Le Départ (1/2)

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 2000 mots

La délégation de la capitale arriva par un matin étouffant, presque sans vent. Au début, on n'entendit rien. Puis les roues grincèrent au bas de la route, les sabots frappèrent la terre sèche, et les enfants coururent vers la place avant les adultes.

Liam resta d'abord sous l'auvent de la taverne. Les premiers cavaliers portaient des manteaux trop propres pour La Lisière. Derrière eux venaient deux charrettes de vivres, des sacs de grain, des rouleaux d'étoffe, des caisses cloutées, puis des hommes aux manches retroussées, embauchés pour réparer les relais.

Blueno, debout près de la porte, regardait les chevaux, sa manche vide plaquée contre le flanc. Son vieux père avait cessé d'essuyer les chopes. Les charretiers saluaient le vieil homme ; leurs regards glissaient ensuite vers la manche avant de se détourner. Personne ne commentait.

Sur l'estrade dressée à la hâte, l'émissaire parla de routes rouvertes, d'escortes, de postes de surveillance. Ses phrases avaient la propreté des mesures prises après coup. Il mentionnait les morts juste assez pour paraître respectueux, sans s'y attarder assez pour gêner la suite du discours.

Le prévôt de La Lisière se tenait à côté de lui, les mains derrière le dos. Il avait le sourire des jours où il se retenait d'insulter quelqu'un.

Liam ne retint pas tout. Il entendit surtout une formule, bientôt reprise dans les rangs derrière lui : les routes ne devaient plus faire peur.

Pour Liam, la formule sonnait faux. Olen était mort à peu de distance du village. Le père d'Olen était parti avec Blueno et n'en était pas revenu. Et maintenant, les adultes demandaient aux familles de faire confiance à l'escorte.

La foule n'entendit la suite que par morceaux : prévôts réunis devant témoins, postes renforcés, patrouilles promises. Si Thariel agissait bien derrière tout cela, ses hommes ne devaient plus pouvoir isoler les villages un par un.

Le roi avait tranché : avant la fin de la saison, une partie des élèves quitterait La Lisière pour poursuivre sa formation à Trigone, sous escorte.

Le nom de Trigone provoqua plus de réactions dans la foule que celui de Thariel.

***

Le jour même, l'Académie s'agita.

Les maîtres reçurent des listes, les élèves des consignes, et les couloirs se remplirent d'allées et venues. On cousait, on classait, on répétait, on recommençait. Les jeunes parlaient surtout de costumes, de dortoirs étrangers, de rivaux à humilier et de repas offerts.

Sa convalescence touchait à sa fin. Son retour à l'Académie se passa moins mal qu'il ne l'avait craint. L'Académie avait changé depuis son enfance : des élèves étaient partis, d'autres revenus, certains ne restaient qu'une saison. Plusieurs nouveaux venus ne connaissaient de lui que les rumeurs de son admission.

On parlait d'une performance, d'une folie, parfois d'un duel où Jean serait resté sans voix. Liam savait la part de mensonge contenue là-dedans.

Il apprit à soutenir les regards sans accélérer le pas.

Dame Nihiline l'aida. Malgré la fatigue, elle le plaçait simplement là où il devait être, corrigeait une posture, reprenait un chant ou lui confiait une consigne. Auprès d'elle, Liam cessait de guetter les regards autour de lui ; il redevenait presque un élève ordinaire.

Mais elle s'asseyait de plus en plus souvent. Sa voix portait moins loin. Deux fois, elle s'interrompit au milieu d'une phrase, une main contre la tempe, puis reprit avec un sourire trop calme.

Orange remarquait tout. Elle arrivait avec une clef à la ceinture, un registre sous le bras, ou des épingles accrochées à sa manche. Un élève cherchait une tunique. Elle répondait avant sa mère. Un maître réclamait l'ordre des scènes. Elle trouvait le feuillet sans lever les yeux.

Un soir, Liam la vit passer avec un paquet d'étoffes contre la poitrine. Il fit un pas, prêt à proposer son aide. Elle s'éloignait déjà.

Il resta là, la main à demi levée.

— Tu comptes saluer les murs toute la soirée ? demanda une voix derrière lui.

Dame Ua se tenait près de l'entrée de la salle noire. Liam baissa aussitôt la main.

Lors des funérailles de son ami, il avait accusé la Dame Noire devant tous. Puis, lors de son épreuve, il avait déformé sur scène les pas qu'elle tenait de sa famille.

Elle l'observa assez longtemps pour rendre le silence pénible.

— Dame Nihiline te protège beaucoup, dit-elle.

— Elle protège ses élèves.

— Tu t'inclus donc déjà parmi eux.

Liam chercha une réplique. Il n'en trouva pas une assez sûre.

Dame Ua entra dans la salle. Après une hésitation, Liam la suivit. Les murs y gardaient la fraîcheur, même au cœur de l'été. Au fond, les bâtons d'entraînement étaient rangés avec une précision presque menaçante.

— Tu garderas Ishtal, reprit-elle. Plusieurs maîtres y tiennent. Le Conseil aussi, semble-t-il. Je ne m'y opposerai plus.

Liam cligna des yeux.

— Vraiment ?

— Ne confonds pas absence d'opposition et approbation.

Liam baissa les yeux. Cette fois, il ne chercha pas à répondre.

***

Les semaines suivantes passèrent vite.

À mesure que la date du départ approchait, l'Académie durcit encore le rythme. Liam n'avait plus seulement été repris : on comptait sur lui. Une erreur ne serait plus seulement ridicule ; elle décevrait ceux qui lui avaient rendu sa place.

Dans la cour, maître Morhen plaça un matin Liam et Jean face à face, sans leur demander leur avis.

— Quand je te vois combattre, Liam, j'ai l'impression d'entendre les histoires farfelues de ton vieux.

Morhen avait longtemps servi dans la milice de la capitale. Il parlait rarement sans avoir déjà prévu la fin de l'échange.

Liam fit tourner son bâton entre ses doigts.

— C'est un compliment ?

— Ne te prends pas la tête, dit Jean. Tu progresses.

Il était torse nu, luisant de sueur.

— Disons que tu as hérité de techniques originales, reprit Morhen.

Liam préféra cette version. Il savait que son style restait parfois brouillon. Malgré ses années perdues, il avait fini par aimer l'ordre des exercices, les consignes nettes, les chorégraphies où chaque geste avait sa place. Kvöt, lui, modifiait souvent l'enchaînement au dernier moment. Parfois, cela sauvait Liam. D'autres fois, cela le rendait ridicule.

Jean attaqua.

Le choc lui remonta dans les bras. Il se souvenait trop bien de l'autre scène : l'épée en bois, le masque brisé, le sang sur les planches. Il recula trop tôt. Son bâton tomba.

Jean le ramassa.

Le geste avait beau être simple, Liam sentit ses doigts se raidir.

Cette fois, Jean lui rendit le bâton par le milieu.

— Ta garde se ferme trop tard.

Liam reprit l'arme.

Jean désigna son propre flanc, puis la position de ses appuis.

— Là, tu peux me faire reculer. Pas longtemps. Mais assez.

Morhen observa l'échange sans intervenir.

Liam attaqua de nouveau, franchement, crispé avant même le choc. Jean ne lui offrit rien : il bloqua au dernier instant, puis recula d'un seul pas.

— Voilà, dit Jean.

Liam resta immobile une seconde, le bâton serré entre les doigts.

Morhen eut un grognement satisfait.

— Encore.

Liam obéit.

Les entraînements avec Morhen devinrent presque agréables. Le maître d'armes était rude, parfois brutal dans ses corrections, mais ses exigences restaient cohérentes. Avec lui, Liam se sentait moins à part. Avec Kvöt, il ne savait jamais ce qu'un exercice cherchait réellement à lui apprendre.

Certains maîtres finirent malgré tout par trouver un sens à sa version d'Ishtal. Ses écarts maladroits convenaient au personnage : il perdait sa place, volait un masque, revenait sous une forme presque sacrilège.

Pour lui, il s'agissait surtout de continuer ce qu'Olen avait commencé. Ishtal ne lui appartenait pas. Justement. Le rôle lui permettait de penser à Olen sans avoir à prononcer son nom.

Ce jour-là, il ne s'en sortait pas trop mal.

Il n'avait pas sa Pierre.

Les ballots de tissu apportés par la capitale avaient servi à tailler de nouveaux uniformes. Ils tombaient droit, mais n'offraient aucune poche où cacher l'objet. Les maîtres refusaient que les étudiants s'encombrent pendant les exercices. Plusieurs fois, Liam porta la main à une poche qui n'existait pas.

Le soir même, Kvöt trouva une solution.

***

À l'orée du petit bois, le vieil homme s'était installé au soleil, adossé à un tronc, comme s'il n'avait rien d'autre à faire. En réalité, ses doigts ajustaient autour de la Pierre de Liam une vieille chaînette, une bande de cuir et plusieurs morceaux de tissu sombre.

La Pierre reposait dans un petit support de cuir. Kvöt avait laissé une ouverture, assez large pour le contact, assez étroite pour cacher la forme exacte. La chaînette permettrait de la porter au cou. Une seconde bande maintiendrait l'objet contre la poitrine, sous l'uniforme.

Sans poche, pas de Pierre. Sans Pierre, les journées de l'Académie redevenaient trop chargées, les souvenirs trop difficiles à tenir.

Liam regarda vers le village. Les toits dépassaient entre les branches. Derrière l'un d'eux, Orange devait compter des fioles, plier des draps, répondre aux questions à la place de sa mère.

Kvöt noua enfin la chaînette.

— Approche.

Liam obéit. Le vieil homme lui passa l'amulette autour du cou, puis ajusta la bande de cuir sous la tunique. La Pierre se posa contre sa poitrine, cachée sous le tissu.

Liam passa les doigts sur le cuir. Quand ses yeux piquèrent, il baissa la tête.

J'aurais aimé pouvoir vous montrer son visage à cet instant.

Kvöt rangeait déjà ses outils quand Liam le serra contre lui.

Le vieil homme se figea. Puis sa main se posa entre les omoplates du garçon.

— Merci, souffla Liam.

Sa voix sortit étouffée contre l'épaule de Kvöt.

***

Cet été-là, la taverne ne désemplissait pas. Le père de Blueno en tenait désormais le comptoir, mais les habitants continuaient de voir en son fils le tavernier. Blueno passait entre les tables, parlait peu, écoutait beaucoup et servait parfois de la main gauche avec une lenteur appliquée.

Liam s'installa un soir près de la terrasse. L'air chaud sentait les bêtes, les lampes, le pain et la poussière.

— Tu as arrêté le lait de chèvre, à ce que je vois, dit Blueno en posant une chope devant lui. Pas un peu tôt pour l'alcool, à ton âge ?

— La dernière fois que j'en ai goûté, je suis devenu assez euphorique.

Blueno plissa les yeux, puis lâcha un souffle proche du rire.

— On ne boit pas quand on sourit déjà, garçon. Il faudrait voir ta mine. L'alcool, c'est pour les gens tristes. Après seulement, ils s'autorisent un sourire. Le tien vaut cent fois le leur.

Liam regarda la chope, puis la fit glisser vers Blueno.

L'ancien tavernier répondit d'un mouvement de tête, mais repoussa doucement le verre.

— C'est gentil. Je vais mieux. Avec le temps.

Il ajouta, après une hésitation :

— Certains jours, du moins.

Liam hocha la tête.

Au-delà de la terrasse, deux silhouettes répétaient entre les passants. Ymir portait l'uniforme blanc d'une Marcheuse de la Lune. Lamora avait déjà le noir de l'Astre. Ils tournaient l'un autour de l'autre, entre exercice et jeu, assez proches pour rendre la scène difficile à regarder.

Lamora riait peu. Ymir répondait presque aussitôt à chacun de ses sourires ; elle lui touchait l'épaule, le poignet, le pli de la manche.

Liam baissa les yeux vers le fond nu de sa chope. Depuis combien de temps les fixait-il ? Il n'aurait pas su dire s'il enviait Lamora, ou la facilité avec laquelle ces deux-là semblaient s'être choisis.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas réellement parlé à Ymir.

Lamora avait changé avec les mois. Son visage s'était affiné, son assurance aussi. Il restait dur, parfois acerbe, mais il ne s'en servait plus contre tout le monde. Auprès d'Ymir, surtout, cette dureté le rendait presque séduisant.

Blueno, qui suivait son regard, se leva avec une pudeur tranquille.

— La jeunesse…

Liam répondit par un sourire pauvre.

Sur la place, le blanc et le noir attiraient déjà les regards. Dans la légende, l'Astre Noir convoitait une Marcheuse de la Lune. Et dans cette histoire-là, elle causait sa perte.

Liam trouva la coïncidence drôle, mais il ne rit pas.

💬 Commentaires 2

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scifan • 1 mois
C'est extrêmement bien écrit, j'adore l'histoire et ton style. ❤️❤️❤️
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Ayzikin Auteur • 4 semaines, 1 jour
Tant mieux. Je vais poster la suite. Bien sûr, tu as tout le temps du monde.
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