Ce qu'on ne veut plus garder (1/2)
De ses rêves, Liam gardait des souvenirs plus nets que ceux de ses journées. Certains lui revenaient si souvent qu'il avait appris à les retrouver.
Il dut quitter son rêve à regret.
Quelqu'un était là.
Il le sentit avant même d'ouvrir les yeux. Sa mère était assise au pied du lit, silencieuse, les mains posées sur ses genoux. Quand il ouvrit les yeux, un sourire discret échappa à sa mère, puis s'effaça. Sans un mot, elle l'aida à s'asseoir, lui fit boire un peu d'eau, puis examina ses blessures avec prudence.
— Il a fait du bon travail… souffla-t-elle. Tu serais sûrement mort sans lui.
Elle parla. Trop vite d'abord, puis plus bas. Liam retint surtout ses doigts serrés sur le gobelet, sa voix qui montait à certains mots, et la manière dont elle évitait de regarder ses bandages. Les phrases lui arrivaient par morceaux. Son corps pesait trop lourd. Sa peau tirait sous les bandes. À chaque mouvement, la douleur revenait. Puis le visage de La Brute reprenait toute la place.
Le visage de son agresseur revenait par éclats. La course. La main sur son col. La terre. Le sang. Puis la présence de Kvöt, penché sur lui.
Liam ferma les yeux.
***
Les jours suivants, il dormit mal. Chaque déplacement réveillait une douleur différente. Quand rester couché devint pire que marcher, Liam retourna à l'Académie.
Pas pour les cours. Il venait chercher Lamora. Il voulait savoir si La Brute avait agi seule.
Dans les couloirs, les conversations baissèrent d'un ton. Les regards se tournaient vers lui. Mais cette fois, les remarques ne sortaient pas. Même les enfants les plus cruels détournaient les yeux, soudain moins sûrs d'eux.
La salle de répétition donnait sur la cour. Olen s'y tenait déjà, vêtu d'une tunique éclatante. Face à lui, une jeune fille reprenait une phrase chantée avec une précision tranquille. Elle ne haussait pas la voix, ne se pressait pas. Pourtant, le rythme venait d'elle.
Orange. C'est ainsi qu'on la surnommait.
Liam la connaissait de loin : la fille de Dame Nihiline, cheveux roux, voix sûre, toujours choisie pour chanter, danser et donner à tout cela l'air facile. On la voyait souvent rester après les répétitions, seule, à reprendre une entrée jusqu'à ce que sa mère ferme la salle.
Dame Nihiline se tenait au fond de la salle.
Parmi les souvenirs moins hostiles laissés par l'Académie, il y avait cette femme. Jamais elle ne l'avait traité comme une erreur à corriger. Elle ne l'avait pas sauvé de tout ; personne n'y était parvenu. Mais il se souvenait de sa voix, de sa patience.
À la première erreur d'Olen, elle inclina seulement la tête. Il recommença aussitôt, plus droit, plus appliqué.
Elle remarqua Liam.
Son regard descendit une seconde vers les bandages, puis revint aux yeux du garçon. Elle ne s'exclama pas. Elle ne fit pas de lui un spectacle.
— Faites une pause, dit-elle simplement.
Elle s'approcha.
— Liam. Viens t'asseoir un instant.
Il obéit. Pas par docilité. Plutôt par souvenir : avec elle, autrefois, s'asseoir n'avait jamais été une punition.
Dame Nihiline désigna seulement un banc. Ni main tendue ni questions devant tout le monde.
— Olen, va lui chercher de l'eau.
Olen s'exécuta aussitôt. Il revint avec le gobelet et le tendit à Liam d'un air solennel.
Orange, elle, n'avait pas bougé. Elle le dévisageait d'un regard dur.
— Qui t'a fait ça ?
— La Brute, répondit Liam.
Sa voix sortit plus basse qu'il ne l'aurait voulu. Olen effleura avec précaution les bosses de son visage, comme s'il avait besoin de les toucher pour y croire. Dame Nihiline garda le silence. Sa bouche se serra légèrement.
La répétition reprit après que Liam eut bu. Orange retrouva sa place face à Olen. Elle incarnait une enchanteresse, et lui, un esprit égaré qui tentait de la conquérir par le rire.
Liam détourna les yeux.
Il profita d'une hésitation dans l'exercice pour demander où se trouvait Lamora.
— Je ne sais pas, répondit Orange. Je ne suis même pas sûre de l'avoir vu hier. Demande à Jean, il s'entraîne toujours au même endroit.
Dans la salle suivante, Jean s'entraînait à l'épée. Liam s'en étonna malgré lui. Le garçon semblait encore mieux taillé qu'autrefois. Lorsque Liam lui demanda où était Lamora, Jean abaissa son arme.
— T'en fais pas. Dès qu'il remet les pieds ici, il va m'entendre.
Liam voulut remercier Jean, mais les mots, étouffés par les bandages, restèrent à moitié dans sa gorge.
— Sinon… ça fait plaisir de te revoir, ajouta Jean.
Il détourna les yeux.
— Même dans cet état-là.
Un sourire bref.
— Je voulais… pour avant.
Il serra la poignée de son arme, puis la relâcha aussitôt.
— J'étais con. Enfin, on l'était tous.
Silence.
— Le combat, c'est toujours pas ton truc.
Il désigna les bandages d'un geste léger.
— Bref… j'aurais pas dû en profiter.
Il s'interrompit soudain.
— C'est qui, le vieux qui nous mate là-bas ?
Liam tourna la tête à son tour.
— Il s'appelle Kvöt.
***
Plus tard, en fouillant mes tiroirs, j'ai retrouvé quelques pages d'un ancien voyage. Les mots venaient d'une langue morte, traduits du mieux possible. Mal, peut-être.
Ces pages parlaient des Marcheurs.
Jadis, ce peuple vénérait deux astres : le Soleil et la Lune. Puis, une nuit, un point noir traversa le ciel.
Ils ne l'aperçurent qu'une fois. Les plus fervents retinrent la direction.
Alors ils partirent. Ils abandonnèrent leurs terres, leurs temples, leurs morts. Pendant des années, ils suivirent l'endroit où l'astre avait disparu.
Quand ils atteignirent enfin une terre habitée, ils se divisèrent. Certains croyaient l'astre encore au-delà. D'autres voyaient dans ce peuple un gardien placé sur leur route. D'autres encore finirent par y voir un voleur.
Le doute dura peu. Les soupçons prirent le dessus. La guerre suivit.
***
Un matin de cette même semaine, on frappa à la porte de chez Liam. Son père alla ouvrir. Sur le seuil se tenait Lamora, droit, provocant. Après un bref échange, son père se tourna vers l'intérieur :
— Liam ! Viens, on t'attend.
Quand Liam arriva, son père le dévisagea un instant, puis lança d'un ton franc, devant l'invité :
— Je ne le connaissais pas, cet ami-là… Ça change de l'autre gosse hideux.
Lamora ne rit pas.
Là-dessus, il tourna les talons. Liam fixa le seuil, incapable de soutenir le regard de Lamora.
— Lamora… murmura-t-il.
Lamora ne répondit pas. Son regard s'attarda sur les bandages, les lèvres fendues, les marques encore sombres.
— Jean m'a pas menti, dit-il enfin. T'es vraiment arrangé.
Liam attendit la suite. Une moquerie. Un rire. N'importe quoi de connu.
Rien ne vint.
— La Brute… souffla-t-il.
Lamora releva les yeux vers lui.
— Justement. Tu lui as fait quoi ? Il n'est plus pareil.
— Quoi ?
— La Brute est méconnaissable.
Le mot resta entre eux.
Liam sentit sa nuque se raidir. La dernière image qu'il gardait de La Brute n'avait rien d'un garçon calmé : une main sur son col, du sang dans la bouche.
— Enfin, t'en fais pas. Il ne t'embêtera plus. Va savoir pourquoi… il a l'air calmé pour de bon.
Liam resta immobile.
Lamora s'approcha d'un pas. Pas assez pour le frapper. Assez pour lui rappeler qu'il pouvait le faire.
— C'est toi qui lui as demandé ? demanda Liam.
— Demandé quoi ?
— De me faire ça.
Lamora recula le menton d'un rien.
— Non.
Il avait répondu trop vite pour mentir avec élégance. Ou trop sèchement pour supporter l'accusation.
— Il a juste un grain, ajouta-t-il.
— Alors pourquoi tu es venu ?
Lamora eut un bref sourire. Le sourire sonnait faux.
— Parce que Jean me casse les couilles. Et la mère de la rousse aussi.
Il observa encore les blessures de Liam.
— Et parce que je voulais voir ta tête.
Le regard de Lamora se referma peu à peu.
— C'est fait. Maintenant, lâche-moi avec ça.
Il tourna les talons.
Quand la porte se referma, Liam resta devant le seuil, les doigts crispés sur le bois. Il ne savait pas si Lamora avait menti. Il ne savait même pas quoi retenir de cette visite.
***
Depuis des mois, mes maux de tête n'ont pas cessé. J'ai rapporté de mes voyages la recette d'une tisane étrange, presque impossible à reproduire fidèlement. Avec ce que je reconnais encore, j'en prépare une version plus douce. Elle agit tout de même.
J'en ai réduit l'usage : la trace perdait en clarté.
À présent, les faits se précisent malgré moi. Je n'ai pas moins à traduire, seulement moins à combler. Ce passé lointain gagne en netteté.
Peu à peu, je distingue mieux ce qui s'est produit.
***
Ce soir-là, on frappa de nouveau à la porte. Liam n'eut pas le temps d'espérer quoi que ce soit. Sa mère l'envoya ouvrir. Sur le seuil, sous la pluie battante, se tenait Kvöt, trempé.
— Kvöt.
Liam baissa les yeux. La dernière fois qu'il s'était retrouvé face à lui, il s'était jeté contre lui en pleurant. Depuis, leur relation n'était plus la même. Le vieil homme lui avait pourtant sauvé la vie ; même lui ne parvenait pas à repousser cette vérité-là.
— Je viens inspecter tes blessures… Et j'ai une surprise, ajouta Kvöt, avec son sourire mi-bienveillant, mi-malicieux.
Une fois dans la chambre du garçon, l'homme tint sa promesse. Ses doigts passaient avec assurance sur l'hématome, puis sur l'os autour, comme s'il cherchait moins la blessure que ce qu'elle avait épargné. Liam, crispé, retenait mal une grimace.
— Et cette surprise ? demanda-t-il, la voix encore tendue.
— Voilà une question qui me réjouit, répondit Kvöt avec un léger sourire. Je te la montre juste après en avoir fini avec cette bosse. Il se trouve, mon enfant, que tu as gagné.
— Gagné ? Arrête d'être aussi énigmatique.
— Je parle de notre jeu… tu sais, avec les cartes. À dire vrai, tu as même gagné haut la main. Tu as un don. Compte sur moi, désormais, pour t'aider à reprendre prise.
Liam se raidit.
— Reprendre prise ?
Il releva les yeux.
— C'est donc pour ça que tu m'as sauvé ? Pour me contrôler ?
Le vieil homme se figea. Blessé, peut-être. Il acheva ses soins en silence, puis fouilla dans sa besace. Il en sortit une Pierre noire, plus petite que celle qu'il avait utilisée pour le jeu.
— Tiens. Cadeau. Elle est vide.
Liam la prit. Son poids le surprit. Il l'avait imaginée plus légère. Dans sa paume, la Pierre pesait trop lourd pour un objet vide.
— Tu n'as pas compris ? dit enfin le vieil homme. Ces Pierres sont comme des coffres, mon enfant. Tu peux y déposer une carte, une voix, un visage. Les retrouver plus tard.
Liam referma les doigts autour de l'objet.
— Dans une Pierre.
Liam fixa l'objet dans sa paume.
Kvöt sourit.
— Dans celle-ci, oui.
— Et je suis censé trouver ça normal ?
— Non. Seulement possible. Ne fais pas comme s'il ne s'était rien passé.
— Tous les souvenirs ?
— Ceux que tu n'as pas encore perdus.
Liam serra un peu plus la Pierre.
— Même ceux qu'on ne veut plus garder ?
Le sourire de Kvöt s'effaça un peu.
— Ceux-là surtout, répondit-il. Mais ils reviennent rarement dociles.
Il se leva avec peine. La fatigue marquait de nouveau son visage, mais ses yeux semblaient plus vifs que jamais.
— Ne force pas trop ce soir. Tu es encore faible.
***
Sous sa couverture, Liam serrait la Pierre. Il avait suivi les consignes à la lettre, malgré leur ridicule apparent. Il voulait comprendre le jeu de cartes, le souvenir disparu, l'objet confié par Kvöt. Il aurait dû faire noir. Ce noir-là n'avait rien d'ordinaire.
Il tenta d'abord de revoir la carte sans elle. Rien. Pas une couleur, pas un trait, pas même la certitude d'avoir vraiment choisi une figure.
Alors seulement, il referma les doigts sur l'objet noir.
La chambre sembla reculer. Sa paume picota. Dans le noir, une forme remonta, trop nette pour un souvenir ordinaire : la carte, son cadre, ses lignes, la petite imperfection près du bord.
Liam rouvrit les yeux.
La chambre était là. La carte, non.
Il desserra les doigts. L'image pâlit aussitôt.
Il les referma.
Elle revint. Kvöt avait qualifié la Pierre de « vide » ; ce noir intact lui rappela aussitôt la carte disparue.
L'exploration dura longtemps. Il finit par comprendre le mensonge du vieil homme. Par méfiance, il l'avait presque deviné dès le début : Kvöt avait caché dans la Pierre son souvenir perdu.
Et maintenant, il voyait la carte.
Liam demeura longtemps immobile, la Pierre dans la main. Le souvenir de la carte restait en lui, plus net que beaucoup de choses réelles. Il aurait dû en être effrayé. Il l'était. Pourtant, ses doigts ne lâchaient pas la Pierre.
Il sortit de sous la couverture. Les murs lui parurent trop proches. La goutte tombait toujours dans le seau près du mur. Les mêmes planches grinçaient sous ses pieds. Au-dehors, la pluie avait cessé. La maison dormait.
C'est alors qu'il entendit la voix.
Un son à peine perceptible, fragile, passait malgré les murs et les toits. Liam se redressa lentement. Son cœur battait trop fort. La Pierre demeurait froide dans sa paume.
Le chant revint. Cette fois, il venait du dehors.
Liam resta un moment sans bouger. Il aurait dû se recoucher. Il le savait. Son corps n'était pas remis. Ses parents dormaient dans la pièce voisine.
Mais la voix s'éleva encore, claire, libre, trop belle pour venir du village. Elle semblait l'avoir trouvé.
Alors Liam se leva.
La douleur le força à attendre, une main contre le mur. Puis il glissa la Pierre dans sa poche, enfila ce qu'il put sans bruit, et poussa la porte.
💬 Commentaires 9
Et le chant… il intrigue autant que tout le reste.
On a envie de comprendre…
Belle idée, cette pierre qui peut servir de coffre à beaucoup de chose et surtout aux souvenirs.
Quel est le don de Liam ? Question qui vient ensuite :)
Le fantastique est très réussi.