Chapitre 29
Écrit en écoutant notamment : Excision — Virus
Alban accéléra sa marche en constatant que leur heure de rendez-vous était déjà dépassée de cinq minutes. Ses mollets s’échauffèrent et il arriva devant le portail de sa résidence en respirant plus fort que d’habitude. Son effort se révéla inutile, car personne ne l’y attendait déjà.
Il patienta cinq minutes, dix minutes, en guettant les différents coins de rue, en vain.
Il pesta, plus contre son impatience que vis-à-vis du retard de Jakub, et se décida à monter préparer ses affaires.
Une fois ses tenues sélectionnées et disposées dans le sac de voyage, il s’arrêta devant son bureau. Il hésita à embarquer son PC avant d’estimer qu’à sept, il y aurait suffisamment d’animation tout au long des deux jours. En revanche, il prit un short, un t-shirt et des baskets afin d’honorer la promesse faite à Jakub.
Il sortit sur le pas de l’appartement et jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde. Son beau gosse se tenait là, en contrebas, à moitié caché par les branches serrées d’un tilleul nu. Il portait un jean moulant, un bomber bleu nuit et des baskets blanches. Un sac à dos Eastpack complétait son look de lycéen.
— J’arrive ! cria Alban.
Il dévala les escaliers et poussa la porte de la résidence. Jakub se retourna avec une nonchalance exceptionnellement séduisante. On voyait que les habits avaient vécu et qu’il avait pris du muscle, mais c’était mieux qu’avant. Beaucoup mieux, même, au point que les poils de ses bras se hérissèrent. Alban avait envie de se ruer sur lui et de le sentir sien.
Il comprit au moment où ils remontèrent d’où lui était venue cette excitation supplémentaire. Lorsqu’il étudiait en classe de Première, de Terminale, il ne pouvait que fantasmer sur des camarades inaccessibles ; le fait est que les beaux gosses du lycée arboraient exactement ce style vestimentaire.
C’était aussi le cas de ceux qui l’avaient roué de coups en insistant sur son homosexualité alors supposée. Jakub — quand bien même ses récits dépeignaient un garçon disposé à se battre pour régler ses problèmes — s’était donné à lui et partageait ses désirs. L’histoire se repliait sur elle-même avec un dénouement positif ; sa rédemption se tenait là, devant lui. Ces tendances bagarreuses n’étaient pas foncièrement mauvaises, il avait seulement eu la malchance de tomber sur des abrutis les ayant utilisées à mauvais escient, et qui n’avaient pas mesuré la portée de leurs actes.
— Tout est réglé avec Matthias ! dit Alban en tournant la serrure. On a une grosse heure pour se préparer, ensuite direction son bâtiment pour prendre la voiture.
Jakub déposa sur le canapé deux sacs de sport avec des affaires récupérées chez ses parents.
— Franchement, j’y croyais pas, dit-il en sortant son téléphone de la poche, mais il a suffi de le rebrancher une heure et il fonctionne. Enfin, il y a des bugs, mais ça dépanne.
— C’était le tien ?
— Ouais, je l’ai récupéré de ma mère en Seconde. On l’a changé vers le bac, car la batterie ne tenait plus. J’en ai pour trois heures max s’il est chargé à fond.
— Pas pratique, je confirme.
— Oh putain ! J’ai encore mes playlists de l’époque ! s’écria-t-il en défilant l’écran.
Alban se pressa contre son dos et jeta un regard par-dessus son épaule.
— Y a des sons que j’ai pas écoutés depuis un bail.
Il appuya sur une playlist intitulée « Project X ». Les couvertures des morceaux étaient vraiment inquiétantes : on trouvait pêle-mêle des symboles « danger biologique » vert fluo, des crânes d’animaux et des figures démoniaques, des installations nucléaires hors d’âge dignes de films d’horreur.
— C’est surtout du dubstep et de la drum’n’bass, expliqua Jakub. Je me souviens que ça envoyait fort !
— T’écoutes ça, toi ?
— Ouais... disons que pendant nos soirées des années lycée, on balançait cette playlist à trois heures du matin, quand on avait deux grammes dans le sang.
— Je t’avoue que j’ai jamais fait ça, dit Alban.
— C’était une période de découverte comme une autre. Maintenant, je suis déjà plus raisonnable. Et faut avouer un truc...
— Quoi ?
— Le temps d’une nuit, je ne me souciais plus de mon orientation sexuelle. On était juste une bande de potes, on s’amusait comme des demeurés. Je te raconte pas le bordel qu’on a foutu. Tiens, t’aurais une enceinte à laquelle je peux me connecter ?
— Oui... mais je doute qu’il y ait les basses nécessaires, prévint Alban.
Jakub s’appaira et cliqua sur « Excision — Virus ». Dès les premières secondes, il monta le volume au maximum. La track démarra par un discours de fin du monde fortement distordu.
— C’est quand même très dark, votre truc, fit remarquer Alban.
Jakub se contenta d’approuver, les yeux fermés. De puissantes basses texturées arrivèrent après une minute, avant de laisser la place au premier drop. Alban s’assit et observa le corps de Jakub saccader d’avant en arrière en suivant le rythme lent et haché du morceau. Il semblait habité de souvenirs, comme si chaque son lui rappelait un lieu, une odeur, une personne, ou un lointain sentiment d’insouciance.
Alban sourit. Il voyait là une excentricité tout à fait positive ; c’était un privilège de pouvoir l’observer dans une situation somme toute très intime. Sa danse ne revendiquait aucun esthétisme, elle était l’expression la plus brute de sa personnalité. C’était étrangement beau.
— Wow ! s’exclama Jakub à la fin du morceau.
Son visage clair avait bien rougi.
— À ton tour, si tu veux changer de style.
— Je peux regarder ce que tu as d’autre ?
Jakub lui tendit le téléphone.
— House/pop, voilà qui me conviendrait plus... Et la playlist « Sunset Lovers », c’est quoi ?
— Oh ! Celle-ci, c’est pour mes yeux uniquement ! Le titre est un peu nul, mais j’avais seize ans...
Alban cliqua quand même et défila les morceaux :
— Marvin Gaye, Cyndi Lauper, Justin Bieber... Ah oui, je comprends mieux ! Ah tiens, à tout hasard, si je recherche « Lady Gaga », qu’est-ce que ça donne ? ... Oh, mais tu as Just Dance ! Je te félicite pour tes bons goûts ! Je peux la mettre ?
— Vas-y, c’est vrai qu’elle est sympa.
Alban était gêné à l’idée de se laisser aller. Lorsque la voix suave de la chanteuse s’éleva, Jakub se mit à se déhancher, ses épaules suivant le mouvement dans des oscillations sensuelles. Il s’avança vers lui, attrapa ses poignets et lui transmit l'élan de ses pas de danse improvisés.
Incroyable. Ce mec est incroyable ! jubila Alban.
Il osa donner de l’amplitude à ses mouvements. Il n’y avait plus que son amoureux et lui, personne pour le juger. Et puis le morceau le répétait : juste danser, oublier tout le superflu.
— Je ne savais que tu étais aussi beau en dansant, lui dit Jakub à l’oreille.
Ce dernier ôta son t-shirt et se plaça dans son dos.
Alban sentit ses pectoraux frotter contre ses omoplates, ses abdos effleurer ses muscles lombaires. Sur la fin du morceau, il se colla plus fort et ses mains remontèrent sous son t-shirt, par l’avant. Alban sentit son souffle échauffé par la danse, ses bras qui s’enroulèrent autour de sa taille. La pression insistante de son jean contre le haut de ses fesses le rendait fou d’excitation. On aurait dit qu’il mimait une relation intime.
Le son s’évanouit ; le silence soudain chargea l’air en électricité. Jakub se retourna, face à lui, et vint l’embrasser. Entre deux baisers profonds, Alban baissa son regard vers son entrejambe : il ne s’était pas trompé, le tissu était largement gonflé sous sa ceinture. Il suffirait de quelques mots pour qu’il accepte de se livrer à lui, qu’ils échangent les rôles par rapport à la veille.
— Allez, je vais faire mes affaires ! dit Jakub en coupant net ses fantasmes.
Ce n’était que partie remise. Le prochain moment d’intimité, la prochaine impulsion commune, seraient explosifs.
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