Chapitre 8 - Le Survivant
La hanche de Liam conserva longtemps la marque de la Pierre. Une rougeur d'abord, puis une brûlure plus nette, presque ronde. Sur les bords, la peau tirait à chaque mouvement. Le moindre pas la réveillait. Le moindre effort aussi. Lorsque Kvöt approchait la main pour examiner la plaie, Liam retenait son souffle avant même d'avoir mal.
Sur l'estrade, Liam avait découvert un usage de la Pierre que Kvöt lui-même ne lui avait jamais enseigné. Elle n'avait rien guéri : sa blessure demeurait entière. La Pierre avait seulement tenu la douleur à distance, détourné le cri du corps assez longtemps pour qu'il se relève.
Jusque-là, Liam s'en servait surtout pour retrouver des souvenirs : une carte, un chant, un visage. Son affinité avec les rêves lui permettait parfois d'aller plus loin. Il n'avait plus l'impression de revoir une image, mais d'entrer dans la Pierre et d'y être retenu.
Est-ce un don enviable ? Je l'ai cru. Je n'en suis plus si sûr. Sa convalescence le prouve : ne plus sentir la douleur ne protège pas le corps.
***
Près d'un mois après l'épreuve de Liam, une pluie froide tombait sur la place. Une grande partie du village s'était pourtant massée autour de la petite estrade, les derniers rangs serrés contre les façades. Blueno parlait, mais sa voix portait mal. Ses paroles circulaient de bouche en bouche. Même ceux qui n'entendaient pas voyaient sa manche vide.
Son compagnon de route n'était pas revenu. Blueno, lui, avait perdu un bras. Son visage ravagé suffisait à faire taire les murmures.
Au premier rang, Liam serrait la Pierre au fond de sa poche. Les images d'Olen revenaient avec une netteté douloureuse.
L'ex-tavernier parlait par morceaux. Les relais ouverts au vent. Les étables vides. Les foyers froids. Des routes où les témoins disparaissaient avant qu'on les interroge. Des lieux qui n'étaient plus attaqués : vidés d'avance.
À chaque nom de lieu, quelqu'un dans la foule le répétait plus bas. À chacun de ses silences, les gouttes frappaient le bois de l'estrade tandis que les regards allaient vers sa manche vide.
Puis le nom de Thariel passa de bouche en bouche.
Cette fois, personne ne le répéta trop fort.
Il posa sa main restante sur le bord de l'estrade.
— À la capitale, ils savent, dit-il.
Le prévôt ne bougea pas. Son visage, d'ordinaire si prompt à chercher l'ironie, ne trouva rien.
— Ils savent, reprit-il. Ils vérifient. Ils discutent. Ils enverront une délégation.
Un murmure parcourut la place.
— Une délégation, pas une réponse.
Près de l'estrade, le prévôt gardait les mains croisées dans son dos. Dame Ua observait déjà la foule, passant d'un visage à l'autre.
Puis Blueno tourna la tête vers l'espace vide à côté de lui.
Liam l'avait remarqué sans le comprendre. Le père d'Olen aurait dû s'y tenir, droit malgré son chagrin.
Les doigts de Blueno se resserrèrent sur le bois. Ses lèvres remuèrent une première fois sans qu'aucun son ne sorte.
Enfin, les mots vinrent : le père d'Olen ne reviendrait pas. Blueno baissa les yeux.
Dans la foule, Orange baissa la tête.
Liam ne vit d'abord que ses cheveux collés à ses joues, puis ses doigts crispés autour de ses bras. Elle avait vu cet homme près du corps de son fils. Elle l'avait vu lever la main sur Liam, puis s'arrêter devant elle.
La pluie coulait sur les joues d'Orange ; Liam ne sut pas si elle pleurait. Derrière elle, quelques adultes détournèrent les yeux. Personne ne regardait vers la maison d'Olen.
Blueno reprit. Sa voix avait perdu son élan.
— Ce n'est plus seulement l'affaire d'Olen, dit-il. Ni celle de son père. Ni la mienne. S'ils peuvent atteindre un village, ils peuvent en atteindre d'autres. S'ils peuvent atteindre un enfant, ils peuvent recommencer.
Personne ne répéta. Même au fond de la place, les bouches restèrent fermées.
Malgré ses propres larmes, Liam distingua celles de Blueno. Il rejoignit Orange et l'enlaça, d'abord maladroitement. Elle referma les bras sur lui.
Il repensa au père d'Olen. À sa main levée, aux mots lancés sur lui le jour des funérailles.
La place vide sur l'estrade l'empêchait presque de respirer.
Il ne pensa plus qu'à Thariel. Pour l'instant, aucun autre nom ne tenait dans sa tête. Ceux de Thariel paieraient.
***
Dans les jours qui suivirent, le récit de Blueno se répandit dans tout le village, puis s'usa à force d'être répété. Les feux se rallumèrent dans les maisons.
Un soir, la famille de Liam tenta malgré tout de célébrer son admission. Ses parents et Kvöt avaient pris place autour de la table. Plus le temps passait, plus Liam comptait le vieil homme parmi les siens. Une bourse marquée du sceau de l'Académie reposait au milieu de la table.
Personne n'osa appeler cela une fête. Le mot aurait sonné trop fort, si peu de temps après le retour de Blueno et la place vide auprès de lui. Pourtant, cette bourse confirmait la réussite du contrat et promettait peut-être des repas moins maigres. Sa mère paraissait plus sereine. Son père se révéla même capable d'être drôle sans se réfugier dans le cynisme.
Depuis l'épreuve, chaque regard vers ses parents ramenait Liam au même instant : lui au sol, eux bloqués dans les gradins. Il avait attendu qu'ils viennent.
Peut-être la foule et le rite les avaient-ils empêchés de l'atteindre. Liam n'arrivait pas encore à leur accorder cette excuse.
Sa mère posa soudain les yeux sur lui. Pas longtemps. Depuis le début du repas, elle avait déjà regardé deux fois sa hanche, là où la Pierre avait brûlé le tissu et la peau. Son père, lui, tournait son verre entre ses doigts, sans boire.
— On ne voyait presque rien, ce jour-là, dit-il enfin. Puis je t'ai vu au sol.
Il baissa les yeux vers la table. Sa mère serra les lèvres.
Cette fois, elle ne resta pas assise.
Elle quitta la pièce, puis revint avec une bande propre et un petit pot d'onguent. Elle posa le tout près de l'assiette de Liam. Il attendit la suite. Sa mère approcha la main du bandage, puis la referma sur le dossier de la chaise.
— Après manger, dit-elle seulement.
Le repas fut servi. Entre deux regards évités, personne ne trouva mieux que de manger.
Après le repas, sa mère finit par refaire le bandage, avec une lenteur presque maladroite. Personne ne parla beaucoup. Quand elle eut terminé, Liam murmura un merci trop bas pour être sûr qu'elle l'entende. Il ne lui pardonnait pas encore. Mais, lorsqu'elle vérifia une dernière fois le nœud du tissu, il ne se déroba pas.
Ensuite seulement, la soirée reprit.
Peu à peu, les voix gagnèrent en volume. Ses parents se mirent à danser, et Liam se détendit. Il goûtait l'alcool pour la première fois ; il lui était peut-être déjà monté à la tête. Voir son père rire trop fort, puis se taire comme surpris par sa propre voix, lui plut plus qu'il ne l'aurait admis.
Kvöt entraîna même sa mère dans la danse. Lorsqu'elle s'épuisa, Liam prit le relais. Le vieil homme ne semblait pas près de fatiguer.
Plus tard dans la nuit, Liam sortit et, pour une fois, pas en cachette. Son père avait fini par donner son accord, à condition qu'il reste près du village et n'approche pas la grande forêt. Il retrouva bientôt Orange. Ensemble, ils suivirent les chemins du petit bois, du côté des maisons, et parlèrent pendant des heures.
Orange gratta la boue du bout de sa chaussure, puis parla.
— Tu sais… pendant un temps, j'ai eu peur de sortir. Surtout la nuit. Après ce qui est arrivé à Olen.
Après ce nom, ils firent encore quelques pas sans parler.
— Je me sentais si lâche, ajouta-t-elle. Toi aussi, tu as eu peur ?
Liam ne répondit pas. Orange tourna la tête vers lui, puis baissa les yeux.
— Et puis… il y avait déjà eu La Brute, juste avant ce qui est arrivé à Olen, reprit-elle. Ce type n'a rien d'humain. Je me rappelle ta tête à l'Académie… Il t'avait mis dans un sale état.
Liam sentit la gêne lui monter au visage. Il ne l'interrompit pas.
— J'ai eu peur de La Brute, admit-il. Encore aujourd'hui. Mais je crois… qu'il s'est calmé.
Silence.
— En revanche, l'ordure envoyée par Thariel… ce n'est pas pareil. Quand je pense à lui, mes mains se ferment toutes seules.
Orange soutint son regard.
— Je veux le retrouver. Lui faire dire pourquoi. Et… le tuer, je crois.
Elle baissa les yeux vers le chemin.
— Alors ne te trompe pas de cible. Sur scène, tu as failli le faire. Je ne dis pas que Jean ne t'a pas fait mal. Je l'ai vu. Mais vers la fin, il avait vraiment perdu son assurance. De là où j'étais, ça ne faisait plus partie du rôle. Entre nous… Jean est de loin le meilleur combattant de l'Académie. Mais son jeu, lui, ne suit pas.
Ils poursuivirent leur marche, se rattrapant dans les passages traîtres. Malgré le froid, ils ralentissaient pour ne pas rentrer tout de suite.
— Comment tu as fait pour te relever ? Et ne me dis pas que c'était Ishtal qui s'était effondré au sol !
— J'ai… ignoré la douleur.
Orange ne répondit pas tout de suite.
— Ignoré, répéta-t-elle.
Liam détourna les yeux plus vite qu'il ne l'aurait voulu.
Sa main remonta vers la Pierre, puis s'arrêta. Il avait réussi à la cacher jusque-là. Face à Orange, pourtant, l'envie de la toucher revenait.
— J'aimerais pouvoir faire pareil, lâcha-t-elle. Pas pour la douleur. Pour le reste.
Olen, parfois, avait su lui faire quitter le rôle qu'elle tenait devant les autres. Cette nuit-là, elle marcha plus près de Liam que d'habitude.
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