Chapitre 5 : Le Masque

📖 Les Esclaves ✍️ Ayzikin 📝 4494 mots

Un mois après la mort d'Olen, on avait assis Liam à la table du prévôt, le chef de La Lisière.

Le repas fumait encore devant lui. L'homme avait cuisiné lui-même, avec une application presque gênante, allant et venant entre la table et l'âtre. Liam n'avait pas faim.

Autour de lui se tenaient le père d'Olen, Blueno, Dame Ua et le prévôt. Liam évitait surtout deux regards : celui du père endeuillé et celui de la Dame Noire. Celui de Blueno, en revanche, lui pesait moins. Le tavernier le regardait avec une tristesse simple, sans exigence.

Le morceau d'étoffe retrouvé dans les ronces reposait au centre de la table, lavé, presque propre, plus pauvre encore que dans son souvenir. Une couture oblique avait survécu aux accrocs et à la pluie.

Le père d'Olen avait fixé le tissu sans y toucher.

— Ce travail vient de Thariel, dit Dame Ua.

Le prévôt posa lentement son couteau. Blueno, lui, suivit des yeux la couture oblique, comme s'il y voyait déjà une route.

Pour la première fois depuis le début du repas, le prévôt resta immobile.

— Tu es sûre de toi ?

Dame Ua retourna le morceau d'étoffe vers la lumière.

— La couture. La teinture. Ce vert-là ne vient pas de nos ateliers.

Le père d'Olen releva les yeux.

— Où est-ce ?

Personne ne répondit aussitôt. Blueno regardait encore le tissu, mais sa main s'était arrêtée près de son verre.

— Les marais, dit enfin le prévôt.

Le mot suffit à changer le silence autour de la table.

— Des relais ont été retrouvés vides sur cette route, reprit-il. Des foyers froids. Des écuries ouvertes. Et jamais personne qui ait vu quoi que ce soit.

Le père d'Olen posa les deux mains à plat sur la table.

— Et mon fils ?

Le prévôt soutint son regard.

— Justement. Nous prévenons la capitale. Et quelqu'un ira vérifier ce que Thariel vient faire dans la mort d'Olen. Si ce tissu est venu par leurs relais, d'autres ont pu passer avec lui.

— J'irai.

Blueno releva les yeux du morceau d'étoffe.

— Moi aussi.

Le père d'Olen se raidit.

— Je n'ai pas besoin d'un tavernier.

— Peut-être pas, répondit Blueno. Mais des charretiers dorment chez moi depuis quinze ans. Je connais les relais, les noms griffonnés sur mes ardoises, les chemins qu'on prend quand on ne veut pas être vu. Moi, je pars quand même.

Le prévôt se leva pour vérifier un plat déjà cuit. Quand il revint à table, tous se tournèrent vers Liam.

Il avait déjà tout raconté. La pente. Le carreau. La silhouette. Les ronces. Le tissu dans sa main. Rien de plus ne venait. Rien d'utile.

— J'ai tout dit, souffla-t-il.

— Tout dit ? répéta le père d'Olen.

Sa voix n'avait pas éclaté. Pas encore.

— Tout dit sur quoi ? Sur ce qui s'est passé ?

Liam fixa le morceau d'étoffe.

Le prévôt reprit la parole avant que le père d'Olen ne se redresse. Dame Ua, elle, ne quittait pas Liam des yeux.

La mort d'Olen venait de devenir une route, un nom, des adultes penchés sur un morceau d'étoffe. Un nom seulement : pas encore un visage. Lui n'avait plus rien à ajouter.

Le prévôt parlait, mais chacun regardait Dame Ua avant de répondre. Même lui. La Dame Noire ne siégeait pas là comme une maîtresse venue donner un avis. Lorsqu'elle gardait la bouche close, les phrases des autres se raccourcissaient.

Liam comprit surtout ceci : la mort d'Olen n'allait pas rester à La Lisière.

***

Le personnage qu'Olen avait incarné durant les derniers mois de sa vie était très célèbre.

Ishtal appartenait aux Marcheurs, peuple itinérant bientôt considéré comme l'ennemi du Velmor. Parmi les siens, il faisait figure d'exception. Non par son apparence : les Velmoriens prêtaient souvent aux Marcheurs une laideur épouvantable. Lui se distinguait surtout par sa solitude tenace et son sens du comique prodigieux. Il s'était aventuré loin des siens, dans un village velmorien, et y était tombé amoureux d'une jeune fille. Il avait cru, un temps, pouvoir rester auprès d'elle. Mais la guerre approchait déjà. Ishtal retourna donc vers son peuple.

Une nuit, plus tard dans la légende, il revint. La jeune Velmorienne s'éveilla devant une silhouette presque noire. Les versions ultérieures le montrèrent vêtu de la tunique et du masque volés à l'Astre Noir. En trahissant le Soleil, il s'était condamné auprès des siens.

Olen avait commencé cette histoire avant de mourir. Liam devrait la reprendre.

***

Une année entière s'était écoulée depuis la mort d'Olen.

Liam avait grandi sans vraiment s'en apercevoir. Ses manches tiraient aux poignets, ses épaules remplissaient mieux les anciennes tuniques, et ses mains portaient maintenant les marques des exercices de Kvöt.

Du père d'Olen et de Blueno, le village n'avait reçu que des nouvelles maigres, trop espacées pour rassurer qui que ce soit. Ils avaient atteint la capitale, disait-on. Puis l'enclave de Thariel, dans les marais. À la taverne, le vieux père de Blueno gardait les ardoises de passage sans oser les effacer. Depuis, plus rien de certain.

La présence d'Olen n'avait pas quitté le village. Son nom revenait moins souvent, mais Liam le retrouvait partout : dans les gradins, près de la colline, au détour d'un silence d'Orange. Elle aussi avait changé. Elle parlait moins d'Olen, mais chaque fois que son nom approchait, sa bouche se fermait avant celle de Liam.

Kvöt avait tenu sa part du marché. Chaque jour, il l'avait fait lire, tomber, recommencer, retenir. Il n'avait pas remplacé Olen. Il avait pris une autre place, plus dangereuse : celle d'un homme dont Liam attendait désormais les ordres. La Pierre l'aidait.

***

À la taverne, Kvöt tentait de changer les idées de Liam.

— Encore tes cartes… Je te préviens, je ne toucherai plus à la Pierre que tu utilises pour tes tours.

— Allons. Tu sais que, chez moi, on utilisait ces cartes pour un jeu très célèbre.

— Chez toi, c'est le Givral ?

Kvöt eut un sourire minuscule.

— Le Givral m'a beaucoup appris.

— Ce n'était pas ma question.

— Je sais, mon enfant.

— Et c'est à ce jeu que tu veux qu'on joue ?

— Non.

— Être imprévisible ne te rend pas aussi distingué et spirituel que tu le penses, crois-moi. Épargne-moi ça pour les derniers jours qu'il me reste à passer dans ce monde, ajouta-t-il en sirotant son verre de lait de chèvre, sa boisson favorite depuis peu.

— Je t'ai préparé ce que j'appelle un tour de magie. Tu es prêt ?

— De la magie ? Comme nos Pierres ?

— Non, voyons. De la fausse magie. Celle des mains habiles, des poches bien placées et des imbéciles trop confiants.

— Charmant.

— Je te parle de la magie de notre monde, mon enfant. Pas de celle tombée du ciel.

— Tombée du ciel ?

— Tu n'as décidément jamais été très attentif à mes histoires. Ces Pierres… elles viennent de là-haut.

La soirée se poursuivit ainsi : Liam tenta, à plusieurs reprises, de décortiquer les tours proposés par Kvöt. Chaque fois qu'il croyait en avoir percé les ficelles, le vieil homme en inventait un autre, inattendu. Cela faisait longtemps que Liam ne s'était pas amusé ainsi. Les deux amis finirent par se préparer à rentrer et quittèrent la taverne ensemble. Sur la place, ce soir-là, la foule était dense. Quelqu'un interpella Kvöt, qui demanda à son disciple de l'attendre un instant.

Pour tromper l'attente, Liam chercha Orange des yeux, au cas où elle se trouverait dans les environs. Mais bientôt, une voix familière, chantante, capta toute son attention. Un petit attroupement se formait déjà autour d'elle. Il trouva enfin un passage. Son regard se posa sur la chanteuse.

Elle se nommait Ymir. Au fil des mois, Liam avait compris que sa famille s'était installée au village depuis peu, du moins à l'échelle de La Lisière. Lui y était né.

Elle ne semblait pas vraiment du pays, mais ses manières la rendaient moins étrangère que Kvöt. Sa voix gardait une couleur venue d'ailleurs. D'ordinaire, ce genre de détail exposait vite aux moqueries ; chez elle, il séduisait Liam.

C'était la première fois qu'il la voyait chanter en public. Était-ce aussi son premier vrai spectacle ? À ses pieds, près du chapeau, trois feuillets étaient maintenus par un caillou. Des paroles du Givral, recopiées de sa main, avec des marques de respiration que Liam ne savait pas lire.

Lorsqu'elle eut terminé, l'étrange oiseau qui l'accompagnait toujours désigna le chapeau retourné au sol d'un mouvement presque humain.

Un homme laissa tomber une pièce dans le chapeau.

— Ça vaut bien plus, lança Lamora en la rejoignant, comme s'il n'avait quitté la place que quelques instants plus tôt.

Sa main se posa sur l'épaule de la chanteuse. Pourquoi ne le repoussait-elle pas ? Depuis quand ces deux-là avaient-ils sympathisé ? L'homme visé par la remarque répondit avec une amabilité désarmante. Le nombre de pièces destinées au chapeau doubla aussitôt. Lamora aurait dû se montrer plus acerbe, songea Liam.

Il aurait fallu au moins quadrupler.

Ymir rit du petit manège, et ce rire s'imposa aussitôt à lui, avec une facilité presque vexante pour sa Pierre.

Il resta dans la foule plus longtemps qu'il ne l'aurait dû. Lamora finit par le débusquer et lui empoigna l'avant-bras, comme s'il l'avait surpris en faute. En un an, les épaules de Liam s'étaient élargies, ses bras avaient gagné en force. Cela suffirait-il un jour pour que Lamora le traite autrement ?

Se défendre ? Pourquoi pas. Son bras resta mou.

— C'est un art, l'espionnage, murmura-t-il. J'ai passé toute ton existence à essayer de te faire comprendre qu'ici, dans ce village, on ne l'enseigne pas. Alors qu'est-ce que tu attends pour aller voir ailleurs ? À Thariel, par exemple.

Liam frissonna. La peur d'abord. Puis, dessous, une colère ancienne.

— Et tu pourras en profiter pour réessayer d'apprendre à lire. C'est sûrement nous, le problème… reprit Lamora.

Il marqua une pause. La foule l'écoutait, suspendue à chaque mot. Quelques visages s'étaient fermés.

Ymir voulut parler. Lamora la coupa aussitôt :

— Franchement, qu'est-ce qui t'en empêche ? lança Lamora.

Silence.

— Ah, je sais… la Forêt — Aïe !

Une main bourrue se referma sur le coude de Lamora. Jadis, elle lui aurait été familière. Beaucoup moins ces derniers temps.

— La Brute ?! s'écria Lamora.

— Lâche, gronda La Brute.

Lamora se raidit. Liam n'avait plus revu La Brute depuis trop longtemps. Sur l'instant, il ne comprit rien. Il s'était glissé là pour une seule chose : voir Ymir, l'entendre chanter. À quelques jours de l'épreuve, ce réconfort lui suffisait. Le chapeau posé au sol s'était alourdi de pièces.

L'image ancienne de La Brute lui revint d'un coup. Une seule urgence lui resta : retrouver Kvöt.

Il le retrouva près des premières maisons, à l'écart du bruit. Dès qu'il ouvrit la bouche, les mots sortirent en désordre : La Brute, Lamora, la main sur le bras, les visages autour. Rien ne tenait ensemble.

Kvöt l'écouta sans l'interrompre. Quand Liam se tut, le vieil homme baissa les yeux vers sa main fermée autour de la Pierre.

— Tu trembles encore.

— Je te demande pourquoi il a fait ça.

— Et moi, je te dis que, dans quelques jours, tu devras tenir debout devant eux.

Liam releva la tête.

— Tu évites encore ma question.

Kvöt posa deux doigts contre le poignet du garçon, juste assez pour lui faire desserrer la main.

— Rentre. Demain, nous reprenons la première scène.

***

Le marché conclu un an plus tôt arrivait à son terme. L'Académie n'avait rien promis de plus : deux épreuves publiques. Kvöt n'avait pas laissé passer beaucoup d'occasions de rappeler à son disciple combien il avait dû insister pour obtenir cette faveur. Dans la première, Ishtal revenait auprès des siens après avoir été rejeté par les Velmoriens. Beaucoup de texte, peu de gestes, et l'obligation de tenir debout sous les insultes. Dans la seconde, il reparaîtrait autrement : sous la tunique noire et le masque de l'Astre Noir, face à un Velmorien armé. Jean tiendrait le rôle adverse. Si Liam tenait ces deux scènes, il pourrait réintégrer l'Académie. S'il échouait, l'année offerte par Kvöt s'arrêterait là. Ses parents étaient venus pour cette raison. Kvöt aussi. Personne ne l'avait formulé aussi crûment, mais Liam l'entendait dans chaque silence : il redeviendrait une bouche de plus à nourrir.

Cet après-midi-là, il avait revêtu la tunique orange. La scène commença par un cercle. Autour de Liam, les Marcheurs avançaient lentement, les tuniques au vent, visages fermés avec une précision répétée. Ils ne criaient pas. Leur rejet restait propre, presque élégant ; cette retenue le rendait pire.

— Tu portes encore notre couleur, dit l'un d'eux. Mais elle ne te reconnaît plus.

Liam serra les doigts autour de son bâton. Il connaissait sa réponse. Il la connaissait trop bien. Kvöt la lui avait fait répéter encore et encore, au point de lui retirer presque toute appartenance aux mots. Dans la Pierre, tout avait sa place : les phrases, les silences, les inflexions.

Orange fit un pas vers lui. Dans sa tunique de Marcheuse du Soleil, elle paraissait plus dure qu'à l'ordinaire. Liam chercha son regard. Elle ne souriait pas. Ses yeux restèrent sur lui une seconde de trop, puis son menton se releva, et la Marcheuse reprit le dessus.

— Tu as dormi chez les Velmoriens, Ishtal, dit-elle. Tu as aimé leur pain, leurs murs, leurs mensonges. Retourne donc auprès d'eux.

Quelques élèves approuvèrent d'un même mouvement. Liam répondit au bon moment. C'était déjà une victoire.

— J'ai quitté les Velmoriens parce que je n'étais pas des leurs.

Sa voix ne trembla pas. La phrase sortit nette, exacte, trop maîtrisée.

— Et maintenant je reviens vers vous, reprit-il, et vous me refusez aussi.

Un autre Marcheur le contourna.

— Tu demandes une place après l'avoir souillée.

Liam releva la tête.

— Laissez-moi parler au chef.

La réplique était juste. L'intonation, moins. Trop sèche, trop défensive ; trop Liam. L'épaule d'Orange se tendit ; sa réponse eut un infime retard.

Alors Liam corrigea. Pas le texte. Lui. Il relâcha un peu les doigts autour du bâton, baissa les yeux, puis reprit la suite avec moins de force.

La scène continua. Il trébucha sur deux gestes, rattrapa une intention, puis tint le reste jusqu'aux saluts. Une fois sûr d'être encore debout, il trouva enfin le courage de regarder autour de lui. Ses parents étaient là. Ils le fixaient sans sourire. Son père évitait son regard. Sa mère baissait les yeux dès qu'il cherchait les siens. Liam sentit sa propre mâchoire crispée.

Il balaya les gradins. Moins de regards que prévu se posèrent sur lui. Beaucoup d'élèves ne le connaissaient même pas, et lui non plus ne les connaissait pas. L'Académie avait poursuivi son cycle, et son propre drame y comptait déjà moins. Une bonne nouvelle… n'est-ce pas ?

Orange interrompit ses pensées. Elle avait attendu la fin des saluts pour venir jusqu'à lui, encore droite dans sa tunique de Marcheuse du Soleil. Depuis la mort d'Olen, elle avait refusé de jouer la jeune Velmorienne aimée par Ishtal. Avec une obstination que personne n'avait vraiment osé contredire, elle avait choisi de rejoindre ceux qui le repoussaient.

— C'était bien.

Enfin un retour clair.

Liam mordit l'intérieur de sa joue. Orange détourna les yeux. Son regard glissa déjà vers les autres. Puis elle passa près de lui pour rejoindre le groupe.

— Olen…

Le prénom lui échappa presque sans voix. Liam tendit la main. Orange se retourna : il lui tenait le poignet. Trop fort.

Orange baissa les yeux vers les doigts de Liam serrés autour de son poignet. Il relâcha sa prise, trop tard. Elle se dégagea d'un mouvement net, sans violence inutile. Ils restèrent face à face. Elle ramena le bras contre elle et le couvrit de son autre main, comme pour effacer la marque.

***

— Et ta tunique noire, mon disciple ? lança Kvöt. C'est tout de même curieux de retenir autant de texte… et d'oublier ceci !

La chaleur monta au visage de Liam. Ses doigts glissèrent sur la Pierre qu'il gardait toujours avec lui.

— Au fond… tu sais que je ne l'ai pas vraiment retenu, répondit-il en baissant les yeux, un sourire au coin des lèvres.

Les traits du vieil homme se plissèrent.

— Je savais que tu serais doué avec elle, murmura-t-il.

Cette fois, Liam alla vers un adulte. Dame Nihiline l'attendait près des costumes, la tunique noire pliée sur un bras, le masque dans l'autre main.

— Bon sang, tu te caches bien, toi ! Viens par là !

Sa voix claqua plus fort. Liam la suivit jusqu'à l'écart réservé aux changements de scène.

— Tu as tenu la première. Maintenant, respire.

Elle lui tendit la tunique noire. Liam l'enfila sans regarder le public. Le tissu sombre recouvrit l'orange d'Ishtal. Puis Dame Nihiline leva le masque devant son visage.

— Tu connais la suite.

Liam hocha la tête. Il la connaissait trop bien.

Le masque descendit.

***

Durant l'année écoulée, Kvöt ne lui avait pas seulement appris à tenir un bâton. À sa demande, Liam avait assisté à plusieurs représentations, écouté des histoires et des versions de la guerre entre le Velmor et les Marcheurs. Toutes s'accordaient sur un point : les Marcheurs combattaient avec cette arme. Leurs gestes tenaient autant du duel que de la danse. Au début, Liam avait cru que Kvöt reproduisait ce style avec une fidélité scrupuleuse. Puis, peu à peu, il avait compris autre chose. Son maître y ajoutait ses propres détours. Des variations absentes des scripts comme des chroniques officielles. Il transmettait l'art des Marcheurs, puis le prolongeait, ou le corrigeait.

Liam y revenait souvent. Cette pensée l'arrêtait en plein exercice, puis le remettait au travail. Kvöt, lui aussi, était une sorte de Marcheur. Il voyageait depuis trop longtemps, venait de trop loin. L'entraînement avait été rude. Kvöt s'était souvent montré autoritaire. Depuis la mort d'Olen, Liam sortait peu, et Kvöt n'avait épargné aucune de ses faiblesses. Chaque séance se concentrait sur un point précis, repris le lendemain. Avec la Pierre, il tenait plus longtemps, répétait davantage, acceptait l'effort, pourvu qu'au bout l'attende le monde noir où il rangeait ses souvenirs.

Liam voyait mal. Le masque plaqué sur son visage allait ruiner sa scène, il le sentait déjà. Pourquoi ne pas l'enlever ? Après tout, plusieurs versions de la légende des Marcheurs circulaient… certaines représentaient le personnage sans masque. En retirer un, ce soir, n'aurait rien eu d'une hérésie. De retour sur scène, il comprit qu'il avait pris du retard. Il s'autorisa un luxe dangereux : balayer lentement le public du regard. Les moins attentifs ignoraient sans doute l'identité dissimulée dessous. Il trouva Orange parmi les élèves. Elle ne souriait pas. Elle se tenait droite, les bras ramenés contre elle. Liam revit ses doigts autour du poignet d'Orange. Trop serrés. Le mouvement net avec lequel elle s'était dégagée.

Il détourna les yeux le premier. Dans les gradins, Lamora faisait partie des rares à savoir qui se cachait derrière ce masque. Son regard hautain suffisait. Bientôt, il posa la main sur l'épaule d'Ymir, comme sur la place. Sur l'autre épaule de la jeune fille, l'oiseau blanc inclina la tête, comme s'il sondait la salle. Liam se raidit, ravala ce qui lui serrait la poitrine, puis posa enfin les yeux sur son adversaire.

Jean, lui, était simplement… le meilleur. Une seule question restait au comédien masqué : son adversaire serait-il clément ? Le garçon avait autrefois exprimé des regrets quant à la cruauté dont il avait pu faire preuve dans sa jeunesse. Très bien. Il était temps de le prouver par les actes.

*Sois sage, Jean. Je dois seulement faire bonne impression. Mets ton ego de côté : ici, tout le monde sait que ta place est plus légitime que la mienne. Montre-leur une vertu supérieure à tes prouesses au combat.*

Dans son accoutrement, Ishtal disparaissait presque. La tunique noire tombait droit, le masque cachait son visage. Et l'on savait déjà qu'il serait bientôt tenu pour un criminel par les siens. Il avait volé les attributs du chef des Marcheurs. L'Astre Noir.

— Qui es-tu ? lança le personnage de Jean.

Puis le combat commença. Très vite, Jean confirma son talent de comédien autant que de combattant. Son visage demeurait impassible, parfaitement lisse : ni effort, ni retenue. Liam, lui, remercia presque son masque. Il cachait ses grimaces à chaque mouvement.

Le premier choc lui remonta dans les bras. Le deuxième lui coupa le rythme. Au troisième, Jean ne forçait pas encore.

La Pierre chauffait contre sa cuisse. À chaque attaque, Liam y cherchait une réponse : un appui, une variation, une esquive apprise sous les arbres avec Kvöt. Mais tout arrivait trop vite. Les gestes remontaient par fragments, sans s'assembler à temps ; son corps recevait les ordres avec retard.

Jean avançait. Liam reculait. Sur scène, Ishtal devait inquiéter son adversaire. Dans son corps, Liam cherchait surtout à rester debout. Jean, lui, n'en perdait pas une seconde.

Au troisième recul, la douleur dans ses épaules rouvrit une soirée vieille de deux mois : le même feu dans les muscles, la même certitude d'être dépassé.

***

— J'ai mal aux épaules, gémit Liam près du feu, sous les rares étoiles visibles.

Le vieil homme resta silencieux. Depuis la fin de l'entraînement, une satisfaction peu naturelle flottait sur son visage.

— Je sais bien que tu es étrange, ça, pas de souci, je l'ai intégré, continua Liam.

Un bref amusement échappa au vieil homme.

— La première chose que tu m'as dite, quand tu m'as rencontré, c'était à propos de mes épaules. Avec du recul… c'était un peu flippant, quand même.

— Plutôt assidu, si tu me permets de corriger, répondit Kvöt. Cette observation lucide te permettra peut-être de faire bonne figure. Comme tu l'as compris, ton entraînement y est lié.

— Kvöt… je ne sais pas trop à quoi tu joues, mais tu sais très bien que c'est peine perdue. On a vu mon niveau ce matin à l'Académie. Et si tu ne te trompes pas, si c'est vraiment Jean que j'affronterai, ce sera risible. Il ne reste que deux mois.

Liam attrapa un caillou, le lança mollement vers une étoile, puis adressa au vieil homme un large sourire forcé.

— Je t'ai déjà vu parler avec son mentor. Tu sais qu'il travaillait dans la milice de la capitale, avant ?

Silence.

— Tu ne fais pas le poids, conclut Liam.

***

De retour sous le masque, Liam dut admettre qu'il avait rarement eu autant raison. Le combat devait ressembler à un affrontement tendu ; de son point de vue, il penchait d'un seul côté. Jean était plus rapide. Plus puissant. Chaque échange désynchronisait Liam ; chaque impact le faisait tanguer. Ce qui le sauvait, c'était son répertoire. Une multitude de techniques imprégnaient sa Pierre, désormais chaude contre sa cuisse.

Au début, cette chaleur l'avait rassuré. Puis elle avait changé : un point dur sous le tissu, presque mordant, qui revenait chaque fois qu'il y cherchait trop vite une réponse.

Jean, comme Liam l'avait espéré, ne cherchait pas les gradins. Ses coups s'arrêtaient encore là où la scène l'exigeait. Mais chaque faille trop visible l'obligeait à frapper. Une épée en bois, heureusement, mais la matière suffisait déjà à faire mal ; chaque impact paraissait plus lourd que prévu. Encore quelques échanges ainsi, et tous verraient l'enfant tomber devant sa famille et son mentor.

***

Liam gisait au sol. Il peinait à se relever, agrippé à son bâton.

— Tu fais partie de ceux qui l'ont abandonné, n'est-ce pas ?

Liam se serait volontiers passé de l'attitude énigmatique de son maître. Il lui rendit ce service :

— Comment ça… ?

Il n'eut pas le temps d'aller plus loin.

— Ton instinct, mon cher. Tu vois, ce n'est pas un mal. Mais tu admettras que tu t'adaptes assez mal à ce que tu ne connais pas. Je veux dire : il semble que tu refuses d'essayer.

Liam l'écoutait à peine. Parfois, avec Kvöt, il faisait un effort… mais pas quand celui-ci partait dans ce genre de tirade. Et puis, le vieil homme cherchait quoi, au juste ? À le piéger ? À le provoquer ? Pour répondre, il aurait fallu s'y intéresser.

— Oui, exactement, répliqua-t-il. Ce matin, je me suis réveillé, drôle d'idée, d'ailleurs, et je me suis dit que j'allais me saboter moi-même. Gardez votre sage analyse pour les arbres. Eux, au moins, ne peuvent pas partir.

Kvöt ne sembla même pas piqué. Au contraire, son expression s'adoucit, presque paternelle.

— On dirait que tout t'ennuie avant même d'avoir commencé, mon enfant. Voilà ton paradoxe : tu ne sembles pas aimer le changement… Je dirais même que tu aimes la routine.

L'enfant lâcha son bâton.

— Dans le mille ! Rendez-moi ma Pierre, d'ailleurs. Son usage faisait partie de ma routine jusqu'à récemment.

— On en a déjà parlé, répondit Kvöt. Ces derniers jours, elle te déconcentrait. Montre un peu de bonne volonté et arrête de fuir la discussion si tu veux y retoucher.

Silence. Liam reprit quelques exercices d'échauffement en prenant appui contre un arbre. Par moments, il accordait à son maître un bref regard, sans jamais vraiment s'y attarder.

— Donc, je disais : tu es du genre prévoyant, Liam. Tu n'aimes pas les surprises. Tu anticipes. À force d'anticiper, tu te tiens à distance. Tu n'éclates guère de joie, tu ne fonds guère en larmes.

— Pour la joie, ce sont surtout les occasions qui manquent, répliqua Liam. Et pour les pleurs… vous en savez quoi ? Avez-vous déjà tâté de l'humidité de ce qui me sert d'oreiller ?

Sa bouche se tordit. Ce sujet-là devait rester fermé.

— Vous n'oseriez pas, quand même ? C'est personnel !

Il se reprit aussitôt :

— Enfin… qu'est-ce qui vous dit que je n'ai pas gardé ça pour moi ? Je ne mets pas tout dans la Pierre, vous savez. Je peux même retirer ce que j'y ai mis !

Depuis des semaines, cette discussion au crépuscule revenait dans l'esprit de Liam. À présent, elle parasitait son combat. Le mot de Kvöt revint trop vite. Sa prise céda. Shlack ! Le bâton fila sur les planches jusqu'aux pieds du public. À cet instant précis, Jean se montra le plus détestable : il ne bougea pas. Quel décourageant professionnalisme. Rien, dans son visage, ne trahissait la moindre surprise, pas même l'ombre d'un sourire. Le masque de Liam lui épargnait au moins la honte de ses sourcils levés. La Pierre, elle, ne donnait aucun indice pour la suite. Ni trajectoire, ni astuce. Aucune variation retenue. Mais l'idée de fuir, d'interrompre la scène, de sortir sous les regards de ceux qui l'avaient attendu au tournant… non. Cela ne traversa même pas l'esprit du garçon. Il allait devoir s'adapter. Improviser. Briser l'enchaînement appris. Poser le pied ailleurs. Que ferait maintenant l'imprévisible Ishtal sous son masque noir ?


💬 Commentaires 2

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Lili_Beautravers • 1 mois, 1 semaine modifié
Très bon chapitre ^^ (je l'ai relu pour me remettre ton histoire en mémoire et j'en ai profité pour te laisser des annotations) Ce qui me frappe le plus ici, et que j'ai envie de souligner, c'est les relations entre tes personnages (et particulièrement celles de Liam/Orange et Liam/Kvöt ) et la mythologie de ton univers. Ta plume aussi, qui participe à rendre la narration de ton histoire si particulière, et appréciable ;) Et j'adore tout le passage en lien avec le théâtre, la présence de la pierre aussi (finalement, on ne sait pas vraiment si elle est salvatrice ou néfaste ^^) Il y a également deux-trois petites remarques pour chipoter dans mes annotations (notamment une ambiguïté avec Thariel). Voilà ! Après, je ne le répèterais jamais assez, mais prend vraiment ce qui résonne avec toi, avec ton histoire. Je ne fais que donner un avis subjectif à ma petite échelle^^ Allez, j'enchaîne avec ton chapitre suivant avec plaisir ! ;)
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Ayzikin Auteur • 1 mois
Merci beaucoup pour ton retour, de préciser ce qui marche et ce qui marche moins. Surtout que ce n'est pas le premier passage que tu fais sur ce texte, c'est d'autant plus louable.
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