Chapitre 10
Adsail ne répondait pas. Son regard défait semblait ne pouvoir se détacher du sac. Elle regarda sa fille dans les yeux, cherchant à déterminer la meilleure chose à faire.
– Maman ! Qu'est-ce qui se passe ! Tu ne peux pas débarquer comme ça, couverte de sang !
La panique s'entendait dans la voix de Dauria qui regardait sa mère avec effarement. Qu'est ce qui avait bien pu se produire ? Adsail alla se laver les mains puis s'assit à la petite table et fit signe à sa fille de faire de même avant de tendre la main pour prendre le sac. Elle posa le sac à côté d'elle et lorsqu'elle plongea la main dedans, une inexplicable tristesse l'envahit. Elle en sortit des merveilles dignes de la caverne d'Ali baba. Adsail avait sorti trois robes : une semblant faite du printemps lui même, une faite d'une nuit de pleine lune entourée d'étoiles et la troisième faite à partir du soleil même. Elles étaient magnifiques et devaient valoir une fortune. Dans le sac, il y avait également une chemise, un gilet de cuir à lacet, un pantalon en cuir, une ceinture avec un fourreau, une bourse et des bottines. La bourse contenait une écaille de dragon et le fourreau était vide, mais Adsail sortit une dague et la remit à sa place. Elle sortit également un carnet, à la reliure brune et abîmée tout comme les feuilles en parchemin, et un diadème, et le sac ne contint plus que de l'air et des poussières.
Dauria regardait les richesses posées sur la table sans comprendre. Pourquoi vivaient elles ici alors qu'elle avait tout ça ? Le jeune femme regarda sa mère, n'attendant pas des explications, mais des réponses.
– Je suis née il y a 123 ans... Je n'ai pas 43 ans comme je te l'ai dit, mais 123 ans, commença Adsail. Je n'ai que très peu de souvenirs de mes parents et la seule chose qu'ils m'ont laissé, c'est mon prénom : Adsail. C'étaient des bandits, des hors la loi. J'ai vécu avec eux jusqu'à mes six ans. Après, j'ai été confiée au vieux Drakhellon, un dragon qui avait une dette envers mes parents. Ils ont tué des elfes qui voulaient voler le trésor du vieux dragon. Mais, le peuple des elfes s'est vengé et j'ai vu mes parents pendre à un arbre, sans vie… C'est un vieil homme, ami de mon père, qui m'a amenée au vieux Drakhellon. C'est lui qui m'a élevée. Quand j'allais à Chronis, les gens savaient que je venais de chez le Vieux Drakhellon et m'appelaient l’enfant du Vieux Drakhellon. Mon prénom, lorsqu'on changeait les lettres de place, pouvait donner les sonorités d'Alcide, alors, on m'appelait Alcide, même si normalement, c'est Aalsid.
« Le vieux Drakhellon m'a élevée et m'a appris tout ce que je sais. Il avait assez longtemps observé les humains pour savoir quoi m'apprendre, même si je ne faisais pas toujours tout ce qu'il disait et j'avais une fâcheuse tendance, d'après lui, à m'attirer des ennuis… Sgith en a fait partie. J'avais douze ans et j'ai eu la merveilleuse idée de le traiter de fesse de troll… Il ne l'a pas très bien pris et j'ai dû très vite rentrer dans la grotte pour éviter de me faire croquer. Les jours suivants, j'ai été sage comme une image, écoutant avec attention les cours ennuyeux du dragon sur le temps. Je me souviens qu'il me faisait travailler à ce moment-là sur les affres du temps. Je devais faire en sorte que mes cellules arrêtent de vieillir pour une durée déterminée. Je devais avoir 12 ans et 245 jours pendant trois mois et finalement, je me suis trompée dans mon exercice et j'ai eu la même tête jusqu'à mes 27 ans… Mais, cette tête de bouse de Sgith ne m'avait pas oublié et un jour, alors que je jouais avec le peuple de la forêt, il s'en ait pris à nous. Il m'aurait eu si le vieux Drakhellon n'était pas venu. C'est lui qui lui a arraché le bras. Il l'a mangé d'un coup de mâchoire, jurant que s'il s'attaquait de nouveau à son Adsail chérie, c'est son cœur battant d'un silence éternel qu'il mangerait. Après, Drakhellon m'a appris à me battre, faisant de moi non pas une guerrière, mais une arme meurtrière, et ce, peu importe de quelle espèce tu étais. »
« J'ai repris ma croissance à mes 27 ans et j'ai continué à vivre dans la forêt des âmes et la montagne d'Einn. J'en connaissais tous les passages. Il m'arrivait également d'aller de l'autre côté de la montagne, à Awyrasa et à Aquahystria. J'arrivais à me lier d'amitié avec toutes les créatures que je rencontrais sauf celle que j'avais tendance à insulter… Mais peu importe. Je vivais. »
« Un jour, les nymphes du lac m'ont invitée à leur fête du solstice. J'y suis allée avec une robe que j’avais piquée dans la grotte du vieux Drakhellon et je me suis amusée comme une folle. Je n'avais jamais autant dansé avec les nymphes et je passais pour la première fois de ma vie un long moment à parler avec des humains. Tout le monde m'appelait Alcide, si bien que lorsque Drakhellon m'appelait pour attirer mon attention quand il m'apprenait l'histoire, je ne réagissais pas toujours. »
« J'allais aux fêtes du solstice tous les ans et à mes 101 ans, j'y suis allée et j'ai rencontré ton père… Nous ignorions tout l'un de l'autre et surtout, nous ignorions tout des autres. Nous avons passé la soirée ensemble à danser, à parler, à plaisanter. Son insolente beauté elfique m'a presque ensorcelée. Je l'ai vu les jours suivants et nous nous sommes fréquentés pendant trois ans. Nous avons même inscrit nos noms dans la roche de Na Sgòrnan Seinn. »
CA était donc bien son père et de plus, c'était un elfe. Dauria ne pouvait s'empêcher de penser que c'était Cayden Arev…
« Au bout d'un an, je l'ai présenté au vieux Drakhellon qui s'en méfiait comme de la peste. Mais, le temps et la présence ont fini par lui faire accepter le garçon que j'aimais… À ce moment-là, j'ignorais qu'il allait détruire ma vie et tout ceux que je considérais comme ma famille… J'ai découvert que j'étais enceinte à mes 102 ans et tout au long de la grossesse, il l'a passé près de moi à me veiller. Enfin, quand je ne partais pas en exploration. Cette attention pour moi a fini d'endormir les craintes de Drakhellon et pas loin de mon terme, je suis allée à Awyrasa. C'est là que vous êtes nés… »
– Vous ? Comment ça vous ? Que veux-tu dire ? s'exclama Dauria.
– Tu avais un jumeau... Il s'appelait Elm. J'ai fait le chemin en sens inverse avec vous deux attachés grâce à une écharpe. Un devant et un derrière. Je n'ai jamais trouvé le chemin aussi long. Elm était un bébé très calme, mais toi, tu n'arrêtais jamais de pleurer et de crier. Quand je suis arrivée à la grotte, le vieux Drakhellon et ton père étaient là à m'attendre. Ils ont tous les deux étaient charmés.
« Un jour, alors que vous aviez un an, et que nous n'étions que tous les trois à la grotte, tu n'arrêtais pas de crier et tu empêchais ton frère de dormir, alors… Alors, je t'ai prise dans mes bras et je suis partie en balade pour te calmer, dit-elle, sa voix se brisant. Quand… Quand je suis rentrée, j'ai vu mon petit Elm dans son berceau et je ne me suis pas posé de question… Il était calme, si calme. Je t'ai posé sur le sol de pierre et j'ai joué avec toi avec les pierres précieuses du vieux Drakhellon. Le temps est passé et je me suis approché du berceau de ton frère et… »
Adsail écrasa une larme et ferma les yeux. Sa gorge était nouée et sa voix devenait de plus en plus faible, de plus en plus fragile, comme si elle était sur le point de se rompre.
« Et il était bien là, le cou brisé et les yeux arrachés… Je… J'étais tellement triste et en colère… Je… Le pire, c'est que je ne savais pas qui avait fait ça. Quand Drakhellon et ton père sont rentrés, je n'en pouvais plus de rester et je suis partie à Awyrasa. Tu y es restée jusqu'à tes trois ans et… et quand je suis rentrée, ton père avait volé le trésor du vieux Drakhellon et l'avait déplacé ailleurs… Quant au dragon, je l'ai retrouvé mort dans la grotte… Il… Il devait être là depuis plusieurs jours… J'ai… J'ai retrouvé l'épée de ton père plantée dans son cœur. Après ça, je suis partie m'installer à Chronis et j'ai trouvé un emploi chez les Rolphriqs… voilà… Tu connais toute l'histoire… Dauria, je… je »
Dauria ne laissa pas à sa mère l'opportunité de finir sa phrase et se précipita dans ses bras, malgré la tenue couverte de sang d'Adsail. Leurs larmes coulaient ensemble, Adsail caressait les cheveux de sa fille, de l'enfant qui lui restait.
– Et… pourquoi es-tu couverte de sang ?
– Le doppelgänger m'a dit que c'était Sgith qui l'avait envoyé te tuer alors… je suis allée tuer Sgith et quelques-uns de ses hommes qui ne voulaient pas me laisser passer… Je te le promets Dauria, il ne t'embêtera plus… Il ne nous embêtera plus jamais…
– Maman ?… je crois que c'était lui qui avait tué Elm…
Adsail se crispa, mais n'en demanda pas plus. Elle n'en pouvait plus. Elle avait juste envie de vivre en paix.
– Comment s'appelait mon père ?
– Arev. Cayden Arev.
Dauria se leva précipitamment, s'écartant d'Adsail. Elle avait raison. Cayden Arev était bien son père. C'est pour ça qu'il lui avait donné sa bénédiction. Qu'il l'avait protégé dans la forêt. Qu'il l'avait renseigné sur la pierre. Qu'il connaissait Na Sgòrnan Seinn. Dauria devait le trouver. Lui parler. Elle ne savait pas quoi lui dire ni même s'il accepterait de la voir, mais elle sentait qu'il fallait qu'elle le fasse. Il avait fait de grands crimes et elle avait besoin de comprendre…
*****
Dauria était dans la bibliothèque des Rolphriqs depuis maintenant plus d'une heure. Madame Rolphriqs aurait eu une crise cardiaque si elle avait su que Dauria fouillait dans les livres de la précieuse bibliothèque de l'ancestrale famille, mais Monsieur Rolphriqs lui avait donné l'autorisation. Elle avait feuilleté une dizaine d'ouvrages sur les elfes sans rien trouver sur les demi-elfes, une autre dizaine sur les prédictions sans plus, et des livres d'histoire de la seigneurie. La seule information qu'elle avait trouvée, c'était que Drakhellon avait plus d'un million d'années quand il avait recueilli Adsail et que son trésor contenait certains des objets les plus précieux du monde et les plus dangereux. Malheureusement, personne ne savait où il était passé et puis, elle ne pouvait pas encore sortir, car elle était encore faible. Elle décida donc de se tourner vers des recherches.
Dauria prit machinalement un livre et commença à le feuilleter. C'était un journal. Un journal écrit en elfique. Elle arrivait à en lire quelques lignes, mais beaucoup d'informations restaient un mystère. Elle cacha le journal dans la poche de son tablier et continua ses recherches. Elle apprit qu'une certaine Divine aurait prédit la mort d'un roi de Chronis et qu'à sa mort, son esprit a été enfermé dans la tour de l'horloge, mais pour le reste, elle n'apprit rien d'intéressant.
*****
Elle avait bien envie de demander à sa mère pourquoi elle n'avait pas vendu ses objets, mais elle n'osait pas. Pourtant, cette dernière la surprit en train de contempler le lit sous lequel le sac avait été replacé.
– Tu penses au sac ?
– Pourquoi avoir gardé tout ça alors qu'on aurait pu avoir une vie meilleure ?
– J'ai promis au vieux Drakhellon de toujours veiller sur ces robes et ce diadème. Quant au reste, ce sont les dernières choses que j'ai de mon ancienne vie… Pour les robes et le diadème, Drakhellon me disait toujours que ça avait appartenu à une princesse à qui son père cédait tous les caprices… Un jour, pour son anniversaire de ses 16 ans, elle lui a demandé une robe comme le printemps, une comme la nuit, une comme le soleil et un diadème des pierres les plus pures. Son père réussit l'exploit de combler ses attentes grâce à de talentueux magiciens. Pour le diadème, Drakhellon disait que les pierres les plus pures étaient les larmes de fée… Ces larmes-là ont été transformées en pierre aussi claire que le cristal avec une goutte d'or à l'intérieur. Cette princesse aurait vécu avant la guerre et après, ce massacre, son père devint un des grands rois et à sa mort, elle hérita de tout, y compris du sceptre. Elle fit construire la tour de l'horloge et peu de temps avant sa mort, le sceptre disparu. On n'entendit plus jamais parler de ce dernier. Drakhellon me racontait qu'il avait réussi à mettre la main sur ces merveilles en échangeant son aide contre des abaasy. Il n'a fait qu'une bouchée de ces démons…
Dauria ressortit les robes et le diadème, et les regarda attentivement, étudiant chaque couture pendant des heures. Elle sentit à l'intérieur de la doublure du corsage de chaque robe quelque chose qui n'aurait pas dû être là. Elle a soigneusement décousu les robes. De celle du printemps, elle sortit une fleur en or, comme les dix-huit cousues sur la robe, ainsi qu'un étrange morceau de bronze tordu. Dans celle de la nuit, elle trouva une perle de nacre comme les cinquante-sept sur la robe ainsi qu'un morceau d'argent également tordu, et dans la dernière, celle du soleil, elle trouva un diamant, comme les soixante-quatre présents sur la robe et bien sûr, elle dénicha un autre morceau de métal tordu, mais cette fois, c'était de l'or. Sur le diadème en revanche, elle ne trouva rien… Pourtant, elle examina soigneusement les soixante-quatre larmes de fée de ce dernier…
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