La Chambre

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 2309 mots

Trop de temps s'est écoulé. Je n'avais encore jamais interrompu aussi longtemps ce récit. L'histoire de Liam, dans son corps, est achevée. Celle des Esclaves ne l'est pas. Lorsqu'ils jetteront de nouveau l'ancre, que se passera-t-il ?

J'ai posé cette question à Erik. L'échange a vite tourné à la dispute. Il accepta de tenter un lien avec ma Pierre. Rien ne se produisit. Son regard changea. J'y vis son estime se défaire, lentement. Avec un calme tranchant, il conclut à un simple mécanisme inconscient : selon lui, je cherchais à compromettre ses travaux récents sur les Esclaves.

J'éprouve pour ce peuple une aversion profonde. Je vois le danger qu'il représente pour tous les autres. Erik, lui, se tient presque à l'opposé de moi. Malgré cela, il demeure mon ami. Mais je le sais désormais : je ne pourrai pas compter sur lui dans cette affaire.

Je dois atteindre le plus grand nombre. Ma Pierre conserve encore des fragments de ce qui a suivi la mort du corps de Liam. Lorsque je les aurai écrits, lorsque l'imprimerie les aura multipliés, alors je lancerai l'alerte.

Je n'ouvre pas ici une autre histoire : la trace change seulement d'enveloppe.

***

Jamais Saesar n'avait vu une chambre aussi belle. C'était le nom qu'on venait de poser sur lui ; il ne répondait pas encore. Il pensait encore Liam. Les mains serrées sur les draps étaient trop longues, trop nettes, étrangères.

Le plafond montait si haut qu'il en avait presque le vertige. Le marbre pâle bordait le bois sombre. Les lignes restaient nettes, sans ostentation. Le lit, vaste et profond, semblait prêt à l'engloutir. Malgré lui, on le traitait avec une attention qu'il n'avait jamais connue.

On frappa.

Saesar resta muet, la bouche sèche. Il n'eut pas le temps de répondre. La porte s'ouvrit. La princesse entra seule. Derrière elle, dans le couloir, des pas de garde s'immobilisèrent avant que le battant se referme.

Elle traversa la pièce d'un pas assuré. Sa respiration, elle, accrochait.

Lorsqu'elle atteignit le lit, ses doigts se refermèrent une seconde contre sa paume. Puis elle leva les yeux vers lui.

— Alors… comment dois-je t'appeler ?

— Qui es-tu ?

Elle marqua une pause.

— Appelle-moi Tash, pour l'instant. J'espère que la suite viendra d'elle-même.

Le nom resta entre eux. Il n'était pas le sien. Saesar le sut à la prudence de ses lèvres, à sa voix trop basse sur la dernière syllabe.

Il entendait la princesse sans vraiment l'écouter. Son attention glissa vers ses mains. Il les tourna, paumes ouvertes, doigts écartés. Ses pieds frôlaient presque le bord du lit.

Ce corps n'était pas le sien.

— Que m'avez-vous fait !?

Ses mains se refermaient déjà sur la gorge de la princesse.

— Lâche-moi…

— Seulement si tu me tues.

Un hoquet échappa à la princesse. L'air lui manqua.

— Jamais je ne ferai ça.

— Alors… adieu, Tash.

Elle chercha sa propre bague et projeta vers Saesar un signal violent, net. Pas une image à garder : un coup. Ymir, son visage, sa voix, sa douceur arrachée à la mort. Les mains de Saesar se desserrèrent malgré lui.

La princesse recula d'un pas, puis d'un autre. Sa main resta contre sa gorge.

Derrière la porte, les gardes bougèrent.

— Restez dehors, ordonna-t-elle.

Les pas s'arrêtèrent.

— Comment oses-tu jouer avec Ymir ? dit Saesar. Tu vas le payer.

Mais la menace resta en suspens. Dans ce corps qui n'était pas le sien, il peinait à dégager ses jambes de la couette. Rien ne répondait comme il l'attendait. Rien ne s'ajustait. Une nausée sale lui remonta brusquement à la gorge. Sur la table de chevet, il aperçut un seau posé là, comme si l'on avait prévu la scène.

Il se pencha et vomit.

Ce n'était visiblement pas la première fois : l'amertume suivait un trajet déjà familier.

Lorsqu'il releva la tête, la princesse se tenait près de la porte.

— La prochaine fois que je viendrai, je t'en prie, sois en état de parler. Je suis l'inverse de ton ennemi.

— Tu es la fille de la reine, non ?

Elle hésita. Un battement de trop. Puis, au lieu de répondre, elle se tourna vers la porte et sortit sans un mot.

Saesar ramena la couette contre lui. Lentement, avec une application presque calme, il l'enroula autour de sa gorge.

Je peux très bien le faire moi-même.

L'étoffe serrait déjà lorsqu'il s'arrêta, figé par un détail.

À son index brillait une bague.

Il la fixa, incrédule, puis remua les souvenirs qui lui restaient, un à un, à la recherche d'un nom. Il revit la main de la princesse, le même éclat au même doigt. Une bague semblable. Le bijou rappelait l'amulette de Tash, mais en plus neuf, plus ajusté. La matière noire enchâssée dans le cercle semblait minuscule en comparaison de son ancienne Pierre.

Un fragment de comète plus pur, peut-être. Au moins un éclat avait pu tomber avant l'impact final, semant ses graines ailleurs que dans le cratère. Cette hypothèse lui paraissait moins lointaine, à présent.

Ma Pierre ?

Saesar se maudit de ne pas s'en être rendu compte plus tôt. Liam avait appris à la considérer comme un organe, peut-être davantage. Un prolongement. Une présence.

Où est-elle ?

Il ne chercha pas d'abord la sortie. Il chercha la Pierre.

On lui avait retiré sa Pierre, mais ses souvenirs les plus anciens restaient précis, accessibles avec une fluidité déconcertante. À l'idée que certains aient pu porter une telle bague depuis leur naissance, il se sentit nu et menacé.

Si Saesar comprenait bien, la princesse était parvenue à transférer une part d'elle-même dans un oiseau, ou plus exactement dans son amulette, l'animal n'en étant que le support.

Un instant, l'exploit l'attira presque. Puis il recula, la main serrée contre sa propre poitrine. L'Étranger lui revint aussitôt.

Mais Ymir aimait cet oiseau. Dans quelle mesure la princesse portait-elle la faute de cet attachement ?

Ymir…

Dès qu'il cessait d'agir, il revoyait le même noir.

Il ne sut même pas s'il faisait jour. Il pleura jusqu'à en avoir mal, la gorge serrée, presque à suffoquer dans la soie. Puis l'épuisement finit par l'emporter.

Le lendemain, la même scène recommença : on frappa de nouveau à la porte.

Cette fois, Saesar répondrait.

— Si tu entres, je t'étripe !

Mais la porte s'ouvrit déjà. Sur le seuil se tenait quelqu'un qu'il n'avait encore jamais vu. Des cheveux grenat, d'une teinte trop franche pour être honnête. Saesar n'en avait jamais croisé de semblables. Ici, on devait se les teindre, forcément. Rien, dans la nature, ne tombait avec une telle exactitude dans une couleur.

Le jeune homme l'examina, puis s'avança. La princesse avait fini par reculer jusqu'à la porte. Lui approchait comme si la menace lui appartenait.

— Tu te souviens de moi ? dit l'intrus.

Le buste penché, la voix déjà trop proche, presque prête à se glisser jusqu'à son oreille.

— Non. Mais vu ta proximité, nous étions sûrement amants.

La gifle claqua.

Saesar vacilla. Un éclair de douleur lui traversa la mâchoire. Il crut sentir une molaire céder. L'autre allait-il continuer ? Jusqu'où ? Jusqu'à la mort, peut-être. Il ne voulait pas mourir ainsi. Pas sans l'avoir choisi.

Le jeune homme le fixa, les traits tendus, comme s'il cherchait un visage derrière un autre.

— Je n'arrive pas à croire qu'il ne reste rien de toi. Ton regard n'a pas changé. Pas au fond. Enfin… si. Il est pire. Et si je me trompe, je m'en fous. Ça vaut largement le risque.

Silence.

— J'espère ne pas me tromper, parce que tu sous-estimes à quel point tu as nourri notre imagination, à l'Académie. Je doute que le pire châtiment que la reine ait pu inventer pour ton âme arrive seulement à la cheville de ce qui t'attend. Ta dernière rédemption sera peut-être… de changer ce regard.

Saesar lui cracha au visage.

Le comble : sa salive retomba presque aussitôt sur sa propre peau. Dans ce lit, dans cette position, même la gravité était contre lui.

— Dans tous les cas, celui qui sommeille dans ce corps reste un sacré bouffon. À quoi a bien pu jouer la reine ?

Puis il tourna les talons et disparut.

Encore une Académie. Encore des rites. Encore ce parfum de bizutage. Même en changeant de vie, même en changeant de corps, il n'y échappait pas. Mais Liam avait survécu à La Brute. Ce nom-là, au moins, répondait encore. À côté, ce nouveau camarade aux cheveux grenat ne ressemblait qu'à une menace minuscule. Bruyante, sans doute. Minuscule tout de même.

Schimer : c'était le nom qu'il venait de lire sur l'uniforme.

Lire.

Le constat le frappa de plein fouet. Saesar savait lire, désormais. Et il venait de parler leur langue sans même y penser. La reine avait dû toucher à ses souvenirs. Restait à espérer qu'elle s'était contentée d'ajouter.

Les jours passèrent.

Le personnel de l'Académie venait à heures fixes, en silence, et lui apportait de quoi satisfaire ses besoins les plus élémentaires. Une clef tournait toujours dans la serrure. Des gardes changeaient de place derrière la porte. On croyait le tenir par le lit, par la faiblesse, par le corps encore mal maîtrisé.

Peu à peu, il reprit des forces.

Un matin, il parvint à rester assis sans soutien. L'effort le laissa tremblant. Marcher, en revanche, relevait encore de la folie. Dans ce corps qui n'était pas le sien, chaque mouvement appelait le vertige.

Il avait l'impression d'habiter un vêtement mal taillé, trop long ici, trop raide là, toujours en retard sur ses intentions. Quand il cherchait les appuis de Liam, ses jambes retrouvaient d'autres habitudes.

Il repensa à cette carte sortie de la Pierre, celle qui s'était plantée dans son cou. Il songea aussi à son échange avec l'Étranger, à ce dialogue à demi métaphorique. Et la part de lui qui, à cet instant, avait pactisé, il refusait de la regarder en face. Il refusait même de croire qu'elle existât.

Pour continuer à respirer, Saesar s'accrocha à une version acceptable : sa capitulation n'avait été que le produit d'une manipulation. Rien d'autre. Ni un choix. Ni une faiblesse. Surtout pas lui.

Alors une autre question s'insinua, plus froide, plus technique. Serait-il capable, un jour, de transférer de la matière dans sa bague ? Il en doutait : chaque fois qu'il l'envisageait, une complexité intimidante se dressait devant lui. Et surtout, essayer seulement reviendrait à se rapprocher de l'Étranger. À l'imiter.

Il fallait peut-être prendre la direction inverse.

Pas au point de jeter la bague. Mais il devait exister un compromis. Une manière de porter l'outil sans devenir ce qu'il suggérait.

***

Une semaine plus tard, la princesse revint.

Quand elle entra, Saesar se tenait debout, de biais, et abattait ses poings contre le marbre du mur. La paroi, pour l'instant, en gardait à peine la trace. Ses mains, en revanche, suffisaient : la peau tirait, les jointures avaient gonflé, et le rouge gagnait dangereusement.

Son visage ne portait plus la fureur animale qu'elle y avait vue la dernière fois. Il frappait au même endroit, encore et encore, jusqu'à perdre le compte.

Elle s'avança malgré tout.

— Tes mains… Ce n'est peut-être pas ton corps d'origine, mais c'est le tien, désormais. Tu ne crois pas avoir assez souffert ?

Ses doigts, doux et précis, frôlèrent ses phalanges meurtries. Saesar se raidit aussitôt.

— Qu'est-ce qui te prend de m'approcher ? C'est dangereux pour toi, ça ne se voit pas ? Le mur, c'est un entraînement. Tu crois que ton crâne sera aussi solide ?

Elle recula, comme rappelée à l'ordre.

— Quelle classe… suggérer de tabasser une dame. Une princesse, en plus. Je n'ai jamais eu grand goût pour la galanterie, mais j'ai mes limites.

— Tu crois avoir le luxe de l'ironie et de tes petits traits d'esprit ? Je ne suis pas ton pote, bouffonne. Dégage de ma vie. Ne t'en fais pas, ça ne durera pas. Et ne me prends pas pour un con : tes appuis, tes épaules, ta façon de garder la distance… tu sais te battre. Ou, du moins, tu aimerais savoir.

Un battement passa. La princesse baissa les yeux vers la main de Saesar, puis les releva d'un coup.

— Ta bague… Qu'en as-tu fait ?

Le bijou était logé dans une rainure verticale, entre deux larges dalles de marbre qui formaient la paroi de la chambre.

— Tu… tu la frappais ?

La princesse avait pâli. Sa voix vibrait de colère, mais aussi d'un effroi sincère.

— Si tu espères la détruire, je t'en prie, épargne-toi cette peine. Tu sais bien qu'il n'existe pas de matière plus dure. Comment veux-tu que je croie encore à ta lucidité après un spectacle pareil ?

— Dégage.

Elle serra les dents, puis recula vers la porte ouverte.

Dès qu'elle eut disparu, Saesar retira la bague du mur. Elle glissa hors de la rainure sans une éraflure. Ses doigts, eux, laissèrent du sang sur le marbre.

Il la remit à son index.

Ce soir-là, il attendit longtemps, debout près de la fenêtre. La chambre n'était pas une prison parfaite. Trop belle pour cela. Au-dehors, des corniches couraient sous les balcons. Des nervures de bois reliaient les arches. Plus bas, un toit sombre touchait presque le mur.

Trois nuits de suite, il avait entendu la même pause entre deux rondes. Deux souffles, pas davantage. Auparavant, ce n'était rien. Cette nuit-là, c'était assez.

Quand les pas s'éloignèrent derrière la porte, Saesar ouvrit la fenêtre.

Le froid entra aussitôt. Il passa une jambe dehors, puis l'autre. Son nouveau corps trembla, mais tint. La bague serrait son doigt. Sous lui, le marbre descendait à pic jusqu'à l'ombre.

Il ne prit ni manteau, ni vivres, ni linge propre.

Il descendit sans prévenir personne.

Au matin, le lit était vide. Sur le mur, entre les deux dalles, il ne restait qu'une trace de sang brun.

💬 Commentaires 1

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scifan • 2 semaines, 6 jours
Tu me surprends toujours, les évolutions de ce récit sont imprévisibles.
C'est un peu rageant, ma sagacité est sans arrêt prise en défaut, mais j'adore ça.
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