La Carte

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 2051 mots

Depuis le jour où l'oisillon avait fui avec l'amulette au cou, la petite fille se retrouva souvent devant les fenêtres, sans bien savoir ce qu'elle venait y chercher.

Elle ouvrait les volets avant l'aube, posait les deux mains sur la pierre froide et regardait la cour encore vide. Les servantes passaient dans le couloir sans ralentir. Les gardes ne levaient plus les yeux depuis l'escalier.

Les leçons de chant continuèrent. La petite fille donnait les notes justes quand on les exigeait d'elle. Mais, dès la dernière mesure, elle se taisait avec soulagement. La musique devint une tâche parmi les autres, au même rang que les révérences, les prières et les pages à réciter devant sa mère.

Il lui resta d'abord un creux dans la poitrine, puis seulement une habitude : regarder le rebord de la fenêtre avant de refermer les volets. Une branche basse revenait parfois en rêve. Une tache blanche. Un éclat noir. Au matin, il ne restait rien qu'elle puisse nommer.

La princesse grandit entre les leçons, les cérémonies et les repas où sa mère parlait d'elle sans toujours la regarder. À l'Académie, elle apprit à tenir une arme et à tomber sans se briser les poignets. Elle lisait plus que les autres élèves, surtout les textes liés à son sang, à sa lignée, aux devoirs qu'on lui promettait pour plus tard avant de repousser la suite.

Les élèves finirent par s'habituer à elle. On la saluait avec soin, on la contredisait peu. Elle s'entendait avec la plupart, sauf avec Saesar.

Lui aussi approchait de ses dix-huit ans, sans que personne eût encore réussi à le chasser de l'Académie. Ses résultats le protégeaient. Son corps aussi, peut-être : long, sec, rapide, fait pour traverser un exercice avant les autres et se retourner avec un sourire déjà victorieux.

Saesar frappait trop longtemps.

Ce n'était pas la violence épaisse de La Brute ni le vieux calcul de Lamora enfant. Saesar avait besoin d'un cercle autour de lui. Plus on le regardait, plus ses gestes se prolongeaient. Une riposte gagnée ne suffisait pas. Il fallait que l'autre recule, tombe, reste à terre, puis relève les yeux vers lui.

Même face à la princesse, il ne retenait rien. Son rang ne l'arrêtait pas.

Un jour, il frappa un camarade et ne s'arrêta pas.

Le garçon mourut avant la nuit.

Saesar fut conduit au palais. La reine le reçut loin de la cour, dans une salle isolée. Le lendemain, sa place resta vide. La semaine suivante aussi. Sur le registre, son nom demeura un temps, barré d'un trait mince. Puis la page fut recopiée.

On ne parla plus de lui devant la princesse.

Des semaines passèrent.

Un matin, elle ouvrit les fenêtres de sa chambre haute et trouva un vieil oiseau sur le rebord.

Il tenait à peine debout. Les plumes blanches s'étaient salies au bout des ailes. Son souffle ouvrait et fermait son bec par petits à-coups. La princesse recula par instinct, puis revint vers lui, les mains tendues.

Elle reconnut l'amulette. Pas l'oiseau.

Le lien sombre avait tenu. Le petit cristal noir pendait encore contre son cou maigre. L'oiseau leva la tête vers elle, comme s'il avait gardé assez de force pour attendre un signe. La princesse chercha dans sa mémoire. Rien ne vint. Puis les pattes de l'animal lâchèrent.

La princesse le reçut dans ses mains.

Il mourut là.

Elle resta longtemps près de la fenêtre, l'oiseau contre sa paume, sans appeler personne. Dehors, la cité s'éveillait. Les pas montaient déjà dans l'escalier. Elle n'entendait que le frottement léger du cristal contre ses doigts.

Elle approcha sa bague de l'amulette.

Les deux cristaux se touchèrent.

***

Plus tôt, à La Lisière, Liam arracha sa Pierre du cristal de Tash comme on retire une main du feu.

— Dégage !

Sa voix partit trop haut. L'oiseau battit des ailes, surpris, mais ne s'enfuit pas aussitôt. Il avançait encore par petits bonds, le bec entrouvert, le vieux corps secoué de tremblements. Liam recula, trébucha contre la borne, puis le repoussa d'un geste brusque.

— Dégage !

L'oiseau lança un cri rauque.

Liam cria plus fort.

Quand Tash finit par s'éloigner, ce ne fut pas avec sa hargne habituelle. Il battit des ailes une fois, deux fois, manqua presque la branche la plus basse, puis disparut au-dessus des toits dans un froissement blanc.

Liam s'effondra.

Son corps se plia sur lui-même. Ses mains raclèrent la boue. Des convulsions le prirent aux épaules, aux jambes, jusque dans la mâchoire. Il pleura sans reconnaître ses propres sanglots. Puis il vomit près de la borne, le front presque contre la terre.

Les images de Tash ne restaient pas en ordre.

Une fenêtre haute. Une fillette qui chantait. Des ailes au-dessus de routes trop longues. La Lisière. Ymir sous la pluie, le visage tourné vers l'oiseau. Sa main refermée une dernière fois autour de Tash, le poussant hors des branches. Puis la terre fraîche, un tissu clair dans les feuilles, des mains maigres noircies de boue. Le profil de Kvöt, penché dans l'ombre.

Ymir ne bougeait plus.

Liam cracha encore, mais rien ne sortit.

Il ne comprenait pas le torrent reçu par le cristal. Trop d'années, trop de ciel, trop de sensations étrangères. La faim minuscule d'un oiseau. La peur d'une main inconnue. La chaleur d'une épaule. Et derrière tout cela, une attente moins animale, plus ancienne, collée aux battements affolés de Tash.

Il refusa d'y croire.

Tash avait toujours haï Kvöt. Il l'avait attaqué dès leur première vraie rencontre. Si une part humaine se mêlait vraiment aux images de l'oiseau, alors elle pouvait mentir. Se tromper. Frapper au hasard après des années de solitude et de rage.

Liam eut un rire court. Le son lui fit mal à la gorge.

Il pensa courir chez Ymir. La réveiller. L'engueuler pour son absence.

Il fit un pas, et ses jambes plièrent.

S'il racontait cela au village, il n'aurait que des visions sans témoin. Tash était parti.

Alors il rentra chez lui.

Il traversa la maison sans réveiller sa mère. Dans la chambre de son père, aucune voix ne venait. Seulement la respiration abîmée de l'homme couché. Liam écarta le rideau de la petite pièce où dormait Kvöt.

Le vieil homme était là.

Une chemise propre pendait au dossier d'une chaise. Liam ne sut pas s'il l'avait déjà vue là la veille. Les bottes de Kvöt, en revanche, portaient des croûtes de terre sèche entre les coutures. Quelques miettes de boue avaient noirci le plancher jusqu'au pied du lit. Le vieil homme dormait sur le côté, la bouche entrouverte, les deux mains refermées autour de sa Pierre.

Liam resta longtemps sans avancer.

Le souvenir de son coma lui revint : la main tendue vers la Pierre de Kvöt, le choc, puis presque une année perdue. Il aurait dû reculer.

Au lieu de cela, il posa un genou près du lit.

Il ne forcerait pas. Il effleurerait seulement la surface. Un bord. Une trace. De quoi savoir si Tash avait menti.

Son doigt toucha presque la Pierre.

Kvöt ouvrit un œil.

— Mon garçon ?

Liam retira sa main.

Le vieil homme ne bougea pas tout de suite. Son regard descendit vers la Pierre, puis vers la main du garçon, puis remonta à son visage. La pièce resta si calme que Liam entendit son propre souffle déchirer l'air.

— J'ai entendu du bruit, dit Liam.

— Dans ma main ?

Le sourire de Kvöt vint avec un retard infime.

Liam se releva trop vite. Ses jambes tenaient mal. Kvöt, lui, demeurait couché, mais ses doigts ne quittèrent pas la Pierre.

— Tu devrais dormir, reprit le vieil homme. Tu es pâle.

— Toi aussi.

Le sourire se réduisit.

— Va te recoucher.

Liam recula jusqu'au rideau. Avant de sortir, il vit une chose : Kvöt ne refermait pas l'œil.

***

Pour la deuxième nuit consécutive, l'orage secouait la maison.

Dans la tête de Liam, les mêmes coups revenaient avec le tonnerre.

Il avait passé la journée dans son lit. Sa mère était entrée deux fois. Il avait répondu sans se redresser, la voix enfouie dans la couverture. Un bol était resté plein sur la table. Sous le drap, contre son flanc, reposait un grand couteau de cuisine.

Il ne savait pas encore à quoi il servirait.

À se défendre, peut-être. À tuer Kvöt avant que l'autre le touche. À l'empêcher de toucher sa mère.

La journée lui avait au moins laissé le temps de rapprocher les images de Tash de ses propres souvenirs. Pas une révélation nette. Des morceaux sales, mal ajustés, qui revenaient dès qu'il fermait les yeux : Ymir absente, Tash seul, la terre sur les bottes de Kvöt, son sourire figé à l'annonce de leur départ pour le Givral. Même là, il sentait que plusieurs détails lui échappaient encore.

Liam était trempé de sueur. Son corps collait aux draps. Il s'était rongé les ongles jusqu'au sang. À force de se gratter le bras, il y avait laissé trois sillons rouges.

Il ne dormait pas ; il attendait.

Le premier craquement du plancher lui parvint entre deux coups de tonnerre. Puis un autre. Quelqu'un avançait dans la maison. Pas vite. Pas vraiment en cachette. Chaque latte craquait sous le pas de Kvöt.

La porte s'ouvrit.

Liam garda les paupières presque closes.

Kvöt entra.

Il tenait sa Pierre dans une main, légèrement levée, comme on porte une lampe près d'un dormeur. Il approcha du lit sans un mot. Rien, dans ses gestes, ne ressemblait à une attaque. Sa main avançait même avec douceur, et c'était pire.

La Pierre descendit vers la tempe de Liam.

La panique prit tout.

Le couteau partit d'un seul geste. Il ne visa pas vraiment. La lame atteignit le poignet du vieil homme.

La coupure fut profonde.

Kvöt recula jusqu'au mur. Le sang jaillit entre ses doigts, trop sombre dans la chambre sans lumière. Liam rejeta la couverture et tomba presque du lit. Il tenait encore le couteau, le bras tendu, les dents serrées si fort que sa mâchoire tremblait.

Kvöt ne regarda pas longtemps sa blessure.

Il passa calmement la Pierre dans son autre main, et referma ses doigts en cloche autour de l'objet.

Un éclair découpa la pièce. Dans cette lueur blanche, une carte jaillit de la Pierre.

Elle traversa l'air avec un sifflement sec et se planta dans la gorge de Liam.

L'impact le projeta contre la fenêtre. Le bois craqua derrière son dos. Pendant une seconde, il ne sut plus respirer. Puis la lune sortit entre deux nuages, assez longtemps pour éclairer la carte fichée au creux de son cou.

Liam eut le réflexe de l'arracher de sa main libre. Le sang vint aussitôt, mais en mince filet.

Il la reconnut : la préférée de Kvöt. La figure montrait un homme à la peau bronzée, entravé, relié à d'autres par des chaînes. Un esclave.

Il lui aurait fallu de la lumière, un linge propre, quelques minutes. Il n'eut rien de tout cela.

Kvöt s'était approché sans qu'il le voie.

Il l'attrapa.

Ils basculèrent au sol. Le couteau heurta les planches et glissa sous le lit. Kvöt saignait toujours, mais son corps ne ralentissait pas. Son genou bloqua la hanche de Liam. Son coude écrasa son épaule. Le garçon se débattit, chercha la blessure du vieil homme, tenta de la presser, de l'ouvrir davantage. Kvöt encaissa sans changer de prise.

Bientôt, le vieil homme coinça la tête de Liam entre son avant-bras et le sol. Puis il plaqua sa Pierre contre son arcade.

***

Ce qui suivit résiste aux mots. J'avance avec des repères pauvres, des comparaisons inexactes.

Le monde où il tomba lui rappela son coma.

À ceci près que, cette fois, tout était vide.

— Liam.

Il se retourna.

Kvöt se tenait devant lui, immobile, droit malgré l'âge.

— Kvöt…

— Laisse-toi faire. Tout va bien se passer, mon garçon. Je t'aime tellement.

— Ne m'approchez pas.

Le silence s'étira.

Kvöt pencha légèrement la tête. Ses traits se figèrent. Pas une émotion. Une décision.

— Eh bien… tant d'années à vouloir te réapprendre la politesse, dit-il doucement. Depuis combien d'années, déjà, as-tu cessé de me vouvoyer ?

— Je ne vous vouvoyais pas.

Kvöt ouvrit grand les yeux.

Ses lèvres s'écartèrent trop largement. Ses dents brillèrent. Un rire sec resta coincé dans sa gorge.

Ses yeux, eux, ne riaient pas.

💬 Commentaires 2

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scifan • 3 semaines, 1 jour modifié
Wahou ! Avant ce chapitre, je n'avais absolument pas envisagé cette hypothèse. Pas même après l'épisode de la mère.
Pour une surprise, c'en est une. C'est fort bien mené, le soupçon nait, s'amplifie, de plus en plus, jusqu'à l'action.
Encore une fois je suis admiratif.
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Ayzikin Auteur • 3 semaines, 1 jour
Merci. Cependant, encore beaucoup de mystères qui peuvent étouffer la lecture. Le prochain chapitre donne beaucoup de réponses, et conclut cette première partie.
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