Tu connais la suite (1/2)
Un mois après la mort d'Olen, on avait assis Liam à la table du prévôt, le chef de La Lisière.
Le repas fumait encore devant lui. L'homme avait cuisiné lui-même, avec une application presque gênante, allant et venant entre la table et l'âtre. Liam n'avait pas faim.
Autour de lui se tenaient le père d'Olen, Blueno, Dame Ua et le prévôt. Liam évitait surtout deux regards : celui du père endeuillé et celui de la Dame Noire. Celui de Blueno, en revanche, lui pesait moins. Le tavernier le regardait avec une tristesse simple, sans exigence.
Le morceau d'étoffe retrouvé dans les ronces reposait au centre de la table, lavé, presque propre, plus pauvre encore que dans son souvenir. Une couture oblique avait survécu aux accrocs et à la pluie.
Le père d'Olen avait fixé le tissu sans y toucher.
— Ce travail vient de Thariel, dit Dame Ua.
Le prévôt posa lentement son couteau. Blueno, lui, suivit des yeux la couture oblique, comme s'il y voyait déjà une route.
Pour la première fois depuis le début du repas, le prévôt resta immobile.
— Tu es sûre de toi ?
Dame Ua retourna le morceau d'étoffe vers la lumière.
— La couture. La teinture. Ce vert-là ne vient pas de nos ateliers.
Le père d'Olen releva les yeux.
— Où est-ce ?
Personne ne répondit. Blueno regardait encore le tissu, mais sa main s'était arrêtée près de son verre.
— Les marais, dit enfin le prévôt.
Le mot suffit à changer le silence autour de la table.
— Des relais ont été retrouvés vides sur cette route, reprit-il. Des foyers froids. Des écuries ouvertes. Et jamais personne n'a vu quoi que ce soit.
Le père d'Olen posa les deux mains à plat sur la table.
— Et mon fils ?
Le prévôt soutint son regard.
— Ce tissu ne nous dit pas qui a tiré. Mais il nous donne une piste. Nous prévenons la capitale. Et quelqu'un ira vérifier les relais de cette route.
— J'irai.
Blueno releva les yeux du morceau d'étoffe.
— Moi aussi.
Le père d'Olen se raidit.
— Je n'ai pas besoin d'un tavernier.
— Peut-être pas, répondit Blueno. Mais des charretiers dorment chez moi depuis quinze ans. Je connais les relais, les noms griffonnés sur mes ardoises, les chemins qu'on prend quand on ne veut pas être vu. Moi, je pars quand même.
Le prévôt se leva pour vérifier un plat déjà cuit. Quand il revint à table, tous se tournèrent vers Liam.
Le prévôt avait aussi entendu Orange. Liam ne savait pas quels mots elle avait employés pour raconter sa fuite.
Il avait déjà tout raconté. La pente. Le carreau. La silhouette. Les ronces. Le tissu dans sa main. Rien de plus ne venait. Rien d'utile.
— J'ai tout dit, souffla-t-il.
— Tout dit ? répéta le père d'Olen.
Sa voix n'avait pas éclaté. Pas encore.
— Tout dit sur quoi ? Sur ce qui s'est passé ?
Liam fixa le morceau d'étoffe.
Le prévôt reprit la parole avant que le père d'Olen ne se redresse. Dame Ua, elle, ne quittait pas Liam des yeux.
La mort d'Olen venait de devenir une route, un nom, des adultes penchés sur un morceau d'étoffe. Un nom seulement : pas encore un visage. Lui n'avait plus rien à ajouter.
Le prévôt parlait, mais chacun regardait Dame Ua avant de répondre. Même lui. La Dame Noire ne siégeait pas là comme une maîtresse venue donner un avis. Lorsqu'elle gardait la bouche close, les phrases des autres se raccourcissaient.
Liam comprit surtout ceci : la mort d'Olen n'allait pas rester à La Lisière.
***
Le personnage qu'Olen avait incarné durant les derniers mois de sa vie était très célèbre.
Ishtal appartenait aux Marcheurs, peuple itinérant bientôt considéré comme l'ennemi du Velmor. Parmi les siens, il faisait figure d'exception. Non par son apparence : les Velmoriens prêtaient souvent aux Marcheurs une laideur épouvantable. Lui se distinguait surtout par sa solitude tenace et son sens du comique prodigieux.
Il s'était aventuré loin des siens, dans un village velmorien, et y était tombé amoureux d'une jeune fille. Il avait cru, un temps, pouvoir rester auprès d'elle. Mais la guerre approchait déjà. Ishtal retourna donc vers son peuple.
Une nuit, plus tard dans la légende, il revint. La jeune Velmorienne s'éveilla devant une silhouette presque noire. Les versions ultérieures le montrèrent vêtu de la tunique et du masque volés à l'Astre Noir. En trahissant le Soleil, il s'était condamné auprès des siens.
Olen avait commencé cette histoire avant de mourir. Quand Kvöt proposa à Liam de la reprendre pour l'épreuve, le garçon ne répondit pas tout de suite. Il aurait voulu qu'on laisse ce rôle à son ami. Mais quelqu'un finirait par le jouer. Autant que ce soit lui.
***
Une année entière s'était écoulée depuis la mort d'Olen.
Liam avait grandi sans vraiment s'en apercevoir. Ses manches tiraient aux poignets, ses épaules remplissaient mieux les anciennes tuniques, et ses mains portaient maintenant les marques des exercices de Kvöt.
Du père d'Olen et de Blueno, le village n'avait reçu que des nouvelles maigres, trop espacées pour rassurer qui que ce soit. Ils avaient atteint la capitale, disait-on. Puis l'enclave de Thariel, dans les marais. À la taverne, le vieux père de Blueno gardait les ardoises de passage sans oser les effacer. Depuis, plus rien de certain.
La présence d'Olen n'avait pas quitté le village. Son nom revenait moins souvent, mais Liam le retrouvait partout : dans les gradins, près de la colline, au détour d'un silence d'Orange. Elle aussi avait changé. Elle parlait moins d'Olen, mais chaque fois que son nom approchait, sa bouche se fermait avant celle de Liam.
Chaque jour, Kvöt l'avait fait tomber, recommencer, retenir. Il avait aussi tenté de lui apprendre à lire, sans succès. Pour les rôles, le vieil homme lisait à voix haute ; Liam gardait les phrases dans sa Pierre. Kvöt n'avait pas remplacé Olen. Il avait pris une autre place, plus dangereuse : celle d'un homme dont Liam attendait désormais les ordres. La Pierre l'aidait.
Kvöt ne lui avait pas seulement appris à tenir un bâton. À sa demande, Liam avait assisté à plusieurs représentations, écouté des histoires et des versions de la guerre entre le Velmor et les Marcheurs. Toutes s'accordaient sur un point : les Marcheurs combattaient avec cette arme. Leurs gestes tenaient autant du duel que de la danse. Au début, Liam avait cru que Kvöt reproduisait ce style avec une fidélité scrupuleuse. Puis, peu à peu, il avait compris autre chose. Son maître y ajoutait ses propres détours. Des variations absentes des histoires qu'il entendait. Il transmettait l'art des Marcheurs, puis le prolongeait, ou le corrigeait.
Kvöt, lui aussi, était une sorte de Marcheur. Il voyageait depuis trop longtemps, venait de trop loin. Avec la Pierre, Liam tenait plus longtemps, répétait davantage, acceptait l'effort pourvu qu'au bout l'attende le monde noir où il rangeait ses souvenirs.
Durant cette année, Liam était aussi retourné dans le bois. Il restait plus loin que la première fois, hors du halo de la lanterne. Dame Ua corrigeait Lamora ; lui serrait sa Pierre. Il essayait de garder le pivot, l'arrêt du bras, le mouvement repris après la remarque. Il repartait avant que la lanterne s'éteigne.
***
À la taverne, Kvöt tentait de changer les idées de Liam.
— Encore tes cartes… Je te préviens, je ne toucherai plus à la Pierre que tu utilises pour tes tours.
— Allons. Tu sais que, chez moi, on utilisait ces cartes pour un jeu très célèbre.
— Tu viens d'où, alors ?
Kvöt eut un sourire minuscule.
— Le Givral m'a beaucoup appris.
— Ce n'était pas ma question.
— Je sais, mon enfant.
— Et c'est à ce jeu que tu veux qu'on joue ?
— Non.
— Être imprévisible ne te rend pas aussi distingué et spirituel que tu le penses, crois-moi. Épargne-moi ça pour les derniers jours qu'il me reste à passer dans ce monde, ajouta-t-il en sirotant son verre de lait de chèvre, sa boisson favorite depuis peu.
— Je t'ai préparé ce que j'appelle un tour de magie. Tu es prêt ?
— De la magie ? Comme nos Pierres ?
— Non, voyons. De la fausse magie. Celle des mains habiles, des poches bien placées et des imbéciles trop confiants.
— Charmant.
— Je te parle de la magie de notre monde, mon enfant. Pas de celle tombée du ciel.
— Tombée du ciel ?
— Tu n'as décidément jamais été très attentif à mes histoires. Ces Pierres… elles viennent de là-haut.
La soirée se poursuivit ainsi : Liam tenta, à plusieurs reprises, de décortiquer les tours proposés par Kvöt. Chaque fois qu'il croyait en avoir percé les ficelles, le vieil homme en inventait un autre, inattendu. Cela faisait longtemps que Liam ne s'était pas amusé ainsi.
Les deux amis finirent par se préparer à rentrer et quittèrent la taverne ensemble. Sur la place, ce soir-là, la foule était dense. Quelqu'un interpella Kvöt, qui demanda à son disciple de l'attendre un instant.
Pour tromper l'attente, Liam chercha Orange des yeux, au cas où elle se trouverait dans les environs. Mais bientôt, une voix familière, chantante, capta toute son attention. Un petit attroupement se formait déjà autour d'elle. Il trouva enfin un passage. Son regard se posa sur la chanteuse.
Elle se nommait Ymir. Au fil des mois, Liam avait compris que sa famille s'était installée au village depuis peu, du moins à l'échelle de La Lisière. Lui y était né.
Elle ne semblait pas vraiment du pays, mais ses manières la rendaient moins étrangère que Kvöt. Sa voix gardait une couleur venue d'ailleurs. D'ordinaire, ce genre de détail exposait vite aux moqueries ; chez elle, il séduisait Liam.
C'était la première fois qu'il la voyait chanter en public. Était-ce aussi son premier vrai spectacle ? À ses pieds, près du chapeau, trois feuillets étaient maintenus par un caillou. Des paroles du Givral, recopiées de sa main, avec des marques de respiration que Liam ne savait pas lire.
Lorsqu'elle eut terminé, l'étrange oiseau qui l'accompagnait toujours désigna le chapeau retourné au sol d'un mouvement presque humain.
Un homme laissa tomber une pièce dans le chapeau.
— Ça vaut bien plus, lança Lamora en la rejoignant, comme s'il n'avait quitté la place que quelques instants plus tôt.
Sa main se posa sur l'épaule de la chanteuse. Pourquoi ne le repoussait-elle pas ? Depuis quand ces deux-là avaient-ils sympathisé ? L'homme visé par la remarque répondit avec une amabilité désarmante. Le nombre de pièces destinées au chapeau doubla aussitôt. Lamora aurait dû se montrer plus acerbe, songea Liam.
Il aurait fallu au moins quadrupler.
Ymir rit du petit manège, et ce rire s'imposa aussitôt à lui, avec une facilité presque vexante pour sa Pierre.
Il resta dans la foule plus longtemps qu'il ne l'aurait dû. Lamora finit par le débusquer et lui empoigna l'avant-bras, comme s'il l'avait surpris en faute. En un an, les épaules de Liam s'étaient élargies, ses bras avaient gagné en force. Cela suffirait-il un jour pour que Lamora le traite autrement ?
Se défendre ? Pourquoi pas. Son bras resta mou.
— C'est un art, l'espionnage, murmura-t-il. J'ai passé toute ton existence à essayer de te faire comprendre qu'ici, dans ce village, on ne l'enseigne pas. Alors qu'est-ce que tu attends pour aller voir ailleurs ? À Thariel, par exemple.
Liam frissonna. La peur d'abord. Puis, dessous, une colère ancienne.
— Et tu pourras en profiter pour réessayer d'apprendre à lire. C'est sûrement nous, le problème… reprit Lamora.
Il marqua une pause. La foule l'écoutait, suspendue à chaque mot. Quelques visages s'étaient fermés.
Ymir voulut parler. Lamora la coupa aussitôt :
— Franchement, qu'est-ce qui t'en empêche ? lança Lamora.
Silence.
— Ah, je sais… la Forêt… Aïe !
Une main bourrue se referma sur le coude de Lamora. Jadis, elle lui aurait été familière. Beaucoup moins ces derniers temps.
— La Brute ?! s'écria Lamora.
— Lâche, gronda La Brute.
Lamora relâcha le bras de Liam. La Brute ne desserra pas sa prise. Liam aurait pu s'éloigner ; il resta un instant à fixer cette main qui, cette fois, ne se refermait pas sur lui.
L'image ancienne de La Brute lui revint d'un coup. Une seule urgence lui resta : retrouver Kvöt.
Il le retrouva près des premières maisons, à l'écart du bruit. Dès qu'il ouvrit la bouche, les mots sortirent en désordre : La Brute, Lamora, la main sur le bras, les visages autour. Rien ne tenait ensemble.
Kvöt l'écouta sans l'interrompre. Quand Liam se tut, le vieil homme baissa les yeux vers sa main fermée autour de la Pierre.
— Tu trembles encore.
— Je te demande pourquoi il a fait ça.
— Et moi, je te dis que, dans quelques jours, tu devras tenir debout devant eux.
Liam releva la tête.
— Tu évites encore ma question.
Kvöt posa deux doigts contre le poignet du garçon, juste assez pour lui faire desserrer la main.
— Rentre. Demain, nous reprenons la première scène.
💬 Commentaires 8
La mort d’Olen n’a toujours aucune réponse, et la relation entre Kvöt et Liam évolue entre amitié et mentorat.
Rien n’est encore éclairci, et cela entretient très bien l’intrigue.
Les vieilles rancunes dans un petit village sont tenaces, mais l'aide que la brute apporte à Liam interpelle.
L'année se termine et nous allons savoir si Kvöt a fait suffisamment évolué Liam. Cette première partie ne milite pas trop en sa faveur.
Conseil de mise en page : utilise le retrait de paragraphe pour chaque analepse.