Chapitre 31

📖 Les ailes fanées [en cours] ✍️ lampertcity 📝 1760 mots

Écrit en écoutant notamment : I Hate Models — Two Steps From Heaven 

Après que le plat principal fut débarrassé, le serveur revint avec les cartes des desserts. Alban déclina poliment, tandis que Matthias avait déjà ouvert la sienne et examinait les suggestions avec autant d’application qu’un partiel de maths. De son côté, Jakub s’adressa à Mireille : 

— Je ne voudrais pas abuser de votre sympathie, déjà que vous m’invitez pour deux jours. 

Ce mec est déroutant, songea Alban. Il s’était permis de frauder les transports et d’escroquer des inconnus, mais aujourd’hui, il savait jouer au garçon bien élevé. 

— C’est tout le contraire, fais-toi plaisir ! Et ton copain aussi. Ne soyez pas gênés, car demain soir, c’est soupe de potiron.

— Vraiment ? dit Jakub. 

— Je vous taquine, seulement si vous y tenez. Alban, Matthias m’a dit que tu partais en échange à Saint-Pétersbourg au printemps prochain ?

— J’attends encore la validation, mais en effet, j’espère.

— Pour demain, je me suis permis de préparer un petit avant-goût de ton voyage. Tu connais le Medovik ? 

— Pas du tout. 

— C’est un gâteau traditionnel au miel de là-bas. J’espère que le mien est réussi. 

Depuis l’autre bout de la table, Matthias lança : 

— Elle est trop modeste, c’est sûr que ce sera une tuerie !

— J’ai hâte, alors. 


Il était dix heures du soir quand ils quittèrent le restaurant. Pierre et Mireille retournèrent à la maison tandis qu’Alban et ses quatre camarades arpentèrent les rues en direction de la plage. La nuit était si calme qu’on entendait le murmure des vagues à cent mètres. 

Ils passèrent devant une baraque aux rideaux baissés où étaient affichés les prix de diverses gourmandises destinées aux touristes, puis ils descendirent les marches d’un escalier en bois menant vers le sable. Quelques cabines de plage isolées faisaient pâle figure face à celles de la côte normande. La mer était sombre et paisible ; la lune ne trouvait que peu de relief pour illuminer la surface de l’eau. 

— Vous pensez qu’elle est froide ? demanda Robin. 

— À toi de tester, dit sa copine. 

Il prit la réponse au premier degré. Il enleva ses chaussures, remonta son pantalon sur les mollets et s’approcha du rivage. 

— Ouh ! Je vous confirme que l’été est terminé. Ça me tenaille les mollets. 

— C’était sûr ! se marra Lou. 

Il remonta et tenta d’essuyer le sable collé à ses pieds avant de remettre ses chaussures. 

— Vous voulez aller jusqu’au phare ? demanda Matthias. 

Sa proposition fut tout de suite acceptée et ils se mirent en chemin vers le bout de la plage. Ils passèrent devant un poste de surveillance de la baignade, puis remontèrent sur une allée piétonne séparant la route de la plage. De hauts palmiers y étaient répartis à égale distance les uns des autres. 

Ils atteignirent le début de la jetée. Celle-ci était flanquée de part et d’autre de grosses pierres claires destinées à protéger l’ouvrage. Alors qu’Alban avançait, absorbé par les flots noirs, il sentit la main de Jakub caresser son dos, puis attraper ses côtes et le serrer vers lui. Ils laissèrent les autres prendre cinquante mètres d’avance. 

— C’était une bonne idée de venir, dit Jakub. 

— Je te l’avais promis. On courra ici demain ? 

— Oui. J’ai aussi repéré des équipements au début de la plage, où je pourrai faire des tractions et des dips. 

— Là, c’est moins sûr que je te suive !

— Au pire, je te soulagerai. 

— Hein ? 

— De ton poids ! rigola-t-il, fier de son double-sens. En te soutenant les hanches. 

Alban se tourna vers la côte en entraînant Jakub dans sa rotation. 

— T’as vu, avec les lumières, on distingue la forme de la côte sur des kilomètres. C’est splendide ! Encore plus quand tu es à côté de moi. 

— C’est vrai, approuva Jakub. À droite, tout au fond, ce serait Montpellier ? 

— Peut-être bien. 

Alban appuya ses lèvres sur celles de Jakub pendant une fraction de seconde et s’éloigna immédiatement en courant. Il espéra qu’il viendrait le rattraper et le sermonner pour ce geste honteux. Avec de la chance, il aurait aussi droit à une correction plus intime tout à l’heure. 

Sa stratégie fonctionna mieux que prévu, car une fois qu’il l’eut rejoint, Jakub le ceintura des deux mains. Alban fit semblant de résister puis déféra aux envies de son amoureux. Il se laissa embrasser, se soumit à son entrain, accueillit sa langue pour jouer avec elle. La fraîcheur relative de la nuit lui fit ressentir tous les contacts plus profondément. Ses lèvres brûlaient et le torse de Jakub irradiait comme un feu réconfortant. 

Ils retrouvèrent Matthias, Robin et Lou au bout de la jetée. 

— C’est ça, ton phare ? demanda Robin en désignant un cylindre de béton de trois mètres de haut, surmonté d’une plateforme métallique. 

— Moquez-vous donc ! dit Matthias. Moi, je le trouve romantique. 

— T’en dis quoi, Lou ? 

— Si je t’embrasse, oui, ça pourrait le rendre romantique. 

Leurs deux visages s’approchèrent et se collèrent sous le regard blasé de Matthias. Alban lui fit signe d’approcher. 

— T’inquiète pas, tu trouveras quelqu’un aussi !

— C’est pas le problème. Parfois, Robin se moque trop facilement de moi.

— Mouais, je te crois qu’à moitié. 

— Bon. J’avoue, je me sens un peu comme la cinquième roue du carrosse. C’est le cas de le dire, vu qu’on est cinq ! 

— Au contraire, tu es la pierre angulaire du groupe. Je dirais même plus, tu es notre clef de voûte ! Sans toi, on ne serait pas réunis aujourd’hui. 

— Faudra encore me convaincre. Le problème, c’est que je suis un gars trop gentil. Ça n’attire pas les filles. Robin, il est comme ça avec tout le monde, mais paradoxalement, ça le rend séduisant.  

— N’oublie pas ton histoire du lycée avec Sonia !

— C’est-à-dire que...

— Que ? répéta Jakub sans rien connaître à l’histoire. 

— J’ai un peu enjolivé la réalité. En fait, on est restés assez chastes niveau sexualité. 

— C’est pas forcément le plus important ! dit Alban. Il faut surtout être à l’aise avec la personne que t’aimes. 

— De pieuses paroles... soupira Matthias. Je ne serai pas tranquille tant que je n’aurai pas eu cette vraie expérience. 

— Peut-être que t’es comme nous deux, en fait, supposa Jakub. 

— Oh ! Sérieusement, il faut arrêter avec ça ! Je sais suffisamment bien que je suis hétéro ! Merde !

Il partit d’un pas décidé vers la plage en continuant de jurer.

— J’ai dit quelque chose de mal ? demanda Jakub.

— Non, t’as juste eu la malchance d’être le deuxième à lui faire cette exacte remarque en deux jours. 

— J’espère que ça ne gâchera pas le week-end. 

— Ne t’inquiète pas, il ne sera pas fâché longtemps. Si tu veux te rattraper, pose-lui des questions sur le film qu’on est allés voir jeudi soir. 

Ils récupérèrent les deux autres amoureux sous le phare et ils se dépêchèrent tous les quatre de rattraper Matthias. Ce dernier fit le strict minimum au niveau de la conversation jusqu’à la maison. 

Ils trouvèrent Pierre et Mireille installés à la grande table du salon autour d’un plateau de scrabble. Une lampe de chevet éclairait les deux-cent-vingt-cinq cases, les deux chevalets et la demi-feuille A4 où Pierre inscrivait les scores. 

— On a quasiment fini, dit-il. Regardez, j’ai une belle avance. 

— Ne parle pas trop vite, dit Mireille. 

Elle se saisit de ses sept lettres en en faisant tomber la moitié dans la précipitation.

— « Dextroses » pour cent-sept points ! Et je termine la partie. Victoire ! 

Pierre soupira longuement.

— C’est toujours pareil, je finis inexorablement par me faire avoir. Allez, j’en ai assez, rangeons ce jeu de misère. Donc, Alban et Jakub, vous héritez de la chambre au fond du couloir ; Robin et Lou, on vous a mis à l’étage. 

Quant à Matthias, il déplaça ses affaires devant le canapé-lit du salon. 

— Attends, dit Jakub. Je prends la place si tu préfères. 

— Non, c’était prévu comme ça. Je vous laisse ensemble, entre mecs gays.  

Pierre et Mireille leur souhaitèrent une bonne nuit et se retranchèrent dans leurs quartiers.

Ils allèrent tous les cinq se brosser les dents.

— Vous pensez qu’on sera pareil à soixante-quinze ans ? s’interrogea Robin.

— Comment ça ? demanda Jakub. 

— À faire des parties de scrabble le vendredi soir. 

— Au moins, ils restent vifs d’esprit. 

— Pas faux. Moi, j’espère être capable de continuer à faire la teuf toute la nuit. 

— Compte sur moi pour t’accompagner en 2075 ! dit Jakub. 

— Ah, toi t’es un gars sûr !

Les deux se firent un check du poing puis s’attrapèrent par les épaules, comme deux potes bourrés scellant un pacte que l’alcool leur aura fait oublier une heure plus tard. 


💬 Commentaires 2

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qwed2001 • 2 semaines
Un week-end plutôt sympa !
👍 1
lampertcity Auteur • 2 semaines
Ça commence bien ;)
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