La Prison
Dans l'Académie de marbre et de bois, Sarada faisait les cent pas dans le bureau du directeur.
Il l'y avait ramenée sans ménagement, une main refermée sur son bras, puis il l'avait laissée seule entre les bibliothèques et la porte close. Deux gardes attendaient dans le couloir. Elle les entendait changer d'appui de temps à autre, mais aucun n'entrait. Son pas frappait le plancher de plus en plus vite.
Enfin, la porte grinça.
Le directeur entra, referma derrière lui, contourna lentement le bureau, puis s'assit lourdement. Il paraissait moins pressé que vidé.
— On a perdu assez de temps comme ça, dit Sarada. Je vous en prie, laissez-moi sortir. Je suis la seule à pouvoir le retrouver. Je le connais mieux que quiconque.
Il passa une main sur son visage. Ses traits semblaient s'être creusés pendant l'heure écoulée.
— Les portes sont surveillées. Des patrouilles fouillent les rues basses, les toits, les abords des murailles. Tu n'es pas la seule à chercher.
— Vous ne savez pas comment il pense.
— Et toi, tu crois le savoir parce que tu as fouillé l'âme d'un mort.
Sarada se figea.
— Bon sang, Sarada… As-tu la moindre idée de l'entretien funeste que j'ai dû subir avec ta mère pendant ton exil surprise ? Tu as toujours voulu qu'on oublie ton titre, ton rang. Très bien. Mais tu ne peux pas réclamer l'anonymat et t'abriter derrière tes privilèges dès que cela t'arrange.
Il se pencha, posa les deux mains sur le plateau du bureau et planta son regard dans le sien.
— Tes caprices te desservent. Tu as quoi… dix-huit ans ? Si je ne peux pas te demander de te comporter comme une princesse, comporte-toi au moins comme une adulte. On va le retrouver. Et si ce n'est pas le cas… il faudra t'y faire.
Sarada resta droite, la mâchoire serrée. Ses doigts cherchaient déjà sa bague.
— Tu as ton retard à rattraper, reprit-il. Tu es partie plusieurs semaines. Tu sais à quelle vitesse les choses bougent ici. Je ne veux pas entendre dire que la princesse se fait devancer par ses camarades. Et, pour être franc… je ne sais pas combien de chances ta mère me laissera encore.
Il avala sa salive. Sa gorge accrocha les mots suivants.
— Tu as toujours été si sage. Si mûre. Pourquoi tout faire s'effondrer maintenant ?
Il posa les coudes sur le bureau. Le bois craqua sous son poids.
— Bientôt, tu deviendras un soldat de l'Empire, de sang royal qui plus est. La liberté, tu la savoureras davantage à ce moment-là. Pour cette dernière année, je vous en prie…
Il hésita, puis revint au tutoiement.
— Je t'en prie, Sarada. Ne complique pas les choses.
Elle regarda la porte, puis la fenêtre. Le directeur vit son calcul avant même qu'elle bouge.
— Pas cette fois.
Sarada ne répondit pas.
***
Les premières heures, Saesar ne fit que s'éloigner.
Son corps restait mal accordé à ses intentions. La cité lui demeurait étrangère. Rien à voir avec Trigone : ici, les rues semblaient moins droites, moins rigoureusement tracées, mais plus vivantes. Elles montaient, se tordaient, s'empilaient, se rattrapaient à la pierre et au bois, comme si la ville avait poussé là au lieu d'avoir été bâtie.
L'emprise militaire, elle, ne se cachait pas. Elle se lisait dans le pas des patrouilles, dans les regards, dans ces carrefours changés en postes de contrôle. La milice avait été nourrie, armée, démultipliée. Alors Saesar gardait sa capuche et choisissait les passages étroits, les ruelles couvertes, les zones où la lumière n'entrait presque pas.
Les journées s'ordonnèrent vite.
Il dormait peu. Le jour, il rasait les murs, priant pour qu'on ne reconnaisse pas le visage qu'il portait. Était-ce prétentieux de s'imaginer reconnaissable ? Non. De la prudence. L'ancien hôte de ce corps avait laissé une trace, et le moindre regard pouvait devenir un piège.
Pour se nourrir, Saesar commença par voler à la tire. Un geste simple, rapide, presque mécanique ; la nuit, il marchait.
Puis il transforma sa fuite en entraînement. Sa chambre l'avait enfermé trop longtemps. Ici, les façades offraient des prises, les toits des distances, les corniches des risques. Marcher, il savait désormais. Courir aussi. Mais sauter, tenir l'effort, enchaîner les mouvements… son corps le rappelait vite à l'ordre. Ses mains s'entaillèrent. Ses genoux cognèrent. Ses côtes protestèrent. Les bleus se multiplièrent.
Parfois, entre deux toits, il s'arrêtait pour regarder la ville.
Ce nouveau corps lui offrait pourtant des avantages. Ne serait-ce que par la place qu'il lui donnait dans le monde. Jusqu'ici, il n'avait encore croisé personne de plus grand que lui. Pas dans ces rues.
Bientôt, il serait capable de battre Liam. L'ancien Liam. Celui de La Lisière.
Cette pensée le fit rire une fois, sans joie.
Quand il estima maîtriser son corps assez pour risquer davantage, il se mit à poser des questions. La reine. La tour. Les accès. Dans cette ville, ces mots pesaient trop lourd. Les passants répondaient mal, détournaient les yeux, pressaient le pas. Certains lui donnaient une direction fausse. D'autres ne répondaient pas du tout.
Un après-midi, une femme dans la force de l'âge s'arrêta devant lui.
Elle le fixa avec des yeux ronds, insistants, comme si elle cherchait à percer le tissu de sa capuche. Elle ne disait rien. Son regard suffit à faire remonter un froid le long de sa nuque. Par réflexe, Saesar rabattit encore davantage l'ombre sur son visage.
— Oubliez… Je vais me débrouiller.
Il fit un pas de côté.
La femme l'attrapa au poignet. Ses doigts tremblaient. Son bras tremblait aussi, comme si une force cherchait à lui faire lâcher prise. Un sourire se posa sur son visage, trop vite, trop nettement.
— Oh… je vois. Suivez-moi. Je connais des amis de la reine. Ils pourront vous aider à la rencontrer.
Saesar hésita. La proposition sonnait faux. Mais depuis des jours, personne ne lui avait offert mieux. Il la suivit.
Ils s'enfoncèrent dans l'une des ruelles les plus sombres traversées depuis sa fuite. On était en plein jour ; la lumière semblait se briser contre les murs. Les façades se rapprochaient. Les bruits de la ville s'étouffaient derrière eux. La ruelle déboucha sur un cul-de-sac.
Saesar s'arrêta.
— Vos amis… habitent dans ce mur ?
Il n'y avait rien. Pas de porte. Pas d'escalier. Seulement de la pierre sale et un pan d'ombre.
Aucun bruit ne lui répondit.
Il se retourna. À quelques mètres, la femme avait reculé. Une hachette tremblait dans sa main. Elle venait de la tirer de derrière son dos, sous la cape. Le métal accrocha un fil de lumière.
— Rends-moi mon fils.
Saesar resta immobile. L'air lui parut soudain plus lourd.
On lui avait donné un corps qui n'était pas vide. Pas un corps d'orphelin. Un corps pris à quelqu'un. Un fils arraché à une mère. Avait-il un père, lui aussi ? Quelqu'un qui cherchait encore ? Quelqu'un qui avait juré de le retrouver ?
— Madame… je suis vraiment désolé. Mais je n'y suis pour rien. C'est contre la reine que vous devez être en colère. Là-dessus, nous avons un point commun.
La femme cligna des yeux. Une seconde, son visage sembla se perdre. Puis ses traits se durcirent, et elle avança d'un demi-pas.
— C'est toi qui as tué mon fils. Tu as même eu l'audace de t'en vanter pendant ton jugement. Comment cette garce peut-elle encore te laisser respirer ?
Le choc le vida presque.
Ce corps n'appartenait pas au fils perdu. Il appartenait au meurtrier.
La femme fondit sur lui.
Saesar esquiva. La hachette s'abattit une première fois, puis une deuxième. Le fer heurta le marbre. Elle relevait l'arme en tremblant ; lui glissait de côté, le souffle court.
Il aurait pu fuir. Un angle, une ouverture, une course possible : tout ce que la ville lui avait appris ces derniers jours s'offrait à lui. Il ne le fit pas. Pas tout de suite. Il recula seulement, comme s'il fallait laisser à cette femme une chance d'obtenir une réponse.
La hachette ne l'atteignit pas.
Son talon heurta une racine sortie entre deux dalles de marbre. Une veine de bois tordue, épaisse, obstinée. Saesar tomba, se rattrapa d'une main, trop tard. La femme était déjà au-dessus de lui. Elle tenait la hachette à deux mains, levée dans l'axe. Son souffle se brisait sans bruit. Elle semblait souffrir plus que lui.
L'homme qui intervint ne lui accorda aucune pitié.
Le garde surgit par le côté, la saisit et la projeta au sol. Le choc lui arracha un gémissement. L'arme glissa sur les dalles.
Puis le garde se tourna vers Saesar.
Un poing dans les côtes. Une botte dans le flanc. Une main au col pour le remettre debout, juste assez longtemps pour le frapper encore.
***
Saesar était tapi dans une geôle.
Chaque pulsation cognait contre son crâne, comme si le garde lui avait laissé sa rage sous la peau. Il revoyait la hachette levée. Puis son esquive. Pourquoi avait-il esquivé ? Il avait sauvé le corps d'un meurtrier. Et lui-même, lié à l'Étranger, faisait partie de cette chaîne.
Il y pensa, et la nausée remonta aussitôt, malgré l'étrange lune de miel des premiers jours, malgré les toits, l'air froid, l'illusion d'être libre.
Dans l'ombre de la cellule, Saesar distingua une silhouette.
Plus grande que lui. Surtout, plus massive que tout ce qu'il avait connu dans ses deux vies. Un colosse, étendu là. Ses épaules paraissaient trop larges pour la geôle. Ses avant-bras avaient l'épaisseur de poutres. Même immobile, l'homme occupait l'espace.
Saesar ne put empêcher cette pensée : s'il voulait vraiment mourir, il savait comment s'y prendre. Il lui suffisait d'entrer en conflit avec son codétenu.
Le colosse remua.
Saesar sentit son regard se poser sur lui.
— Je te connais, non ?
Il garda le silence. Ses doigts cherchèrent la pierre du mur derrière lui.
— T'es ce mioche de l'Académie qui en a buté un autre, non ? J'étais persuadé de jamais te revoir.
Le colosse se redressa légèrement. La voix changea. Moins brute. Plus attentive.
— Hmm… Je crois que j'ai compris. Toi, t'es pas lui.
Saesar hésita. Le vouvoiement lui revint, réflexe d'une autre vie, ou simple instinct de survie.
— Et vous… comment avez-vous terminé là ?
Un souffle passa, presque un rire.
— J'ai parlé à la mauvaise personne avec les mauvais mots.
— La reine ?
Le colosse tourna la tête vers la porte.
— Dans cette cité, même les murs répètent ce nom. Évite.
Le soleil glissa lentement, et la cellule gagna quelques lignes de lumière. Peu à peu, le prisonnier se dessina. Un corps marqué par la guerre. Des cicatrices anciennes. Des entailles mal refermées. Une épaule semblait avoir déjà été remise en place trop souvent. Sa peau gardait des traces que personne ne nommait plus.
La lumière révéla aussi une bouteille près de lui. De l'alcool. Étonnant. Presque incongru. Le colosse en buvait lentement. L'odeur témoignait du reste : une haleine lourde, rance, mêlée de sueur et de fer. Il restait lucide. Encore assez pour observer. Encore assez pour comprendre.
Ils parlèrent par fragments.
Le colosse ne donna pas son nom. Saesar ne le demanda pas. Il apprit seulement que cet homme avait servi dans l'armée au plus haut niveau pendant plusieurs décennies. Qu'il connaissait la guerre hors des murs. Qu'il savait reconnaître un corps tenu par autre chose que son ancien propriétaire.
— Tu devrais dormir, dit-il enfin.
— Je n'y arrive pas.
Saesar gardait les yeux sur ses mains. Le colosse regardait sans menacer, laissait les phrases respirer, ne cherchait pas à dominer l'espace malgré sa carrure.
Le lendemain, un garde vint ouvrir la geôle et attrapa Saesar pour le tirer dehors.
Il se retourna une dernière fois.
— On se reverra ?
Le colosse ne détourna pas les yeux.
— Non. C'est la dernière fois que je te vois.
La porte se referma.
***
Saesar demeurait à genoux dans le palais de la reine Sindragosa.
— Rompez. Je vais m'entretenir seule avec lui.
Le garde hésita.
— Majesté…
— Je connais son âme. Je ne risque rien.
Le soldat n'y croyait pas tout à fait. Pas assez, toutefois, pour contredire la reine. Après avoir détaché le prisonnier, il recula, salua, puis s'éclipsa. La porte se referma avec un bruit sec.
Saesar se redressa lentement. Ses muscles protestèrent, mais il garda la tête haute.
Le mur derrière le trône, comme le siège lui-même, était hérissé de cristaux noirs : pointes, veines, fragments enchâssés dans le marbre. Par une ouverture latérale, il aperçut une salle voisine où des tailleurs s'acharnaient sur d'autres éclats, outils en main.
Saesar serra les poings. Ses ongles s'enfoncèrent dans sa paume.
Face à la reine, il ne pensait plus à fuir ni à dormir. Par chance, par erreur ou par caprice du monde, il se trouvait de nouveau devant elle, cette fois en chair et en os.
— Vous avez très mal étudié mon âme, si vous pensez être encore en vie dans les prochaines minutes. Estimez-vous déjà heureuse que j'aie épargné votre fille. Je vais vous torturer jusqu'à ce que vous mettiez fin à l'Étranger. Ensuite, vous subirez le même sort.
La reine ne broncha pas.
— J'ai beaucoup parlé avec lui, figure-toi. Je n'ai pas davantage goûté ses airs d'inquisiteur. Rassure-toi : il ne fait plus partie de ce monde.
— Je veux une preuve.
Sindragosa ramassa une Pierre posée près d'elle et la lança en cloche. Saesar la réceptionna d'une main, sans quitter le trône des yeux. Il la pesa, cherchant une présence. Puis il la projeta contre le mur. La Pierre heurta la paroi, fendit le silence d'un bruit sec, puis retomba en roulant sur le marbre.
— Elle est vide. Mais il m'en faudra davantage. Vous avez bien transféré le contenu de ma Pierre dans ce cristal, n'est-ce pas ?
Il leva l'index. La bague captait la lumière. À l'autre bout de la salle, Sindragosa suivit le reflet sans ciller.
— Ma diplomatie s'arrête ici, dit-elle. Très bien, Saesar. Je ne vais pas te tuer tout de suite. Ma fille m'en tiendrait trop rigueur. Mais si tu joues les fauteurs de trouble dans ma cité, je n'aurai aucune pitié.
Elle marqua une pause.
— Et je t'interdis de t'enfuir. Sinon… qui sait de quoi ma fille sera capable.
Saesar n'écoutait déjà plus vraiment. Une part de lui restait suspendue à leur première rencontre, à cette sensation étrange, presque familière, qu'il n'avait pas su nommer alors.
— Quel âge avez-vous ?
La souveraine eut un mouvement infime. Ses yeux se plissèrent. Son souffle se suspendit. Puis son sourire prit un angle inquiétant.
— L'as-tu compris tout seul ? Ou est-ce ma fille qui te l'a dit ?
Saesar ne répondit pas. Il attendit, immobile, obstiné.
— Si cela peut te rassurer, reprit Sindragosa, je suis moins vieille que ton mentor.
La phrase suffit.
Malgré la jeunesse de son visage, la reine paraissait trop ancienne pour cette peau. Si l'éthique ne l'empêchait pas de jouer avec la vie des autres, pourquoi se serait-elle interdit de prolonger la sienne ? Était-elle seulement moins monstrueuse que l'Étranger ?
Saesar bondit.
Elle ne bougea pas d'un cil.
À quelques doigts d'elle, il eut la sensation d'heurter une paroi invisible. Son élan s'y écrasa. Plus terrible encore, son propre esprit se cabra. Impossible d'aller plus loin. Impossible de l'attaquer.
La reine le regarda lutter contre lui-même.
— Quand tu rentreras à l'Académie, j'aimerais que tu ne fugues plus. Saesar, tu as du talent. Un destin facile s'ouvre à toi.
Elle inclina légèrement la tête.
— Ma fille semble s'être entichée de toi. À toi de découvrir dans quelle mesure. Elle reste une princesse. Tu pourrais trouver pire pour succéder à ta douce Ymir. Tu es doué pour le combat, mais surtout pour cela.
Elle leva la main, paume tournée vers lui. Plusieurs bagues brillaient à ses doigts. Plusieurs cristaux.
Son sourire s'effaça.
— En revanche, si tu tentes un jour de me nuire, en t'attaquant à ma fille, par exemple, ou à ma cité, quelque chose de bien pire que la mort, bien pire que n'importe quelle douleur physique, t'attendra. Ne me sous-estime pas. Ce serait ta plus grave erreur.
Elle appela les gardes.
Cette fois, Saesar sentit l'odeur avant le tissu contre sa bouche. Il tenta de reculer, mais son esprit buta encore contre l'ordre de la reine. Ses genoux cédèrent les premiers.
💬 Commentaires 3
Elle fait une offre plutôt alléchante, sa fille semble une bonne personne.
Quant à l'entité Saesar-Liam-Ombre de l'étranger, j'ai encore du mal à cerner ce qu'elle est.