Chapitre 30

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1760 mots

Écrit en écoutant notamment : David Forbes — Techno Is My Only Drug

La nuit était déjà tombée lorsqu’ils quittèrent la résidence. Celle de Matthias ne se trouvait qu’à quelques rues, à six ou sept minutes de marche. 

Alban le repéra en train de faire les cent pas autour de sa voiture. 

— Ah, tu es là ! dit Matthias en levant les yeux. Et voilà notre fameux Jakub, dit-il en accentuant le « ou ».

D’une main, il le salua, et de l’autre, il ouvrit le coffre de sa petite citadine. Il s’affaira ensuite à disposer optimalement les sacs.

— On est pile à l’heure, rappela Alban. Où sont Robin et Lou ?

— Encore à l’appart’, ils arrivent dans deux minutes. 

— Ils savent que je suis... accompagné ?

— Évidemment ! Et si je peux vous rassurer, c’est aussi fait pour mes grands-parents, pas de coming-out gênant à prévoir, seulement quelques questions. Pour la forme, j’ai juste ajouté que vous étiez ensemble depuis cinq mois, donc ne gaffez pas ! 

— Au fait, Alban et toi, vous vous connaissez depuis quand ? demanda Jakub. 

— J’ai l’impression que ça fait une éternité, on est déjà des vieux briscards ! On s’est rencontrés en première année. Depuis, on ne se lâche plus. Un soir, on s’est trouvés être les deux derniers galériens à squatter un open space de la fac. Je l’ai observé : il avait l’air abattu, comme si toute la misère du monde pesait sur ses épaules. Tu vois de quoi je parle ? Ce côté rêveur mélancolique... Bref, on s’est donné rendez-vous le lendemain, et...

Robin et Lou débarquèrent à cet instant par le portail.  

— Et voilà ta clé, dit Lou en la tendant à Matthias. 

— Bon, je poursuivrai mon histoire sur la route. Qui monte à l’avant ? demanda-t-il. Ceux qui veulent se bécoter vont à l’arrière : battez-vous, il n’y a de la place que pour un couple. 

— Allez, je me sacrifie, lança Robin. 

Alban fut désigné pour occuper le siège du milieu en raison de son gabarit. Jakub s’installa à gauche et Lou vint à sa droite. Elle semblait happée par les conversations sur son téléphone. 

La voiture s’ébranla avec difficulté et émit un grondement plaintif. Matthias se dégagea de la place de parking, tapa en même temps l’adresse sur son téléphone et l’accrocha devant le tableau de bord. 

— Heu... je crois que t’as mal descendu le frein à main, suspecta Robin. 

— Oh merde ! 

— T’es vraiment un conducteur du dimanche ! se moqua-t-il.

Une fois l’incident réglé, le véhicule retrouva son entrain et atteignit aisément les cinquante kilomètres à l’heure sans vrombir comme un avion au décollage. 

— D’ailleurs Matthias, tu vas aussi partir en échange au second semestre, comme Alban ? demanda Jakub. 

— Non, j’ai choisi un autre parcours. Je ne partirai à l’étranger que l’année prochaine. Cette année, je fais un stage dans un labo de recherche, ici à Montpellier. 

— Trop cool, tu travailleras sur quoi ?

— Je vais intégrer une équipe qui étudie la résolution d’équations différentielles couplées avec forçage stochastique.

— Putain, rien que le nom, j’ai envie de me tirer une balle ! 

— Ouais, approuva Robin, faut l’arrêter direct, sinon, on en a pour une heure de cours. Si on mettait de la musique ?

Il sortit son téléphone et le brancha à l’autoradio. Ils eurent droit à un morceau d’Eminem, à un volume raisonnable.

— Et toi Jakub, quels sont tes plans ? demanda Matthias, un peu vexé.

— Je n’en ai pas encore parlé à Alban, mais je me...

— Oups là ! 

Matthias braqua violemment pour prendre la voie de droite juste avant un feu tricolore. 

— C’est dangereux, ici ! s’écria Lou en relevant la tête d’Instagram. 

— J’ai failli louper la bretelle, désolé. 

— Donc, reprit Jakub, cet après-midi, je suis allé voir une boîte d’intérim à Castelnau. Ils m’ont fixé un rendez-vous lundi ; si j’arrive à trouver tous les papiers pour mon dossier, je commence une mission dès la fin de semaine. Ça me fera un revenu avant d’envisager la suite. Dans tous les cas, je ne bouge pas trop.

Parfait s’il reste à Montpellier ! se réjouit Alban.

Il devina que la raison principale et officieuse de son choix était de démontrer à ses parents qu’il ne se laissait pas aller malgré l’échec de l’armée.


Trois quarts d’heure plus tard, ils franchirent le panneau d’entrée de Valras-Plage. Ils empruntèrent une ruelle cahoteuse et Matthias se gara devant un portail aux vantaux en forme de caténaire inversée. Il sortit sonner et les battants s’ouvrirent en même temps qu’un phare éclaira l’allée de graviers. 

Ils furent accueillis par un homme en pantoufles qui devait être le grand-père de Matthias et Robin. 

— Bonsoir la compagnie ! Allez, venez poser vos valises, on part tout de suite casser la croûte. 

Les présentations avec les grands-parents de Matthias durèrent une longue minute. Jakub paraissait gêné d'avoir été inclus dans cette réunion de famille. 

Sur le chemin vers le restaurant, Alban et lui eurent surtout à répondre aux nombreuses questions de Mireille et Pierre. Il semblait que Matthias avait bien fait son travail, car c’étaient les mêmes poncifs que s’il avait été avec une fille. Leur relation n’était ni traitée telle une curiosité de foire, ni passée sous silence comme un sujet tabou. 

Sur la grande table de huit qui leur était réservée, Jakub était installé en face de lui. Il avait Mireille à sa gauche et Pierre en diagonale. De l’autre côté étaient assis Robin, Lou, et Matthias en président. 

La salle de restaurant était simple, décorée comme une cabane de pêcheur. Des bouées, des vieilles cannes à pêche et des leurres étaient fixés au mur, des lanternes en fer éclairaient les clients avec leur lumière chaude. 

Entre les fruits de mer, les deux bouteilles de vin blanc, les plats et les accompagnements, leur dîner ressembla vite à un vrai banquet. Alban sirotait son verre de Muscadet. Les discussions animaient joyeusement la tablée, elles le ravissaient tel un doux parfum embaumant les lieux. Le week-end s’annonçait bien, Jakub avait un plan pour la semaine et il resterait à portée de transports en commun. Il n'y avait plus que la question, à la fois futile et indispensable, de savoir s’ils auraient l’occasion de profiter du corps de l’autre pendant ces deux jours. Il faudrait que leur chambre soit suffisamment isolée du reste de l’habitation. Enfin... rien ne l’empêchera de se serrer nu contre son amoureux ou de l’embrasser jusqu’à être fauché par le sommeil. Il avait pensé à emmener son jockstrap et comptait bien surprendre Jakub. 

Il avait explosé de rire le jour où Matthias le lui avait offert pour son anniversaire — une revanche contre son propre cadeau deux mois plus tôt : un opuscule « 50 astuces de séduction » — mais il fallait avouer que sur lui, le vêtement était très sexy. Il donnait du volume à ses fesses et soulignait le creusement de son dos. 

— Alors, Jakub, qu’est-ce que tu pratiques comme sport ? demanda le grand-père de Matthias. Tu m’as l’air bien en forme. 

— Heu, j’en ai toujours fait plusieurs : de la course, du tennis, du rugby, du basket... 

— Du rugby ! Tu sais que dans mes jeunes années, j’ai joué plus de quinze ans au Racing Club Narbonnais ? J’ai été centre ou trois-quarts. Pas le plus musclé, mais rapide. Et j’avais le sens du jeu ! dit-il avec des yeux remplis de souvenirs. 

— C’était un gros niveau, non ? 

— Ah, certainement ! s’écria-t-il après avoir vidé un nouveau verre de blanc. Et il y avait du public ! 

—  Ça devait être une belle époque.

— Oui, enfin pas sur tous les aspects. Tiens, il faut que je te parle de Gérard. 

— Gérard ?

— Malheureusement, il n’est plus depuis une dizaine d’années. Paix à son âme. Un joueur d’un rare talent. Et je peux te dire qu’il mettait des tampons dont les adversaires se souvenaient ! Même dans ses courses, il était magique. Nous étions en dix-neuf-cent-soixante-douze, finale de deuxième division, contre Lyon. Menés dix-neuf à six à quinze minutes de la fin du match. Il récupère le ballon, déborde la défense lyonnaise et marque l’essai. Dix-neuf à treize. Dix minutes plus tard, idem. Il transperce la défense avec une force incroyable. Vingt à dix-neuf pour nous. 

Alban se demanda où il voulait en venir et il lut la même interrogation chez Jakub. 

— Quelques semaines après le titre, il s’est su qu’il fréquentait des garçons. À partir de cet instant, sa gloire n’a plus duré. Il s’efforçait de bien jouer, mais comment lutter contre les préjugés de la société à notre époque ? La pression a fini par l’avoir. Dire qu’il était destiné à l’élite ! Il a perdu son emploi peu de temps après — oui, on n’était pas professionnels, à l’époque ! —. La situation était désolante, mais on n’y pouvait pas grand-chose. Le club lui a même refusé d’entraîner les équipes de jeunes. J’espère qu’aujourd’hui, tout ça serait différent. 

— C’est globalement mieux, dit Jakub, mais le sport reste un mauvais exemple. Dans ma fac de sport, aucun garçon n’était ouvertement gay. Personne ne savait pour moi. 

— Si tu veux, je sortirai des photos et des articles de journaux, tout à l’heure.


💬 Commentaires 2

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qwed2001 • 2 semaines
Tu marques l’essai de la finale, tu deviens un héros, et dès qu’on apprend que tu aimes les mecs, on te brise. Et ce qui est révoltant, c’est que l'hitsoire de Gérard est arrivée plein de fois.
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lampertcity Auteur • 2 semaines
Oui... Il y a aussi par exemple l'affaire Yoann Lemaire dans le foot, plus récemment.
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