Chapitre 4

📖 Les cerises volées n'ont pas le même goût ✍️ lylimarmago 📝 760 mots

Les « bouffes-monde »

Ce dimanche-là, sur le canapé de cette location à la décoration basique, je n’étais plus sûre de rien. Sensation de nullité d’une figurante, d’une silhouette interchangeable. Il me restait une demi-heure avant son arrivée. Je n’avais pas la force de me pomponner : Après tout, il me prendrait comme je suis. Mon amie Eva, à qui j’avais posé un lapin le midi m’avait appelé trois fois et laissé deux vocaux, que j’écoutais en vitesse accélérée :

-Putain t’es où ? On t’attend ! t’es chiante. Décroche bordel !

Puis, ensuite :

-Ok, t’as la gueule de bois c’est ça ? T’es vraiment une connasse… On se rappelle. Bises.

Eva disait des gros mots à chaque phrase, et je préférais entendre sa voix sous hélium. Son petit ton autoritaire devenait alors ridicule. Je repensais aux petites souris de Cendrillon et improvisais une chanson en imitant la voix des rongeurs de Walt Disney :

« T’as encore la gueule bois, toute la journée ça n’arrête pas…T’es vraiment une connasse… » Je riais toute seule de cette parodie, lorsque soudain cela me rendit triste. Non c’était plus drôle du tout. J’en avait ras le bol des gros mots d’Eva, de ses insultes pour rigoler, de ses jugements, de son ton autoritaire de merde. Ça ne me faisait plus rire du tout. Bah, elle est comme ça, elle est nature… Non, c’est une connasse sans cœur qui croit qu’elle a tous les droits. Je décidais à cet instant de couper avec elle toute communication. Je coupais les ponts. Je lui envoyais un ultime texto :

« Je te sors de ma vie. Va chier ! » puis je bloquais son numéro. Je me sentie instantanément mieux. Un flux d’énergie pareil à un petit courant électrique partit de mes orteils jusqu’à mes cuisses. Mais jambes semblaient libérées, elles avaient envie de courir, de danser. Je compris alors ce qui m’avait empêché de traverser le pont : cinq années d’amitié toxique avec une nana autoritaire et narcissique. Le film de nos soirées repassa en accéléré : le dress code en décalage (non, c’est une soirée tranquille putain ! jeans/baskets ! assurait-elle) et moi de me radiner chez des inconnus pour une soirée soi-disant informelle et oh surprise ! Ils étaient tous sapés, soirée tapis rouge. Eva aussi bien évidement Elle fonçait vers moi, un verre de champ’ à la main et me sermonnait : Putain ! t’as pas eu mon texto ? C’est la lose bordel… Alors, elle me prenait par le cou et m’entrainait vers le bar, moi sa copine idiote et décalée. Hahah t’es conne… ! Elle m’avait fait plusieurs fois le coup, mais se rattrapait toujours en étant plus que sympa avec moi, me présentant à ses amis, vantant la beauté de ma chevelure et ma taille fine qu’on ne voyait pas sous ce gros sweet ce soir-là. J’étais souvent gênée et intimidée, totalement irrécupérable au niveau relation sociale.

Je me croyais bizarre, handicapée, voire monstrueuse mais ça ne venait pas de moi. Chaque sortie avec elle était accompagné de son lot de vexation : elle avait absolument besoin de me voir, et quand j’arrivais, elle se murait dans le mutisme, en niant que quelque chose n’allait pas, tout en montrant son inconfort à grand renfort de Putainnn… Me faisant sentir absolument stupide, inutile, voir grossière de cette intrusion dans sa souffrance sans remède. Alors je ne sais pas pourquoi je me démener pour la faire rire, pour la distraire en passant au vitriol quelques personnes de notre entourage. Toujours les mêmes, qui n’avaient rien demandé et surtout, ils n’étaient pas plus pénibles que les autres. C’était purement gratuit, drôle et méchant. Eva se régalait et je retrouvais mon statut de super amie qui remonte le moral.

-Putain c’est bien avec toi Louisa, j’ai pas besoin de parler, tu comprends tout de suite ! disait-elle.

Oui, j’étais surtout bien dresser à répondre aux besoins des Bouffes-monde, comme je les appelle maintenant. Un gentil p’tit toutou qui remu la queue pour un su-sucre d’attention. Pathétique. Je crois que je cherchais en elle une grande sœur. Mais je ne sais pas comment on fait. Je ne sais pas ce que c’est. Je n’en ai jamais eu. Je suis fille unique. Uniquement fille. Cette relation de bâton et de carotte avait durée cinq ans. Cinq années d’aveuglement pour ne pas réveiller ma peur d’être abandonnée. Heureusement que mon corps a pris les commandes ce jour-là devant ce pont. Drrriiii drrrriiiii la sonnette de l’interphone me fit sursauter. C’était Djibril.


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