Chapitre 32

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1519 mots

Écrit en écoutant notamment : Barox — Acidhilation

Alban et Jakub regagnèrent leur chambre. Un agréable silence s’était abattu sur la maison. Cela contrastait avec la résidence de Montpellier : la circulation grondait au loin, jusque tard dans la nuit, tandis que certains corésidents peu délicats faisaient trembler les murs en claquant leur porte. 

— Tu prends quel côté ? demanda Jakub. 

— Peu importe, tant que je t’ai à côté de moi.

— T’es un romantique ! 

Leurs yeux se croisèrent et s’attardèrent une seconde de trop sur leurs vis-à-vis. 

En fait, l’intensité du regard de Jakub provenait de ses longs cils noirs. À chaque fois, Alban avait l’impression qu’il pouvait lire les émotions en lui. Là, il devinerait l’excitation, ce mélange de force et de faiblesse si grisant qui l’avait saisi à l’instant. S’ils ne s’étaient pas embrassés plusieurs fois, s’ils ne s’étaient pas déjà apprivoisés, il aurait déjà détourné le regard. Il aurait abdiqué comme si un crush du lycée l’avait surpris en train de l’admirer. 

— Si tu savais comme j’ai envie de ton corps, chuchota Alban.

— Il faut faire un test avant, répondit Jakub. Va dans le couloir. On verra si tu entends quelque chose. 

Alban referma doucement la porte derrière lui et retourna vers la salle de bain du rez-de-chaussée. Avec de la chance, le ronronnement du réfrigérateur suffirait à tout masquer. Il tendit l’oreille et, en se concentrant, il détecta un grincement périodique. Trop faible pour en deviner l’origine avec certitude, mais suffisant pour inciter à aller vérifier. C’était plus marqué en collant l’oreille contre le mur. 

Il avança à pas de loup vers la chambre. Le son devenait plus distinct. Il poussa la porte et vit pendant une fraction de seconde Jakub de dos, à cheval sur un oreiller, en train de donner des coups de rein. Il sursauta et se retourna d’un bond. 

— Mais t’es fou ! Tu m’as fait flipper ! J’ai cru que je m’étais fait choper en train de baiser ce pauvre coussin. 

Alban lui tira la langue. 

— C’était très sensuel, si tu veux mon avis. Moins bonne nouvelle, l’isolation phonique est moyenne. 

— C’est vraiment cramé ? 

— Si personne ne se promène dans le couloir, ça passe. Mais j’hésiterais à prendre le risque. 

— Et puis, je me souviens que ton plaisir est parfois assez... expressif. On va éviter les activités trop sauvages.

Ils achevèrent de se déshabiller et se glissèrent en caleçon sous la couverture. 

— Tu dirais que notre relation en est où ? demanda Alban.

— Tu m’en poses une colle, si tard ! Je dirais dans le statut « on se plaît et j’ai hâte de vivre plus de choses avec toi ». 

Alban le regarda en acquiesçant. Il était à nouveau perdu dans ce regard d’airain auquel on ne peut que se soumettre. 

— Tu as peut-être besoin de preuves abstraites et argumentées, comme pendant tes cours, poursuivit Jakub. Avec toi, j’ai l’impression d’avoir trouvé un point d’accroche solide. T’es le genre de personne qui traverse les mois et les années de manière sereine. 

— Ah !

— Je ne souhaite pas forcément te ressembler, mais c’est rassurant. 

— En réalité, j’étais bien perdu, au début de l’année passée. 

— C’est normal pour une première année. Mais au moins, tu as toujours eu la certitude de gérer dans tes études. Tu sais que plus tard, tu trouveras un bon travail. Pour moi, c’est moins certain. Enfin... si on s’embrassait ? 

Alban se laissa tenter par la proposition. Alors que leurs langues se mêlèrent, il revit la mer opaque, le clapotis de l’eau entre les pierres de la jetée ; il retrouva la chaleur du torse de Jakub, comme lorsqu’ils avaient admiré la côte illuminée. Sûrement que ses rêves, cette nuit, seraient peuplés des mêmes souvenirs. 

— J’ai une envie un peu particulière, dit Alban.

— Dis-moi.

— Je voudrais t’observer en train de te donner du plaisir, comme si tu étais seul. Tu peux rester allongé sur le dos, c’est parfait. 

— Normalement, ça fait partie de mes compétences, s’amusa Jakub.

— En fait, ça ravive de vieux fantasmes. J’ai souvent imaginé des camarades le soir, chez eux, dans leur lit, en train de se livrer à des activités intimes. 

— Je comprends très bien.

— C’était une manière légale de violer leur intimité. Ils ne pouvaient rien contre l’imagination. Même s’ils se revendiquaient  hétéros à 101%, il y avait toujours ça à leur prendre. 

— J’adore, tu es abstrait jusqu’à tes fantasmes ! rigola Jakub. Mais je fais ça avec plaisir. T’auras même le droit de toucher, cette fois. 

Ce dernier ferma les yeux. Il rejeta la couverture devant lui et traça de longues caresses en partant de son flanc. Il passa par ses hanches, par l’intérieur des cuisses, jusqu’à rejoindre l’élastique de son caleçon noir. Il fit apparaître des poils denses sur sa peau claire en le descendant de cinq centimètres. Deux lignes obliques partaient de ses abdominaux et leur point de fuite donna sacrément envie à Alban.

Il se languissait de la suite de son divertissement. Il observa les yeux clos de son amoureux, les traces de cicatrices persistantes qui rendaient son visage unique, puis les muscles de son cou et ses clavicules qui saillaient de manière perpendiculaire. Sa bouche était entr’ouverte. On percevait un souffle fin en tendant l’oreille. Était-il en train de penser à lui en ce moment précis ? La pensée troubla Alban et il descendit son regard vers une autre zone d’intérêt. 

Enfin, Jakub se débarrassa de son morceau d’étoffe encombrant et sa main saisit son sexe. 

Tiens, il est gaucher pour cette activité ? 

Alban s’enivra de la scène en savourant chaque seconde l’une après l’autre. Les mouvements répétés de Jakub étaient étonnamment silencieux. Il n’y avait que sa respiration pour le trahir. 

N’y tenant plus, Alban se rapprocha de lui et lui embrassa le cou. Il voulait prendre possession de cette zone vitale et si fragile. 


***


Ils se réveillèrent à huit heures et décidèrent de ne pas traîner indécemment. En arrivant dans le salon, ils trouvèrent Matthias, occupé à dresser la table du petit-déjeuner, et Mireille, en train de choisir un sachet de thé devant un coffret en bois. 

— Alors, bien dormi ? demanda Alban à son ami. 

— Ce fut moins désastreux qu’attendu. Pour cet après-midi, je vous ai préparé un itinéraire de randonnée au gouffre de l’Œil-Doux.

— Vous verrez, c’est magnifique, ajouta sa grand-mère. 

— Ça me va bien, dit Jakub. 

Alban observa le jardin par la baie vitrée du salon. De jour, celui-ci révélait de belles couleurs pour un mois de novembre. L’herbe était vive, des bosquets de camélias étaient ornés de belles fleurs rouge pâle, et des massifs de roses proprement taillés attendaient quelques degrés supplémentaires pour se raviver. 

— Je ne sais pas s’il faut attendre Robin et Lou pour manger, dit Matthias. Je vais chercher Pierre dehors ? 

— Il fait quoi ? demanda Alban.

— Son jardinage. Apparemment, c’est la période de récolte des citrouilles et des courges. 

Ils sortirent tous les trois. Pierre était au fond du jardin, vêtu de hautes bottes en caoutchouc. Il soulevait et disposait avec difficulté des légumes dans une brouette. 

— Mais c’est énorme ! dit Alban. 

— De quoi ? Le sexe de Jakub ? 

Matthias éclata de rire tout seul. Alban ne s’attendait pas à ce démarrage sur les chapeaux de roues. 

— C’est plutôt à lui qu’il faut faire la remarque, dit Jakub en le désignant. 

— Au secours, je suis entouré de deux fous ! se désespéra Alban. Blague à part, ces citrouilles ont fait une cure à Tchernobyl, ou comment ça se passe ? 

— Je crois que le record de mon grand-père est de deux-cent-trente-trois kilos, dit Matthias. 

— C’est vrai ?

— Bien sûr ! On était allés la peser sur la balance pour animaux d’un éleveur. 


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