre les questions suivantes. Passer une fois au tableau était suffisant, pas besoin de jouer au fayot qu’il n’était même pas. Il avait appris ces comportements de survie dès le collège : on se place au deuxième rang et jamais au premier, on participe avec une grande parcimonie, sans jamais l’intention de montrer quelque supériorité. Avec son physique, il aurait été une cible facile pour des harceleurs.  

Enfin… Ça l’avait protégé jusqu’en Terminale. Il ne pourrait jamais oublier les insultes et le déchaînement de violence en marge du dernier cours d'EPS du trimestre. Il avait eu le malheur - et apparemment le culot - de battre un caïd du lycée lors de l'évaluation de tennis de table. Même Jakub avait été hors de lui lorsqu’il lui avait raconté cet épisode douloureux, peu après leur rencontre. 

Parfois, il regrettait de ne jamais les avoir dénoncés. Mais c'était de l'histoire passée.

—  Alban, il a utilisé quel théorème pour passer de la troisième à la quatrième ligne ? chuchota Matthias.

—  Euh… J’ai pas suivi. Attends voir… si, c’est juste un théorème de convergence dominée. 

L’après-midi, c’était Matthias qui suivait son option et Alban qui avait un trou dans son emploi du temps, jusqu’à quinze heures. Ces journées étaient pénibles. La plupart du temps, il préférait rentrer directement chez lui et étudier seul le polycopié de cours. 

Pour aujourd’hui, il avait échafaudé un plan différent : il fallait combattre le mal par le mal, remonter jusqu’à la source de sa malédiction, un peu comme Frodon avec l’anneau. Il se rendrait au gymnase dans lequel Jakub l’avait emmené jouer au ping-pong pour un premier date déguisé. Enfin, il mettrait un point final à ces espoirs insensés. Il fallait désanctifier cette idylle ; en particulier, rendre à ce lieu sa banalité originelle, y associer la platitude la plus complète. 


Vers midi et demi, Matthias et lui déposèrent leur plateau sur le convoyeur à la sortie du restaurant universitaire. Son ami se tourna soudain vers lui : 

—  J’ai complètement oublié de te prévenir : mon cousin et sa copine passent à Montpellier quelques jours, et ce soir, on va voir le deuxième film de la série des Animaux Fantastiques ! Tu veux venir ?

—  Euh… oui. 

—  T’en as entendu parler, hein ? C’est une série spin-off d’Harry Potter. 

—  Ah oui ! 

—  Et ce weekend, on décale du côté de Valras-Plage, chez mes grands-parents. T’es chaud ? Franchement, tu devrais venir, ils sont adorables et ça leur ferait plaisir. 

—  Hmm, il devrait faire beau, dit Alban en consultant son application météo. Ça me changera les idées, marché conclu !  

—  Super ! On partirait demain soir après les cours, vers dix-neuf heures. 

Ils se quittèrent d’un check recto-verso. Maintenant, direction la fac de sport. 

Dehors, le soleil était caché par quelques nuages marins. L’avantage de Montpellier, c’est qu’il n’y fait jamais froid. L’air méditerranéen pousse toujours la douceur jusqu’au centre-ville. 

Alban retrouva sans difficulté son chemin. Comme la dernière fois, les cours de tennis étaient tous occupés. Plus loin, à sa gauche, se trouvait un terrain de foot en synthétique. Une trentaine de jeunes sportifs de son âge s’échauffaient pour un match. Leurs chaussettes couvraient des mollets affûtés, ils enchaînaient des courses vives et de courtes passes appuyées. Le spectacle était captivant : les footballeurs font vraiment partie des athlètes les mieux proportionnés, mêlant puissance, endurance et agilité. Alban appréciait même les brushings soignés, normalement destinés à plaire aux jeunes filles. 

Il arriva devant l’entrée du gymnase. On était encore sur l’heure du midi et ce dernier semblait vide et silencieux. Il se remémora le code tapé par Jakub : 2-4-2-4. Il enfonça ensuite la touche marquée d’un cadenas ouvert et descendit la poignée. La porte ne bougea pas. Il réessaya plusieurs fois en vain. 

—  Merde ! hurla-t-il. 

Évidemment que le code avait été changé depuis. 

Il rassembla sa frustration dans un grand coup de pied contre la porte. La vibration se propagea dans toute l’armature métallique, elle résonna plusieurs secondes en écho. Si le destin ne voulait pas la jouer cool, il le forcerait. Il ouvrit sa liste de contacts et défila jusqu’à  « Jakub ». Son doigt resta suspendu une seconde au-dessus du bouton « Supprimer » avant d’appuyer d’un geste franc. Fini ! Débarrassé ! 

Il rebroussa chemin d’un pas grave et léger à la fois. Il avait eu le courage de prendre cette décision nécessaire à sa santé mentale. Maintenant, il faudrait au moins douze mois complets de pause avant de pouvoir songer à toute possible nouvelle relation avec un garçon. Il déposa ses affaires de cours chez lui et repartit avec un sac de courses en direction d’un Lidl du centre-ville. Il faudrait survivre jusqu’au lendemain soir et aussi trouver un petit cadeau pour les grands-parents de Matthias. 

Comme d’habitude, la file avançait avec une lenteur désespérante. Un jeune caissier agacé était en train de reprendre des articles en trop qu’un sans-abri aux vêtements déchirés et salis ne pouvait pas payer avec ses pièces et billets. Alban soupira et changea de file. 

Forcément, la caisse précédente se débloqua à l’instant-même. Le misérable apparut de profil. Hein ? Oh, bordel ! Mais qu’est-ce qu’il fiche ici, et dans cet état ? 

Alban laissa choir son sac rempli de vivres. Il bouscula les clients amassés devant lui en ignorant la pluie de remarques acerbes. 

« Non mais aucune gêne, celui-là ! »

« Vous ne pouvez pas attendre comme tout le monde ? »

Il rattrapa Jakub dans le sas d’entrée. Toutes ses récentes résolutions volèrent en éclats lorsqu’il lui saisit le bras. 

—  Jakub ! 

—  C’est… toi ? dit-il en se retournant. 

Alban verrouilla son regard sur ce visage. Les joues et le front étaient couverts d’une pellicule sombre de saleté. Les yeux, derrière la surprise, renvoyaient un abattement profond. Les cheveux étaient collés en mèches au-dessus de son front.  

Il posa ses mains sur les épaules de Jakub et leurs lèvres se rejoignirent. C’était délicieux. Accrochés l’un à l’autre, ils titubèrent jusqu’à un mur dont l’affiche faisait la promotion d’un broyeur à végétaux au prix imbattable. La chaleur de Jakub le faisait trembler de plaisir. C’était une jouissance qui ne retombait pas, qui lui envoyait des décharges en continu, un orage digne des grandes plaines américaines, qui pourfend le ciel sans relâche. Ses mains cherchèrent tantôt le dos, tantôt la taille, elles voulurent agripper ses fesses, mais un éclair de lucidité le freina. 

—  Tu viens chez moi ? demanda Alban.

Il se fichait de savoir quelle force divine les avait réunis ici. Il ne devait plus partir.






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