Chapitre 9 : Le Départ
La délégation de la capitale arriva par un matin étouffant, presque sans vent. Au début, on n'entendit rien. Puis les roues grincèrent au bas de la route, les sabots frappèrent la terre sèche, et les enfants coururent vers la place avant les adultes.
Liam resta d'abord sous l'auvent de la taverne. Les premiers cavaliers portaient des manteaux trop propres pour La Lisière. Derrière eux venaient deux charrettes de vivres, des sacs de grain, des rouleaux d'étoffe, des caisses cloutées, puis des hommes aux manches retroussées, embauchés pour réparer les relais.
Blueno, debout près de la porte, regardait les chevaux, sa manche vide plaquée contre le flanc. Son vieux père avait cessé d'essuyer les chopes. Les charretiers saluaient le vieil homme ; leurs regards glissaient ensuite vers la manche avant de se détourner. Personne ne commentait.
Sur l'estrade dressée à la hâte, l'émissaire parla de routes rouvertes, d'escortes, de postes de surveillance. Ses phrases avaient la propreté des mesures prises après coup. Il mentionnait les morts juste assez pour paraître respectueux, sans s'y attarder assez pour gêner la suite du discours.
Le prévôt de La Lisière se tenait à côté de lui, les mains derrière le dos. Il avait le sourire des jours où il se retenait d'insulter quelqu'un.
Liam ne retint pas tout. Il entendit surtout une formule, bientôt reprise dans les rangs derrière lui : les routes ne devaient plus faire peur.
Pour Liam, la formule sonnait faux. Olen était mort à peu de distance du village. Le père d'Olen était parti avec Blueno et n'en était pas revenu. Et maintenant, les adultes demandaient aux familles de faire confiance à l'escorte.
La foule n'entendit la suite que par morceaux : prévôts réunis devant témoins, postes renforcés, patrouilles promises. Si Thariel agissait bien derrière tout cela, ses hommes ne devaient plus pouvoir isoler les villages un par un.
Le roi avait tranché : avant la fin de la saison, les élèves quitteraient La Lisière pour Trigone sous escorte.
Le nom de Trigone provoqua plus de réactions dans la foule que celui de Thariel.
***
Le jour même, l'Académie s'agita.
Les maîtres reçurent des listes, les élèves des consignes, et les couloirs se remplirent d'allées et venues. On cousait, on classait, on répétait, on recommençait. Les jeunes parlaient surtout de costumes, de dortoirs étrangers, de rivaux à humilier et de repas offerts.
Le retour de Liam se passa moins mal qu'il ne l'avait craint. L'Académie avait changé depuis son enfance : des élèves étaient partis, d'autres revenus, certains ne restaient qu'une saison. Plusieurs nouveaux venus ne connaissaient de lui que les rumeurs de son admission.
On parlait d'une performance, d'une folie, parfois d'un duel où Jean serait resté sans voix. Liam savait la part de mensonge contenue là-dedans. Jean avait frappé, Liam avait saigné, Dame Ua avait laissé la scène aller trop loin. Puis Liam s'était appuyé sur la Pierre.
Pour les autres, il devint l'ancien rejeté revenu trop tard, l'élève admis par scandale, le survivant d'une représentation dont chacun possédait sa version. Il apprit à soutenir leurs regards sans accélérer le pas.
Dame Nihiline l'aida. Malgré la fatigue, elle le plaçait simplement là où il devait être, corrigeait une posture, reprenait un chant ou lui confiait une consigne. Auprès d'elle, Liam cessait de guetter les regards autour de lui ; il redevenait presque un élève ordinaire. Mais elle s'asseyait de plus en plus souvent. Sa voix portait moins loin. Deux fois, elle s'interrompit au milieu d'une phrase, une main contre la tempe, puis reprit avec un sourire trop calme.
Orange remarquait tout. Elle arrivait avec une clef à la ceinture, un registre sous le bras, ou des épingles accrochées à sa manche. Un élève cherchait une tunique. Elle répondait avant sa mère. Un maître réclamait l'ordre des scènes. Elle trouvait le feuillet sans lever les yeux.
Un soir, Liam la vit passer avec un paquet d'étoffes contre la poitrine. Il fit un pas, prêt à proposer son aide. Orange regardait déjà vers une autre tâche.
Il resta là, la main à demi levée.
— Tu comptes saluer les murs toute la soirée ? demanda une voix derrière lui.
Dame Ua se tenait près de l'entrée de la salle noire. Liam baissa aussitôt la main.
Lors des funérailles de son ami, il avait accusé la Dame Noire devant tous. Puis, lors de son épreuve, il avait déformé sur scène les pas qu'elle tenait de sa famille.
Elle l'observa assez longtemps pour rendre le silence pénible.
— Dame Nihiline te protège beaucoup, dit-elle.
— Elle protège ses élèves.
— Tu t'inclus donc déjà parmi eux.
Liam chercha une réplique. Il n'en trouva pas une assez sûre.
Dame Ua entra dans la salle. Après une hésitation, Liam la suivit. Les murs y gardaient la fraîcheur, même au cœur de l'été. Au fond, les bâtons d'entraînement étaient rangés avec une précision presque menaçante.
— Tu garderas Ishtal, reprit-elle. Plusieurs maîtres y tiennent. Le Conseil aussi, semble-t-il. Je ne m'y opposerai plus.
Liam cligna des yeux.
— Vraiment ?
— Ne confonds pas absence d'opposition et approbation.
Liam baissa les yeux. Cette fois, il ne chercha pas à répondre.
***
Les semaines suivantes passèrent vite.
À mesure que la date du départ approchait, l'Académie durcit encore le rythme. Liam n'avait plus seulement été repris : on comptait sur lui. Une erreur ne serait plus seulement ridicule ; elle décevrait ceux qui lui avaient rendu sa place.
Dans la cour, maître Morhen plaça un matin Liam et Jean face à face, sans leur demander leur avis.
— Quand je te vois combattre, Liam, j'ai l'impression d'entendre les histoires farfelues de ton vieux.
Morhen avait longtemps servi dans la milice de la capitale. Il parlait rarement sans avoir déjà prévu la fin de l'échange.
Liam fit tourner son bâton entre ses doigts.
— C'est un compliment ?
— Ne te prends pas la tête, dit Jean. Tu progresses.
Il était torse nu, luisant de sueur.
— Disons que tu as hérité de techniques originales, reprit Morhen.
Liam préféra cette version. Il savait que son style restait parfois brouillon. Malgré ses années perdues, il avait fini par aimer l'ordre des exercices, les consignes nettes, les chorégraphies où chaque geste avait sa place. Kvöt, lui, modifiait souvent l'enchaînement au dernier moment. Parfois, cela sauvait Liam. D'autres fois, cela le rendait ridicule.
Jean attaqua.
Le choc lui remonta dans les bras. Il se souvenait trop bien de l'autre scène : l'épée en bois, le masque brisé, le sang sur les planches. Il recula trop tôt. Son bâton tomba.
Jean le ramassa.
Le geste avait beau être simple, Liam sentit ses doigts se raidir. La dernière fois que Jean s'était approché de lui avec une arme à la main, il avait fallu du sang, des cris et une Pierre brûlante pour arrêter le désastre.
Cette fois, il lui rendit le bâton par le milieu.
— Ta garde se ferme trop tard.
Liam reprit l'arme.
Jean désigna son propre flanc, puis la position de ses appuis.
— Là, tu peux me faire reculer. Pas longtemps. Mais assez.
Morhen observa l'échange sans intervenir.
Liam recommença. Jean ne lui offrit rien. Liam attaqua franchement, crispé avant même le choc. Jean bloqua au dernier instant, puis recula d'un seul pas.
— Voilà, dit Jean.
Liam resta immobile une seconde, le bâton serré entre les doigts.
Morhen eut un grognement satisfait.
— Encore.
Liam obéit.
Les entraînements avec Morhen devinrent presque agréables. Le maître d'armes était rude, parfois brutal dans ses corrections, mais ses exigences restaient cohérentes. Avec lui, Liam se sentait moins à part. Avec Kvöt, il ne savait jamais ce qu'un exercice cherchait réellement à lui apprendre.
Certains maîtres finirent malgré tout par trouver un sens à sa version d'Ishtal. Ses écarts maladroits convenaient au personnage : il perdait sa place, volait un masque, revenait sous une forme presque sacrilège.
Pour lui, il s'agissait surtout de continuer ce qu'Olen avait commencé. Ishtal ne lui appartenait pas. Justement. Le rôle lui permettait de penser à Olen sans avoir à prononcer son nom.
Ce jour-là, il ne s'en sortait pas trop mal.
Il n'avait pas sa Pierre.
Les ballots de tissu apportés par la capitale avaient servi à tailler de nouveaux uniformes. Ils tombaient droit, mais n'offraient aucune poche où cacher l'objet. Les maîtres refusaient que les étudiants s'encombrent pendant les exercices. Plusieurs fois, Liam porta la main à une poche qui n'existait pas.
Le soir même, Kvöt trouva une solution.
***
À l'orée du petit bois, le vieil homme s'était installé au soleil, adossé à un tronc, comme s'il n'avait rien d'autre à faire. En réalité, ses doigts travaillaient la Pierre de Liam avec une vieille chaînette, une bande de cuir et plusieurs morceaux de tissu sombre.
La Pierre reposait dans un petit support de cuir. Kvöt avait laissé une ouverture, assez large pour le contact, assez étroite pour cacher la forme exacte. La chaînette permettrait de la porter au cou. Une seconde bande maintiendrait l'objet contre la poitrine, sous l'uniforme.
Sans poche, pas de Pierre. Sans Pierre, les journées de l'Académie redevenaient trop chargées, les souvenirs trop difficiles à tenir.
Liam regarda vers le village. Les toits dépassaient entre les branches. Derrière l'un d'eux, Orange devait compter des fioles, plier des draps, répondre aux questions à la place de sa mère.
Kvöt noua enfin la chaînette.
— Approche.
Liam obéit. Le vieil homme lui passa l'amulette autour du cou, puis ajusta la bande de cuir sous la tunique. La Pierre se posa contre sa poitrine, cachée sous le tissu.
Liam passa les doigts sur le cuir. Quand ses yeux piquèrent, il baissa la tête.
J'aurais aimé pouvoir vous montrer son visage à cet instant.
Kvöt rangeait déjà ses outils quand Liam le serra contre lui.
Le vieil homme se figea.
— Merci, souffla Liam.
Sa voix sortit étouffée contre l'épaule de Kvöt.
***
Cet été-là, la taverne ne désemplissait pas. Le père de Blueno en tenait désormais le comptoir, mais les habitants continuaient de voir en son fils le tavernier. Blueno passait entre les tables, parlait peu, écoutait beaucoup et servait parfois de la main gauche avec une lenteur appliquée.
Liam s'installa un soir près de la terrasse. L'air chaud sentait les bêtes, les lampes, le pain et la poussière.
— Tu as arrêté le lait de chèvre, à ce que je vois, dit Blueno en posant une chope devant lui. Pas un peu tôt pour l'alcool, à ton âge ?
— La dernière fois que j'en ai goûté, je suis devenu assez euphorique.
Blueno plissa les yeux, puis lâcha un souffle proche du rire.
— On ne boit pas quand on sourit déjà, garçon. Il faudrait voir ta mine. L'alcool, c'est pour les gens tristes. Après seulement, ils s'autorisent un sourire. Le tien vaut cent fois le leur.
Liam regarda la chope, puis la fit glisser vers Blueno.
L'ancien tavernier répondit d'un mouvement de tête, mais repoussa doucement le verre.
— C'est gentil. Je vais mieux. Avec le temps.
Il ajouta, après une hésitation :
— Certains jours, du moins.
Liam hocha la tête.
Au-delà de la terrasse, deux silhouettes répétaient entre les passants. Ymir portait l'uniforme blanc d'une Marcheuse de la Lune. Lamora avait déjà le noir de l'Astre. Ils tournaient l'un autour de l'autre, entre exercice et jeu, assez proches pour rendre la scène difficile à regarder.
Lamora riait peu. Ymir répondait presque aussitôt à chacun de ses sourires ; sa main se posait sur son épaule, son poignet, le pli de sa manche.
Liam baissa les yeux vers le fond nu de sa chope. Depuis combien de temps les fixait-il ?
Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas réellement parlé à Ymir.
Lamora avait changé avec les mois. Son visage s'était affiné, son assurance aussi. Il restait dur, parfois acerbe, mais il ne s'en servait plus contre tout le monde. Auprès d'Ymir, surtout, cette dureté le rendait presque séduisant.
Blueno, qui suivait son regard, se leva avec une pudeur tranquille.
— La jeunesse…
Liam répondit par un sourire pauvre.
Sur la place, le blanc et le noir attiraient déjà les regards. Dans la légende, l'Astre Noir convoitait une Marcheuse de la Lune. Et dans cette histoire-là, elle causait sa perte.
Liam trouva la coïncidence drôle, mais il ne rit pas.
***
La maladie de Dame Nihiline devint bientôt impossible à dissimuler.
Les volets de sa maison restaient plus souvent fermés. Trois soigneurs passèrent en trois jours. Le premier parla de repos. Le second de fièvre lente. Le troisième ne dit presque rien, et la nouvelle se répandit plus vite que les diagnostics.
Orange ne parla d'aucun des trois.
Elle arrivait plus tôt à l'Académie, repartait avant la fin des repas, et prenait sur elle les tâches laissées par sa mère. Une fois, Liam la vit dans la réserve, seule, occupée à compter les tuniques destinées au voyage. Elle s'arrêta au milieu d'une pile, les doigts serrés dans le tissu blanc. Sous la table, un sac de voyage à son nom attendait déjà, noué trop proprement. Elle le repoussa du pied, puis recommença depuis le début.
Il resta à l'entrée.
— Tu peux entrer. Ou continuer à respirer comme un voleur derrière la porte.
Liam avança.
— Je peux aider.
— Tu ne sais pas plier.
— Je peux apprendre.
Orange lui lança une tunique. Il la rattrapa mal. Une épingle tomba au sol. Elle le regarda, les bras croisés.
— Très convaincant.
Il ramassa l'épingle. Pendant quelques minutes, ils travaillèrent côte à côte. Orange corrigea ses plis sans ménagement. Liam accepta les remarques avec une docilité assez suspecte pour lui attirer un regard en biais.
— Tu fais exprès d'être supportable ? demanda-t-elle.
— Je peux arrêter.
— Non. Continue. C'est étrange, mais utile.
***
La veille du départ, l'escorte envoyée par la capitale s'installa au village.
Cette fois, les chevaux ne portaient plus la poussière du voyage. Les gardes avaient nettoyé leurs bottes, dressé les piquets et vérifié les harnais. Les étudiants tournèrent autour d'eux, fascinés par les armes, les insignes, les sacs de route. Certains riaient plus fort que d'habitude. D'autres comptaient déjà les places dans les charrettes.
Parmi les adultes de La Lisière, seul le prévôt prendrait la route avec eux. Les maîtres resteraient au village, l'Académie ne pouvant pas se vider davantage. La capitale fournirait l'escorte ; Trigone, l'encadrement sur place.
Liam observa longtemps les soldats.
Ils venaient trop tard pour Olen. Trop tard pour le père d'Olen. On leur confiait maintenant les vivants.
Sous son col, l'amulette reposait contre sa poitrine. Elle n'avait pas la chaleur inquiétante des mauvais jours. Son poids demeurait stable.
Sa place à l'Académie, le rôle d'Ishtal, la route vers Trigone : tout ramenait à Olen.
Il faisait désormais partie des leurs. Pour de bon, peut-être. Mais cette admission le faisait partir hors du village, sur une route décidée après un meurtre.
Le nom de Thariel passa dans quelques conversations, puis plus personne ne le prononça.
Liam, lui, y pensait encore.
La fête improvisée commença avant le coucher du soleil. On avait installé des tables dehors. Les parents apportaient de quoi manger, les maîtres affectaient de surveiller les excès, et le prévôt passait entre les groupes avec son sourire tendu. Liam chercha Orange plusieurs fois avant de la trouver près de la réserve, seule.
Une voisine avait accepté de veiller sur Dame Nihiline jusqu'au soir, pas davantage. Orange avait donc quelques heures. Liam ne lui demanda pas si elle voulait les passer au milieu de la fête.
— Viens, dit-il.
Elle le dévisagea.
— C'est un ordre ?
— Une fuite.
Cette réponse suffit. Elle le suivit.
Ils restèrent près du village, du côté du petit bois.
Au début, ils marchèrent en silence. Puis ils passèrent d'un sujet à l'autre, sans chercher d'ordre. Ils longèrent les prés, empruntèrent un sentier étroit et durent passer par-dessus un muret à moitié effondré. Orange monta la première, avec une aisance agaçante. Liam glissa, se rattrapa à elle, et manqua de les faire tomber tous les deux.
Un peu plus loin, elle trébucha vraiment.
La chute entraîna Liam avec elle. Ils glissèrent dans une rigole sèche, roulèrent dans l'herbe et la poussière, puis s'immobilisèrent. Liam avait une main coincée sous l'épaule d'Orange, le genou dans la boue, le visage beaucoup trop près du sien.
Orange cessa de rire.
Pendant un souffle, il ne vit plus qu'elle.
Puis un ronflement monta derrière eux.
Ils tournèrent la tête en même temps.
Kvöt dormait sous un arbre, à quelques pas, la bouche entrouverte. Le ronflement revint, grave, indifférent à leur gêne.
Orange plaqua une main sur sa bouche. Liam tint deux secondes. Pas davantage.
Kvöt ouvrit un œil.
Son regard passa de Liam à Orange, puis s'attarda sur leurs mains et leurs genoux mêlés. Sa bouche se ferma. Il cligna enfin, lentement, et baissa les yeux vers la boue sur leurs tuniques.
— Vous tombez toujours en duo, maintenant ?
Orange éclata de rire pour de bon. Liam l'entraîna vers le sentier avant que le vieil homme ne trouve mieux.
Lorsqu'ils retrouvèrent le chemin, ils rirent encore un peu.
Puis Orange regarda vers les maisons.
— Ma mère ne va pas mieux.
Liam ralentit.
Elle essuya de la terre sur sa manche. Le geste ne servit à rien.
— Ce matin, elle a voulu se lever pour vérifier les costumes. Elle n'a même pas atteint la porte.
Il ne répondit pas.
— Les soigneurs passent. Ils parlent. Ils conseillent. Ensuite ils repartent. Le reste de la journée, il n'y a que moi.
Ils entendaient la fête de loin, avec ses chants et ses appels trop vifs.
— Ce matin, j'ai demandé qu'on raye mon nom de la liste.
Elle fixa le sentier devant elle.
— J'avais même choisi mes deux scènes. Elles attendront dans un tiroir.
Liam se crispa.
— Tu es sûre ?
Elle le regarda de travers.
— Tu veux vraiment me demander ça ?
— Non. Enfin… si. Je ne sais pas.
Orange reprit la marche. Les herbes humides fouettaient ses chevilles. Liam la suivit avec un temps de retard.
— Je ne peux pas partir en la laissant comme ça, dit-elle. Même pour quelques semaines. Même pour Trigone.
Ils se turent un instant. Jusqu'ici, le voyage lui avait paru lointain. Soudain, il avait une date, une escorte, des routes, et Orange ne serait pas à ses côtés.
— Je comprends, dit-il.
La jeune fille eut un bref rire sans joie.
— Non. Tu acceptes. Ce n'est pas pareil.
Cette fois, il ne trouva rien. Il avait déjà imaginé le départ avec elle, les répétitions à Trigone, ses remarques pendant les moments pénibles, sa façon de rendre les journées plus supportables. Il n'avait pas prévu cette version : lui sur la route, elle près d'un lit.
— Dès qu'elle sera guérie, je trouverai bien un convoi pour vous rejoindre, reprit Orange. Ma mère connaît déjà Trigone. Si la capitale tient seulement la moitié de ses promesses, les relais ne resteront pas vides longtemps.
Elle eut un sourire bref, trop volontaire.
— Je sais. Ça fait beaucoup de si.
— Je croyais que ceux qui n'étaient pas sur la liste ne pouvaient pas rejoindre la délégation en cours de route.
Orange plissa les yeux.
— En gros, tu ne veux pas que je vienne ?
— Non. Je dis juste que je pourrais revenir te chercher.
Orange éclata de rire. Elle lui donna un coup léger sur l'épaule, presque tendre.
Ils approchaient de la sortie du petit bois. Au-delà, les lumières du village tremblaient déjà. Demain, Liam partirait avec les autres. Orange rentrerait vers la maison aux volets mi-clos, vers sa mère incapable d'atteindre la porte.
Liam prit la tête sans s'en rendre compte. Il n'avait pas envie de lui montrer son visage.
Derrière lui, Orange ne riait plus.
Sa main se posa de nouveau sur son épaule.
Il se retourna.
Elle était plus proche que prévu. Elle l'embrassa sans prévenir, presque avec colère.
Son premier baiser.
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