Chapitre 20
Écrit en écoutant notamment : Jaëss - Closing
Le prof débuta son cours.
- Aujourd’hui, nous démarrons le chapitre concernant le chiffrage sur courbes elliptiques. Celui-ci repose sur le même principe que l’algorithme de Diffie-Hellman, que nous avons déjà traité. La différence est que nous étudierons le problème du logarithme discret dans un groupe multiplicatif plus compliqué. Par la même occasion, cela renforce la sécurité du protocole de communication qui en découle.
Alban connaissait déjà le thème à travers des vidéos de vulgarisation. Il serait intéressant de poser la théorie complète.
- Pour cette séquence, vous aurez un TD de programmation noté jeudi prochain. Considérez aussi que l’examen final comportera presque sûrement un problème sur ce chapitre.
Un rire d'initiés parcourut la salle de cours. Le terme “presque sûrement” désigne en probabilités un évènement dont la chance de survenue est de 100 %, mais qui n'est pas certain pour autant. Par exemple, si on choisit un nombre au hasard entre zéro et un, la probabilité de ne pas tomber sur 1/2 est de 100 % car il y a une infinité de choix ; pourtant ce nombre fait partie des issues possibles. Alban soupira : après un si long silence, Jakub ne lui répondrait presque sûrement plus jamais.
Il n’y avait plus qu’à se concentrer à fond sur le cours. C’était le moment de faire embrayer ses méninges pour ne pas être lâché par l’empilement de définitions, théorèmes, preuves et diverses remarques que le professeur alignait au tableau. Parfois, lorsque le cours lui plaisait, il atteignait après plusieurs dizaines de minutes un état de « flow » mental : les formules manuscrites se paraient d’une beauté spirituelle ; il visualisait les couches d’abstraction successives, tous les concepts et les notions condensés dans quelques symboles.
***
Jakub entra dans les bâtiments de la fac de maths. Il avait sous-estimé la difficulté pratique d’y retrouver une personne bien précise, son Alban.
Les couloirs étaient calmes, signe qu’il était arrivé au milieu des cours du matin. En s’arrêtant devant un amphithéâtre vitré, il aperçut une horloge indiquant neuf heures vingt. Il ratissa les rangs du regard, de haut en bas, de gauche à droite : en vain, aucune trace du garçon qu’il cherchait. Il faudrait attendre la pause méridienne pour se donner une chance.
Il monta deux étages dans une cage d’escalier en béton nu et découvrit une terrasse surplombant le restaurant universitaire. L’endroit était aménagé avec des bureaux, un tableau devant lequel traînaient des fragments de craie émoussés, ainsi qu’un canapé gris en forme de L. En observant les étudiants qui vaquaient dans les couloirs, Jakub comprit qu’avec Alban, il avait déniché une perle rare. Il était de loin le plus beau et savait mettre son physique en valeur. Dans ce département, le triptyque baskets sales - jean usé - pull à capuche sombre était largement prédominant.
Comme il avait mal dormi, il s’allongea sur le canapé en espérant qu’on ne le dérangerait pas jusqu’à midi.
***
Le cours touchait à sa fin. Tant mieux, car malgré ses efforts, Alban s’était à nouveau laissé emporter par le souvenir de son premier baiser avec Jakub, et naturellement, il avait perdu le fil des équations. Le prof avait démarré vite, continué encore plus vite, et terminait sa séance au sprint en virevoltant avec sa craie.
- Pensez à bien réviser le cours d’aujourd’hui, car mardi, nous passerons à l’implémentation pratique des algorithmes. Il ne sera plus temps de revenir en arrière.
Alban sortit son téléphone.
« Rendez-vous devant la machine de l’amphi Poincaré avant le TD ? » demandait Matthias.
***
Jakub fut réveillé par un roulis métallique régulier. Il ouvrit un œil et vit un employé pousser un chariot de ménage bringuebalant devant lui. Il avait somnolé une demi-heure au maximum.
- Excusez-moi, pourriez-vous vous déplacer quelques minutes ?
- Oui… râla Jakub. Je m’en vais, ne vous inquiétez pas.
Il traversa une passerelle menant vers une autre section du bâtiment. Il descendit des escaliers absolument identiques aux premiers, poussa une porte et se retrouva au milieu d’une transhumance d’étudiants.
À mi-distance, il remarqua un joli chino gris, puis une chemise claire, entre le beige et le violet, qui épousait des formes découpées. C’était lui !
Il reconnut l’habituelle mine soucieuse d’Alban, la pointe de tristesse qui l’avait déjà frappé plusieurs fois. N’empêche, quelle classe pour venir en cours ! Et si c’était pour séduire un autre garçon ? À ce moment-là, un gars arriva à la hauteur d’Alban et un sourire illumina le visage de ce dernier. Jakub frissonna de jalousie.
Après réflexion, ces traits lui rappelèrent quelqu’un… Mais oui ! Tout simplement l’ami avec lequel il traînait lors de la première séance du projet commun maths-sport.
Il l’avait revu en train de déjeuner avec Alban au RU. C’était peu avant son départ : il avait miraculeusement retrouvé sa veste oubliée dans la salle de projet quelques jours plus tôt. Sur le moment, il avait hésité à aller voir Alban. Sa décision de quitter la fac pour l’armée était déjà prise, mais l’endroit manquait d’intimité pour le lui révéler.
Placé à couvert, il attendit qu’Alban et Matthias finissent leur boisson. Il n’eut ensuite qu’à les suivre jusqu’à leur amphi. Il attendit que le cours démarre pour de bon avant de s’introduire par le haut. Enfin, l’objet de ses rêves se tenait là, à une douzaine de mètres. Le tableau, en revanche, raviva ses pires cauchemars : il se revit en Seconde, incapable de mettre de l’ordre dans la logique qu’on lui demandait de maîtriser.
Il observa Alban tantôt copier des formules sur ses feuilles à petits carreaux, tantôt rêvasser en regardant le plafond. Il se tenait prêt à baisser la tête et à cacher son visage si nécessaire. La surprise de son retour pouvait attendre. Pour le moment, il se contentait du plaisir ardent de contempler les lèvres embrassées il y a plusieurs mois ; il admirait le torse fin qu’il avait aimé serrer contre lui. Ce soir, il découvrirait l’appartement d’Alban… il caresserait son corps si parfait… ils feraient l’amour et leurs retrouvailles se mueraient en un feu d’artifice. Alban était si proche, et pourtant, il ne se doutait encore de rien !
Il ne se doutait de rien… car il l’avait oublié depuis longtemps ? Jakub craignit soudain que leur pudicité mutuelle, celle de ne jamais s’être envoyé de message, l’ait déjà poussé à trouver un autre amoureux. L’idée lui glaça le sang. Et puis, même s’ils vivaient une nuit magnifique, comment s’en sortirait-il le lendemain ? Ses problèmes ne disparaîtraient pas d’un coup de baguette magique. Il serait toujours sans formation, sans argent ; il redoutait la honte de devoir sonner chez ses parents et de devoir admettre un échec supplémentaire. La tension née de son désir s’était transformée en l’espace de trente secondes en un vertige quasi-existentiel. Il sentit une faiblesse soudaine dans son corps. Il fallait absolument manger.
Le chargé de TD demanda si un volontaire voulait bien corriger l’exercice suivant au tableau. Alban fut le seul à lever la main. Alerte ! Dans dix secondes, il me fera face ! Jakub s’enfuit in extremis sans regarder derrière lui.
Il quitta aussitôt la fac et se retrouva dans la rue. Pendant mille kilomètres, il avait poursuivi un mirage dont la futilité venait d’apparaître. Si Alban n’avait jamais renvoyé de message, c’était plutôt qu’il avait de bonnes raisons. Et lui, pourquoi ne l’avait-il jamais fait ? Pas besoin sur le moment. Pourtant, dans les moments les plus pénibles, le visage d’Alban lui était revenu en mémoire. Et le fait qu’il ait naturellement vu son salut en ce garçon ne prouvait-il rien ?
Impossible de savoir à quelle interprétation se fier.
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