Ce qu'on ne veut plus garder (2/2)

📖 Nul n'écrira ma fin ✍️ Ayzikin 📝 1211 mots

Dehors, la lune avait disparu derrière les nuages.

Dans le bois, il n'y avait plus que des troncs noirs, de la boue sous les semelles et l'odeur humide des feuilles mortes. Un souffle froid faisait remuer les arbres tout près de lui.

Liam avança en serrant la Pierre dans sa poche.

À chaque pas, ses côtes, ses bleus, son souffle court lui rappelaient La Brute. Il aurait dû faire demi-tour. Il avait déjà payé trop cher une mauvaise décision.

Le chant avait cessé.

Liam s'arrêta, l'oreille tendue.

Il se perdit vite. Ou crut se perdre. Les arbres se ressemblaient tous, et le sentier qu'il avait suivi disparut derrière lui. Il allait rebrousser chemin lorsqu'une lueur trembla entre les troncs.

Il s'en approcha, attiré malgré lui.

Une voix l'arrêta net.

— Tu ignores ta chance, petit capricieux.

Il connaissait cette voix : Dame Ua.

L'une des enseignantes de l'Académie. Une salle lui revint aussitôt : le parquet, les regards, cette femme au-dessus de lui, froide et droite. Liam s'accroupit derrière un tronc, le souffle court.

Dans le halo de la lanterne, Lamora était là.

Son arrogance habituelle avait disparu. Pas tout à fait. Face à Dame Ua, il semblait plus jeune, plus dur aussi, ramené à une obéissance sèche.

Ses mouvements ressemblaient à une danse. Mais il répétait des gestes secs, précis, trop violents pour une simple chorégraphie. Dame Ua corrigeait tout : le bras, la hanche, l'appui du pied, l'angle du coude.

— Plus bas.

Lamora recommença.

— Tu frappes avec la colère, dit-elle. La colère prévient toujours l'adversaire.

Lamora reprit sa position.

— Je tiens ces pas de ma famille. Les académies ne les découvriront pas avant que tu sois prêt. Encore.

Dame Ua corrigea une dernière fois l'angle du bras, puis disparut entre les troncs. Lamora resta seul.

Même sans elle, Lamora continua : le même pas, le même pivot, le même arrêt brutal. Encore.

Liam le fixa, dérouté.

Les nuages se déchirèrent au-dessus des arbres.

La lune reparut, et sa lumière pâle glissa entre les branches.

Liam comprit trop tard qu'elle tombait sur lui. Sur ses bandages. Sur son visage tuméfié.

Lamora tourna la tête.

— Bordel… toi ?

En une seconde, il fut sur lui.

Liam n'eut pas le temps de fuir. Lamora le saisit par le col et le plaqua contre un tronc. Ses pieds touchèrent à peine le sol. La douleur lui traversa le torse, réveillant toutes les blessures encore fraîches.

— Tu m'espionnes maintenant ?

Liam tenta de répondre. Aucun son ne sortit.

Lamora resserra sa prise.

— Répète un mot là-dessus, et je te tue.

Cette fois, Liam entendit la menace, le souffle court de Lamora, la boue sous ses propres talons, la forêt autour d'eux.

Puis le chant s'éleva.

La main de Lamora resta fermée sur son col, mais son visage changea. La rage demeura, retenue.

Liam cessa lui aussi de bouger.

La voix venait de plus loin, derrière des arbres serrés. Elle n'était pas forte. Elle n'avait pas besoin de l'être. Elle traversait le bois sans effort.

Lamora le relâcha presque malgré lui.

Le garçon tomba sur ses pieds, chancela, puis se redressa. L'ouverture était là.

Au lieu de cela, il courut vers la voix.

— Hé, souffla Lamora.

Liam continua.

Derrière un buisson, entre deux troncs, il aperçut enfin la source du chant : une silhouette de fille. Rien de plus, d'abord : la courbe d'une tête inclinée, le mouvement d'une mèche dans la nuit, une main levée qui suivait le rythme. La lune revenue ne suffisait pas à livrer son visage. Elle en dessinait seulement les bords.

Liam sentit la Pierre contre sa cuisse.

Il la sortit sans même y penser. L'objet noir se confondait avec l'obscurité autour de lui. Il ne savait pas encore comment garder un souvenir. Pas vraiment. Alors il fit la seule chose possible : il écouta de toutes ses forces.

Lamora arriva derrière lui.

Cette fois, il ne dit rien.

Son épaule effleura presque celle de Liam. Il gardait les yeux fixés sur la fille, comme si le chant avait suspendu sa colère.

Le chant s'interrompit brusquement.

Un battement d'ailes traversa les branches.

Un oiseau se posa près d'elle.

Liam ne connaissait pas cet animal. Pas un oiseau du coin. Trop blanc pour cela. Son plumage captait la moindre lueur, et quelque chose pendait autour de son cou : une amulette sombre, polie, ovale, trop travaillée pour venir d'ici.

La fille se retourna brusquement.

Elle resta immobile, la main encore suspendue devant elle. L'animal inclina la tête. Elle fit un pas vers lui, hésita, puis s'arrêta de nouveau.

Liam retint son souffle.

Même de loin, il comprit qu'elle ne connaissait pas l'oiseau.

L'oiseau ne semblait pas avoir peur. Il sautilla sur une branche basse, puis déploya légèrement les ailes pour retrouver son équilibre. La fille baissa les yeux vers le bijou noir pendu au cou de l'oiseau. Elle tendit la main, lentement, avec une prudence extrême.

L'oiseau recula d'abord, puis se laissa approcher. Les doigts de la fille effleurèrent l'amulette.

Liam serra la Pierre.

Cette fois, il avait obtenu son attention.

Puis sa voix revint, plus basse cette fois, pour l'oiseau, pour la forêt, pas pour Liam.

Il serra la Pierre.

Le chant, l'oiseau blanc, l'amulette noire, la silhouette de la fille, sa main suspendue devant elle : il voulut tout garder avant la fin de l'instant.

Quand la fille s'éloigna enfin entre les troncs, l'oiseau sur le bras, Liam ne bougea pas. Lamora non plus.

Longtemps, Liam continua d'entendre le chant dans le silence.

Alors Lamora se tourna vers lui.

La menace revint dans ses yeux. Il regarda l'endroit où elle avait disparu, puis attrapa de nouveau Liam par le col, moins violemment qu'avant, mais assez pour lui rappeler la différence entre eux.

— Je te le redis : l'entraînement, Dame Ua, moi… Tout ça, tu l'oublies.

Liam ne répondit pas.

Lamora rapprocha son visage du sien.

— Si tu en parles à quelqu'un, je saurai que ça vient de toi.

Les aspérités de la Pierre s'imprimèrent dans sa paume.

— Tu as vu l'oiseau ?

— Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?

— La fille, alors. Tu la connais ?

Lamora le fixa une seconde de trop.

— Plus que toi.

Puis il le lâcha.

— Ne t'approche plus d'elle.

💬 Commentaires 6

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Dadada • 1 jour, 1 heure
Très chouette
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Soren.L • 4 jours, 23 heures
Le passage avec la jeune fille et l’oiseau est vraiment magnifique. Il contraste fortement avec celui de Lamora, empreinte de colère.
Reste maintenant à découvrir qui sont cette fille et cet oiseau.
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Jmi • 5 jours, 5 heures
La scène dans la forêt fonctionne très bien : elle rapproche Liam et Lamora : pendant quelques instants, le chant suspend presque tout ce qui les oppose. On comprend aussi que Liam commence à saisir ce que la Pierre peut réellement lui permettre de conserver.
Mais qui est cette fille, pourquoi lui la connaît-il ?
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patrick.skedli • 1 semaine
Etrange rencontre et une pierre de plus dans le mur du mystère qui entoure Liam.
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Ayzikin Auteur • 1 semaine
Tu choisis bien tes termes.
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scifan • 1 semaine, 1 jour
Là, c'est une division, je me souviens bien de cette scène. La relire a posteriori est intéressant, ma compréhension est plus profonde. ❤️❤️
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