L'Esclave
Celui que Liam avait appelé Kvöt n'était pas l'homme qu'il croyait.
Erik m'avait parlé des Esclaves. Il m'avait montré leur emblème, jusqu'à ce que j'y distingue enfin des poignets, des cous, des corps reliés par des chaînes. J'avais regardé sans voir. Les chaînes n'étaient pas seulement un emblème. Elles étaient une méthode.
Ce récit devait d'abord m'aider à mettre de l'ordre dans mes recherches sur les Pierres. Désormais, il devient une alerte. À son retour, je lui parlerai. Des Pierres. De Liam. De l'homme qui portait le nom de Kvöt. Du navire qui vient d'accoster sur nos côtes.
La suite me coûte. Les élancements dans mon crâne reviennent plus vite. Les saignements de nez aussi. Les remèdes citadins repoussent mes maux quelques heures, sans les dissiper.
Attendre serait plus prudent. Mais cette relecture a rendu la trace moins floue, et je n'ai plus le luxe de l'adoucir. Si l'homme connu sous le nom de Kvöt offre un vrai visage de son peuple, le monde doit le savoir. Les dangers des Pierres, ou du moins de leur usage, doivent l'être aussi. L'histoire de Liam mérite d'aller jusqu'au bout.
***
Devant Liam, le corps ridé perdit ses contours. À sa place se tenait l'homme à la peau très bronzée qu'il avait vu mort dans la forêt sèche, deux marques de serpent à la cheville. Ici, il était debout, les yeux ouverts.
Derrière lui, des silhouettes enchaînées prenaient forme. Le frère. Une femme aux traits inconnus. Et le vieil homme lui-même, ou plutôt celui à qui le nom de Kvöt appartenait vraiment : un homme de ce pays, la bouche entrouverte, les mains vides, les yeux pleins d'une supplique muette.
Dans la chambre, loin de ce vide, la Pierre de l'Étranger appuyait toujours contre l'arcade de Liam. Le parquet froid mordait sa joue. Le sang de la carte coulait en filet le long de son cou.
— Quel est ton nom ? demanda Liam.
L'homme à la peau bronzée tourna les yeux vers lui. La vieille voix de Kvöt sortit de ce visage-là.
— Mon nom n'a pas d'importance, mon enfant.
— Pas Kvöt.
Un sourire passa.
— Non. Kvöt m'a beaucoup servi.
Le vrai Kvöt baissa la tête derrière lui. La chaîne fixée à son cou tinta doucement.
— Quel âge as-tu ?
Cette question retint davantage l'Étranger. Il la pesa, comme on soupèse un objet intéressant.
— Tu auras le temps de compter.
Les réponses arrivaient par secousses. Liam ne les recevait pas seulement par des mots. Elles entraient par la Pierre, avec des odeurs, des douleurs, des morceaux de langue étrangère. Il vit la première morsure, la fièvre, le frère penché sur le corps condamné. Il vit la Pierre levée dans le désespoir. Le coup porté au crâne. Le premier transfert : l'esprit du frère enfermé dans la Pierre, son corps pris par le mourant.
Puis il vit les autres corps, puis Kvöt.
À chaque corps pris, à chaque nom porté jusqu'à l'usure, les chaînes s'étaient allongées.
— Pourquoi maintenant ? demanda Liam.
L'Étranger ne répondit pas.
La mort d'Ymir se rouvrit d'abord : la pluie, la terre, le corps qu'on avait couvert trop vite. Puis Liam se revit dans son lit, le couteau sous le drap, incapable de dormir autrement qu'en guettant la porte. Dans cette faille, l'Étranger avait trouvé de quoi entrer.
— Parce que tu es prêt.
— Prêt ?
La Pierre remonta le reste avant les mots. Liam se revit enfant, puis adolescent : les épaules observées, les côtes évaluées, les questions sur ses rêves, la croissance vérifiée après chaque blessure, chaque entraînement, chaque maladie. Kvöt pressait deux doigts contre un os, attendait un souffle, retirait la Pierre juste au moment où le manque devenait visible.
Trop jeune. Pas encore. Encore un an.
L'Étranger n'avait pas seulement formé un disciple. Il avait attendu que le corps soit habitable.
— Tu travailles pour Thariel ?
— Ne te réfugie pas dans une explication aussi pauvre, répondit l'Étranger. Thariel n'est qu'un commerce de boue, de tueurs, de relais et de petits secrets vendus trop cher. Je n'ai rien à voir avec eux.
Il s'approcha d'un pas. Les chaînes glissèrent derrière lui.
— Le Velmor, Thariel, ta vie ici… tout cela pèse moins que tu ne le crois. Tu seras aux premières loges quand les Esclaves plieront ce continent, puis les autres. Tu aurais dû voir cette rencontre comme une chance. Avec moi, tu verras ce qu'il faut abandonner pour qu'une vie traverse les siècles.
— Olen, Orange, Ymir… La Brute ? Tu les as tous tués ?
— Thariel a tué Olen. Quant à La Brute…
La nuit de l'agression reparut. Les coups. La boue. La main énorme sur le col de Liam. Puis l'Étranger, arrivé assez tôt pour protéger son futur corps. Il ne frappa pas La Brute. Il posa seulement la Pierre contre sa tempe. Le visage du garçon se vida, et un ordre entra dans son crâne comme un clou : protéger Liam, coûte que coûte.
— C'était facile, reprit-il. Son esprit offrait peu de résistance. Curieusement, il avait une affinité avec la Pierre. Dommage qu'il ait disparu. Il aurait pu te garder jusqu'à ce soir.
— Orange.
Le sourire de l'Étranger s'amincit.
Cette fois, la réponse arriva par éclats. Une table couverte de registres. Une épingle plantée dans une manche blanche. Une clef tombée au sol. Des cheveux roux dans l'ombre d'une pièce rangée trop vite.
— Tu l'as tuée.
— En ton absence.
La Pierre montra l'Étranger refermant une porte sans bruit.
— Pourquoi ?
— Elle te regardait trop juste, répondit-il. Tu aurais pu la choisir contre moi.
Liam voulut avancer. Ses pieds ne répondirent pas.
— Comme Ymir, souffla-t-il. Elle aussi, tu l'as tuée.
Les images de Tash revinrent, puis se mêlèrent aux souvenirs de l'Étranger. La vue d'en haut. La pluie. L'oiseau arrivant trop tard. La terre retournée. Kvöt courbé dans l'ombre.
Cette fois, la Pierre lui força le regard. Même pluie, mêmes arbres, mais depuis le sol, à la hauteur des mains de l'Étranger. Des doigts dans la boue. Un souffle coupé. Ymir n'était pas morte tout de suite.
Liam voulut qu'elle s'arrête au meurtre. La Pierre continua.
La phrase finit par se former malgré lui : l'Étranger avait violé Ymir avant de la tuer.
— Tu ignores ce que les siècles font aux désirs humains, dit-il. Même l'imagination, amplifiée par la Pierre, finit par trouver ses limites.
D'autres images remontèrent aussitôt, plus anciennes : les cartes sur une table de taverne, les doigts de Kvöt dans ses cheveux après La Brute, les exercices sous les arbres, les repas où sa mère lui servait une assiette, la lanterne posée dans la forêt après la disparition d'Orange.
Il avait eu besoin de cet homme. Il l'avait aimé.
Le linge tordu dans les mains de sa mère revint ensuite à Liam. La chambre voisine. La voix trop douce du vieil homme. La porte ouverte au milieu de la nuit. À présent, la gêne vague avait disparu. Il revoyait l'eau goutter sur le plancher, la lampe trop basse, la main de Kvöt posée contre le mur.
Il crut perdre pied.
Puis Ishtal apparut dans le noir.
Pas Liam sous un costume. Ishtal. Le masque noir, le bâton entre les mains, la silhouette sortie d'une scène brisée pour lui donner encore une forme.
Il fondit sur l'Étranger.
Le frère fut projeté en travers de son chemin. Il combattait contre son gré. Ses gestes changeaient d'un échange à l'autre, empruntés à plusieurs vies, mal raccordés, précis pourtant. Ishtal le frappa jusqu'à ce que la chaîne cède. La femme prit le relais. Ses mains allaient vite. Trop vite. Liam la sentit déjà épuisée : l'Étranger la poussait comme on pousse un outil au-delà de sa limite.
Le monde vacilla.
Pendant une seconde, Liam revint dans la chambre. Sa joue contre les planches. La Pierre contre son arcade. Le souffle de l'Étranger au-dessus de lui. Sa main libre rampa sous le lit.
Puis le noir se referma.
Ishtal levait déjà son bâton contre la femme enchaînée. Liam parla avant le choc.
— Tu m'as menti sur tes tours. Tu disais que ce n'était que de la fausse magie. Je croyais que la Pierre ne gardait que des souvenirs. Comment y as-tu fait entrer une vraie carte ?
Une table apparut. Pas celle de La Lisière. Une table inconnue, puis une autre, puis une autre encore. La même carte contre une Pierre. Des doigts patients. Des échecs. Une cuillère qui refusait de disparaître, heurtait le bois, retombait toujours sur la table.
— Voilà ton plus grand échec, Liam. Tu as dompté ta Pierre mieux que je ne l'espérais, et tu n'as toujours pas compris. Ces fragments ne gardent pas seulement ce qui passe dans un crâne. Ils mordent l'espace aussi. Un peu. Très mal. Un souvenir entre par affinité. Une chose, elle, résiste. Il m'a fallu une vie entière pour y faire entrer cette carte. Je n'arrive même pas à y glisser une cuillère.
La carte finit par entrer. Autour d'elle, tout avait changé : la table, la main, le corps qui portait cette main.
Un rire bref lui échappa.
— L'ennui produit des efforts absurdes. Tu…
— Pourquoi voyages-tu ? Quel est ton but ?
Les chaînes frappèrent le sol noir. La réponse vint par la Pierre.
***
Il y a des siècles, une comète est tombée du ciel et s'est écrasée sur la terre des Esclaves. Ils n'ont pas déplacé la pierre venue des étoiles : ils ont déplacé leur empire. Les villes ont changé de place, les routes aussi, les frontières encore davantage. Tout a fini par converger vers le cratère. Puis ils ont bâti autour.
Leur savoir y a grandi avec les machines, les outils, les cartes, les ateliers. Ce que les Marcheurs appelaient l'Astre Noir n'était pas, pour eux, une apparition divine. C'était une masse venue du ciel. Une source. Une réserve.
Le nom d'Esclaves ne venait pas d'une défaite. Il relevait d'une loi. Chacun appartenait à quelqu'un. Un enfant à son père. Un apprenti à son maître. Un maître à son supérieur. Au sommet, le Maître tenait la chaîne entière, et cette chaîne le tenait à son tour.
Un ordre pouvait descendre d'un maillon à l'autre jusqu'au dernier homme. Un refus restait possible. Une main pouvait mordre celle qui la tenait. Mais tout le système existait pour rendre ce geste rare, puis le punir.
L'Étranger était jeune lorsqu'il fut présenté au Maître, dans un palais bâti près du cratère. Son petit frère marchait derrière lui. L'aîné voulait servir. Il voulait surtout partir.
La comète l'obsédait. Les Marcheurs avaient suivi sa chute jusqu'au Velmor. Lui voulait remonter dans l'autre sens, vers l'origine, vers les fragments peut-être semés avant l'impact final. Rien ne le prouvait. Rien ne permettait non plus de l'écarter.
L'argument suffit.
Le Maître lui confia une route, une Pierre, et son frère. Officiellement, les deux hommes devaient découvrir d'autres peuples, tracer des cartes, rapporter des reliefs, des langues, des étoiles. Grâce aux Pierres, chaque détour pouvait revenir intact. Aucun carnet n'aurait contenu autant de monde.
Le duo ne revint jamais.
***
— Tash, murmura Liam.
Le nom tomba mal, presque petit, au milieu des chaînes.
— Je m'en veux de ce que je lui ai fait.
Le frère et la femme gisaient au sol. Le vrai Kvöt restait debout derrière l'Étranger, tremblant sous la chaîne. Ishtal avait disparu.
Liam reprit :
— Tu ne t'es jamais interrogé sur son amulette ? Curieux bijou pour un oiseau. Son cristal touche de près à nos Pierres.
L'Étranger cessa de sourire.
— Tu marques un point. Ce n'est pas faute d'avoir voulu mettre la main dessus. Quel dommage que tu l'aies effrayé. Nous aurions pu lui tendre un piège. Il est la clef de mon voyage. Si l'on remonte les souvenirs pris dans son amulette, qui sait où ils nous mèneront ?
Il fouillait déjà dans les images de Liam. Le chant de la fillette. La fenêtre haute. L'aile blanche au-dessus des routes. Ymir sous la pluie. Tash disparaissant par-dessus les toits.
— Notre prochaine quête se dessine, reprit-il. Dépêche-toi de me rejoindre, mon enfant.
Il fit un geste vers le vrai Kvöt. La vieille âme avança malgré elle, chargée d'aller chercher Liam. Avant qu'elle l'atteigne, trois formes surgirent du noir : Olen dans sa tunique orange, Orange les bras écartés, Ymir les cheveux collés par la pluie. Elles n'étaient pas tout à fait vivantes. Pas tout à fait fausses non plus.
L'Étranger fronça les sourcils.
Alors les chaînes rampèrent jusqu'à Liam. Elles glissèrent sur le sol, montèrent autour de ses chevilles, de ses poignets, de sa gorge. Le monde se resserra.
— Ne le prends pas mal, dit l'Étranger. Ta docilité me paraît suspecte. Et après tout, ce sont bien tes morts qui se lèvent. Tu n'es pas entièrement innocent. Je ne suis pas à l'abri d'un piège tendu par mon sournois disciple.
Liam se laissa tirer.
Il se fit petit. Dans ce royaume, dans son propre crâne, la voix de l'Étranger venait de partout. Les chaînes aussi. Liam avait perdu du terrain jusqu'à ne plus sentir le bord de lui-même.
Sous le lit, dans la chambre, ses doigts se refermèrent.
— Ils ont l'air tristes, tes amis, dit Liam. Je vais finir comme eux ?
— Non. Toi, tu es différent. Je te réserve une place spéciale. Tu es comme mon fils.
Liam leva les yeux vers lui.
— Et mon père ? C'était vraiment un accident ?
L'Étranger ne répondit pas.
L'atelier revint. Le dos de son père. Le coup derrière l'oreille. Le corps tombé entre les planches. Pas un meurtre. Pas tout à fait. Un homme laissé vivant, mais vidé d'une partie de lui-même.
— Il n'avait pas besoin de mourir, dit enfin l'Étranger. Je ne tue pas par plaisir, voyons. Pas quand l'abîmer suffisait.
Les chaînes ramenèrent Liam jusqu'à l'Étranger.
Il se jeta dans ses bras.
Une part de lui mentait. Une autre se reposa pour de bon. L'étreinte avait une chaleur abjecte, trop simple, presque douce. Le père adoptif referma les bras sur lui. Ses doigts se crispèrent dans le dos de Liam. Le rituel n'avait jamais été aussi près de réussir.
Je dois l'écrire, malgré le dégoût : cette affection n'était pas entièrement fausse. Elle rendait la scène pire. L'Étranger et Liam pleuraient dans ce monde sans larmes réelles. Jamais ils n'avaient paru si proches.
Dans l'étreinte, l'Étranger sentit un flux étrange. Une veine pâle fendait le noir du rêve, différente du reste, presque froide. Il libéra une main et la toucha du bout des doigts.
— Qu'est-ce que c'est ?
Liam suivit la ligne jusqu'à son origine.
— Je ne sais pas… Ma douleur, peut-être. Ou ce qui me permet de la sentir. Ça s'échappe.
— Je t'ai toujours envié ce talent, murmura l'Étranger. Notre duo sera si complémentaire. Te rends-tu compte ? Tu découvriras enfin le plaisir de lire.
Son amusement s'éteignit.
Là-haut, le noir se tendait autour d'un point précis. Un œil. La paroi la plus mince.
Liam sentit son bras réel se lever.
— Attention ! cria l'Étranger.
Il le repoussa de toutes ses forces, comme on écarte un enfant d'une chute.
Quelque chose trancha le plafond, déchira les cieux et empala l'intrus.
***
Le corps du vieil homme était déjà mort dans la chambre de Liam. Trop de sang avait quitté son poignet, et le rituel avait achevé ce qui restait de lui. La main de Liam demeurait crispée autour du manche du couteau de cuisine planté dans sa propre orbite. Il hurlait, mais ce n'était pas la douleur.
***
Des vibrations firent trembler les parois du royaume onirique.
— Crève ! Crève ! Crève !
L'intrus agonisait. Le sang symbolique se répandait autour de lui, tandis que la lame gigantesque labourait encore sa chair. Dans un dernier souffle, il articula :
— Enfuis-toi. Tu dois vivre. Tu es tout ce qu'il reste de moi. Ton corps sera mon tombeau.
Tout ce que l'Étranger avait aspiré de Liam se relâcha d'un seul coup. Le flux revint vers le garçon, brutal, sale, mêlé de fragments qui n'étaient pas les siens. Son corps ne le porterait plus. Le noir se fendait déjà autour de lui.
Alors il accompagna le reflux jusqu'à la seule issue encore ouverte : sa propre Pierre.
Le noir familier s'ouvrit contre sa poitrine, dans la chambre où son sang gagnait les planches. Liam y poussa ce qu'il pouvait encore distinguer : son nom, les visages aimés, la rage, et les souvenirs qui tenaient debout à sa place.
La gorge serrée, il dit adieu sans savoir à qui.
Quelques secondes plus tard, le corps de Liam mourut.
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