Personne ne bouge (1/2)

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 1541 mots

Liam voyait mal. Le masque plaqué sur son visage allait ruiner sa scène, il le sentait déjà. Pourquoi ne pas l'enlever ? Après tout, plusieurs versions de la légende des Marcheurs circulaient… certaines représentaient le personnage sans masque. En retirer un, ce soir, n'aurait rien eu d'une hérésie.

De retour sur scène, il comprit qu'il avait pris du retard. Il s'autorisa un luxe dangereux : balayer lentement le public du regard. Il pouvait les observer sans montrer son visage. Il trouva Orange parmi les élèves. Elle ne souriait pas. Elle se tenait droite, les bras ramenés contre elle. Liam revit ses doigts autour du poignet d'Orange. Trop serrés. Le mouvement net avec lequel elle s'était dégagée.

Il détourna les yeux le premier. Dans les gradins, Lamora le fixait sans hésitation. Son regard hautain suffisait. Bientôt, il posa la main sur l'épaule d'Ymir, comme sur la place. Sur l'autre épaule de la jeune fille, l'oiseau blanc inclina la tête, comme s'il sondait la salle. Liam se raidit, ravala ce qui lui serrait la poitrine, puis posa enfin les yeux sur son adversaire.

Jean, lui, était simplement… le meilleur. Une seule question restait au comédien masqué : son adversaire serait-il clément ? Le garçon avait autrefois exprimé des regrets quant à la cruauté dont il avait pu faire preuve dans sa jeunesse. Très bien. Il était temps de le prouver par les actes.

Sois sage, Jean. Je dois seulement faire bonne impression. Mets ton ego de côté : ici, tout le monde sait que ta place est plus légitime que la mienne. Montre-leur une vertu supérieure à tes prouesses au combat.

Dans son accoutrement, Ishtal disparaissait presque. La tunique noire tombait droit, le masque cachait son visage. Et l'on savait déjà qu'il serait bientôt tenu pour un criminel par les siens. Il avait volé les attributs du chef des Marcheurs. L'Astre Noir.

— Qui es-tu ? lança le personnage de Jean.

Puis le combat commença. Jean retrouva l'enchaînement répété, le visage impassible, les gestes nets. Liam, lui, remercia presque son masque. Il cachait ses grimaces à chaque mouvement.

Le premier choc lui remonta dans les bras. Le deuxième lui coupa le rythme. Au troisième, Jean ne forçait pas encore.

La Pierre chauffait contre sa cuisse. À chaque attaque, Liam y cherchait une réponse : un appui, une variation, une esquive apprise sous les arbres avec Kvöt. Mais tout arrivait trop vite. Les gestes remontaient par fragments, sans s'assembler à temps ; son corps recevait les ordres avec retard.

Jean avançait. Liam reculait. Sur scène, Ishtal devait inquiéter son adversaire. Dans son corps, Liam cherchait surtout à rester debout. Jean, lui, n'en perdait pas une seconde.

Au troisième recul, la douleur dans ses épaules rouvrit une soirée vieille de deux mois : le même feu dans les muscles, la même certitude d'être dépassé.

***

— J'ai mal aux épaules, gémit Liam près du feu, sous les rares étoiles visibles.

Le vieil homme resta silencieux. Depuis la fin de l'entraînement, une satisfaction peu naturelle flottait sur son visage.

— Je sais bien que tu es étrange, ça, pas de souci, je l'ai intégré, continua Liam.

Un bref amusement échappa au vieil homme.

— La première chose que tu m'as dite, quand tu m'as rencontré, c'était à propos de mes épaules. Avec du recul… c'était un peu flippant, quand même.

— Plutôt assidu, si tu me permets de corriger, répondit Kvöt. Cette observation lucide te permettra peut-être de faire bonne figure. Comme tu l'as compris, ton entraînement y est lié.

— Kvöt… je ne sais pas trop à quoi tu joues, mais tu sais très bien que c'est peine perdue. On a vu mon niveau ce matin à l'Académie. Et si tu ne te trompes pas, si c'est vraiment Jean que j'affronterai, ce sera risible. Il ne reste que deux mois.

Liam attrapa un caillou, le lança mollement vers une étoile, puis adressa au vieil homme un large sourire forcé.

— Je t'ai déjà vu parler avec son mentor. Tu sais qu'il travaillait dans la milice de la capitale, avant ?

Silence.

— Tu ne fais pas le poids, conclut Liam.

***

De retour sous le masque, Liam dut admettre qu'il avait rarement eu autant raison. Le combat devait ressembler à un affrontement tendu ; de son point de vue, il penchait d'un seul côté. Jean était plus rapide. Plus puissant. Chaque échange désynchronisait Liam ; chaque impact le faisait tanguer. Ce qui le sauvait, c'était son répertoire. Une multitude de techniques imprégnaient sa Pierre, désormais chaude contre sa cuisse.

Au début, cette chaleur l'avait rassuré. Puis elle avait changé : un point dur sous le tissu, presque mordant, qui revenait chaque fois qu'il y cherchait trop vite une réponse.

Jean ne cherchait pas les gradins. Il retenait encore ses coups, mais quand Liam manquait une parade, il poursuivait l'enchaînement au lieu de lui laisser le temps de reprendre. L'épée était en bois ; cela suffisait déjà à faire mal. Encore quelques échanges ainsi, et tous verraient l'enfant tomber devant sa famille et son mentor.

***

Quelques semaines plus tôt, à l'entraînement, Liam gisait au sol. Il peinait à se relever, agrippé à son bâton.

— Tu fais partie de ceux qui l'ont abandonné, n'est-ce pas ?

Liam se serait volontiers passé de l'attitude énigmatique de son maître. Il lui rendit ce service :

— Comment ça… ?

Il n'eut pas le temps d'aller plus loin.

— Ton instinct, mon cher. Tu vois, ce n'est pas un mal. Mais tu admettras que tu t'adaptes assez mal à ce que tu ne connais pas. Je veux dire : il semble que tu refuses d'essayer.

Liam l'écoutait à peine. Parfois, avec Kvöt, il faisait un effort… mais pas quand celui-ci partait dans ce genre de tirade. Et puis, le vieil homme cherchait quoi, au juste ? À le piéger ? À le provoquer ? Pour répondre, il aurait fallu s'y intéresser.

— Oui, exactement, répliqua-t-il. Ce matin, je me suis réveillé, drôle d'idée, d'ailleurs, et je me suis dit que j'allais me saboter moi-même. Gardez votre sage analyse pour les arbres. Eux, au moins, ne peuvent pas partir.

Kvöt ne sembla même pas piqué. Au contraire, son expression s'adoucit, presque paternelle.

— On dirait que tout t'ennuie avant même d'avoir commencé, mon enfant. Voilà ton paradoxe : tu ne sembles pas aimer le changement… Je dirais même que tu aimes la routine.

L'enfant lâcha son bâton.

— Dans le mille ! Rendez-moi ma Pierre, d'ailleurs. Son usage faisait partie de ma routine jusqu'à récemment.

— On en a déjà parlé, répondit Kvöt. Ces derniers jours, elle te déconcentrait. Montre un peu de bonne volonté et arrête de fuir la discussion si tu veux y retoucher.

Silence. Liam reprit quelques exercices d'échauffement en prenant appui contre un arbre. Par moments, il accordait à son maître un bref regard, sans jamais vraiment s'y attarder.

— Donc, je disais : tu es du genre prévoyant, Liam. Tu n'aimes pas les surprises. Tu anticipes. À force d'anticiper, tu te tiens à distance. Tu n'éclates guère de joie, tu ne fonds guère en larmes.

— Pour la joie, ce sont surtout les occasions qui manquent, répliqua Liam. Et pour les pleurs… vous en savez quoi ? Avez-vous déjà tâté de l'humidité de ce qui me sert d'oreiller ?

Sa bouche se tordit. Ce sujet-là devait rester fermé.

— Vous n'oseriez pas, quand même ? C'est personnel !

Il se reprit aussitôt :

— Enfin… qu'est-ce qui vous dit que je n'ai pas gardé ça pour moi ? Je ne mets pas tout dans la Pierre, vous savez. Je peux même retirer ce que j'y ai mis !

Depuis des semaines, cette discussion au crépuscule revenait dans l'esprit de Liam. Sur scène, elle se mêla au choc suivant. « Ton instinct. » Sa prise céda. Shlack ! Le bâton fila sur les planches jusqu'aux pieds du public.

À cet instant précis, Jean se montra le plus détestable : il ne bougea pas. Quel décourageant professionnalisme. Rien, dans son visage, ne trahissait la moindre surprise, pas même l'ombre d'un sourire. Le masque de Liam lui épargnait au moins la honte de ses sourcils levés.

La Pierre, elle, ne donnait aucun indice pour la suite. Ni trajectoire ni astuce. Aucune variation retenue.

Sous le masque, Liam entendait encore le bâton glisser sur les planches. Il aurait dû se jeter à sa suite, interrompre la scène, demander qu'on recommence. Il ne bougea pas.

Après la mort d'Olen, les adultes avaient déjà parlé à sa place. Il revit la table du prévôt, les voix au-dessus de lui, ses mains inutiles. De nouveau, Jean, Dame Ua, les maîtres et le public décideraient pour lui.

Non.

Ishtal balayait la foule du regard. La plupart demeuraient silencieux ; certains riaient, d'autres laissaient percer leur confusion. Quelques-uns commençaient déjà à se lever. Orange, elle, gardait les bras immobiles, les yeux fixés sur lui. Elle attendait la suite.

💬 Commentaires 11

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Jmi • 22 heures, 14 minutes
Ce chapitre fait se répondre les entraînements avec Kvöt et le combat sur scène. La fin fonctionne très bien : désarmé, sans réponse dans la Pierre, Liam pourrait laisser les autres décider pour lui… mais cette fois, il refuse. Très envie de voir ce qu’il va faire maintenant.
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patrick.skedli • 4 jours, 2 heures
Il est de plus en plus dépendant à la Pierre, même pour un combat. Cette dernière ne semble pas adapté à des réponses rapides.
Les allers retours souvenir combat marque ce chapitre et font bien le travail de garder en haleine le lecteur.
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Ayzikin Auteur • 3 jours, 8 heures
Merci pour ton retour.
Oui, la Pierre semble lui permettre de combler un retard, mais à quel prix ?
En effet, beaucoup d'allers-retours.
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scifan • 1 mois
Je me suis laissé emporter par ton récit, baloter par le flux de cette scène.
J'aime, je n'ai rien à ajouter.
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Ayzikin Auteur • 1 mois
J'en suis ravi. En corrigeant les fautes que tu as mentionnées, j'ai oublié que ça effaçait tes annotations. Donc je n'ai pas pu répondre à toutes, mais je les ai toutes lues. Ca m'aide bien.

Sinon, je suis relativement novice sur ce site : tu me conseilles de découper certains chapitres (donc les volumineux) en plusieurs parties ? Ne serait-ce pour toi, si tu continues ta lecture. Merci d'avance.
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scifan • 1 mois
Je n'ai pas souvenir d'un chapitre trop long dans ce roman.
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Lili_Beautravers • 2 mois, 3 semaines
Alors, que dire ??? XD Parce que ce chapitre est vraiment très bon, haha ;) J'adore tout particulièrement deux choses dans ton histoire dans ces derniers passages : le théâtre (les doutes, les visages et les masques : qui est qui ?) et la pierre... On a déjà pas mal de réponses mais, forcément, de plus en plus de questions aussi ( et c'est une très bonne chose !) Jusqu'où va la dépendance,ce de Liam à la pierre ? Qu'est ce que cette dernière transforme en lui ? Et Kvöt dans tout ça, que veut-il réellement à Liam, pourquoi lui avoir donner cette pierre ? ^^ La seule (et unique) chose qui me manque presque dans ce chapitre, c'est un peu plus de clarté à propos de la danse de l'Astre noir... (il suffirait simplement de nous dire, par exemple, que Liam ne devrait pas la connaître... Mais c'est personnel ^^) Au plaisir de continuer à lire ton histoire !!!
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Ayzikin Auteur • 2 mois, 3 semaines
Super retour...
Pour la danse de l'Astre Noir, c'est vrai que je donnais très peu d'informations. Pour rappel, l'Astre Noir désigne à la fois le chef des Marcheurs et le phénomène qu'ils avaient aperçu, puis suivi dans le ciel.

Dans la nouvelle version, j'explicite davantage la raison pour laquelle cette danse est tenue secrète. J'ai également modifié le chapitre 3 en conséquence. Concrètement, il s'agit d'une danse traditionnelle transmise dans la famille de Dame Ua. Si ces mouvements sont protégés, c'est surtout en raison de la concurrence entre les académies. Mais aussi en raison de son orgueil, sûrement.

J'ai souvent tendance à donner le minimum d'informations afin de rester fidèle à la perspective de Liam. Mais, dans certains passages, je pense que cela demande au lecteur d'accepter un peu trop de flou.

Concernant les points qui t'ont plu, merci. J'avais tout de même quelques craintes avec ce chapitre. La manière dont Liam se relève pouvait facilement tirer vers des codes plus adolescents, voire vers une forme d'héroïsme un peu trop attendu.
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Lili_Beautravers • 2 mois, 2 semaines
Très interessant concernant l'Astre noir ^^ Sinon, personnellement je n'ai pas eu l'impression que Liam se relevait d'une manière particulièrement héroïque... au contraire même. De mémoire (désolée, je n'ai pas relu le passage), Liam sent la présence de la pierre (brûlante) au moment de se ressaisir, ce qui m'avait énormément plu puisqu'on peut alors se demander comment la pierre l'influence. Elle devient aussi bien plus menaçante :) J'ai eu l'impression que, sans la pierre, Liam aurait échoué face à Jean, ce qui, pour moi, est loin d'être particulièrement héroïque. De même, il me semble que tu présentes la scène de lutte entre Liam et Jean comme "anti-spectaculaire" (j'avais vraiment apprécié ce terme puisqu'il semble s'opposer au début du chapitre où le combat prend des allures de chorégraphie ;) ): là encore il n'y a rien de trop héroïque ^^
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Ayzikin Auteur • 2 mois, 2 semaines
Bonsoir Lili. Ok super, tu m'as rassuré. "sans la pierre, Liam aurait échoué face à Jean" c'est vraiment bien résumé. La Pierre nourrira même chez Liam un sentiment d'imposture par la suite.
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klodik • 2 mois, 3 semaines
Je "tombe" sur ce texte par hasard et même si je suis ici très loin de mes terres de prédilection, je veux te dire que j'ai apprécié ton écriture qui exprime sans trop expliquer. Un bon épisode !

K
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