Chapitre 3

📖 Les Royaumes d'Edaléside ✍️ McHWM 📝 2113 mots

Dans la grande pièce tout en haut de la tour, bien plus haut que l'horloge, sous les toits, le silence est indéniable. Les vingt-trois étudiants s'étaient tus à l'arrivée d'un petit homme : Monsieur Boral. Ce dernier était éternellement vêtu d'un gilet vert à pois orange sur une chemise violette à rayure rouge et une veste assortie à son pantalon jaune. Cet ensemble, combiné à ses 53 centimètres, ses quelques cheveux gris, à son anatomie gobeline et à son visage marqué par l'âge, conféraient au personnage un ridicule dont personne n'osait se moquer.

On raconte qu'un élève s'était un jour moqué de lui et que cet élève avait dû nettoyer la tour à trois dates différentes en une journée. Il y avait bien évidemment la date à laquelle il s'est moqué, une cent ans dans le passé et une cent ans dans l'avenir. Le problème avec l'avenir, c'est qu'il n'est pas certain. Il y a des centaines de chemins possibles avec un chemin plus probable que les autres, mais il suffit d'un choix pour que ce chemin passe au second plan et qu'un autre prenne sa place. De plus, on dit que l'élève a perdu la raison et qu'encore aujourd'hui, il est perdu quelque part dans l'avenir…

– Demoiselles et jeunes hommes, avant de commencer le cours, l'administration m'a demandé de vous faire passer un message, commença Monsieur Boral en sortant de sa poche un morceau de papier qu'il déplia. « Élèves de l'école supérieure de Chronis, un évènement exceptionnel se prépare : le seigneur de notre humble canton, Lord Rolphriq, va accueillir sous peu le roi de notre charmant pays qui s'en va quérir les nouvelles partout dans le royaume pour le conseil des huit royaumes. Il a prévu de visiter cet établissement dans dix jours, et nous sollicitons quelques élèves pour organiser son accueil. Si vous souhaitez vous inscrire, vous pouvez passer à l'administration. »

Un brouhaha commençait à envahir la salle. Le roi ? Ici ? Cela faisait plus d’un demi-siècle qu'il n'était pas venu personnellement. Pourtant, il y avait un conseil des huit royaumes tous les cinq ans au moins. Mais, le roi envoyait en général un messager. Pourquoi se déplaçait-il en personne cette fois ?

– Silence ! hurla le professeur alors que dans la classe, on pouvait désormais entendre les battements d'ailes d'un papillon. Bien, aujourd'hui, nous allons aborder le quatrième chapitre de l'année : la vision du passé d'autrui. Quelqu'un pourrait avant me rappeler les trois précédents chapitres en m'expliquant très brièvement ce sur quoi cela portait ? Oui Einar.

Einar, un élève assis au fond de la classe, se leva. Il était bâti comme une armoire à glace, mais ce physique plutôt impressionnant contrastait avec un caractère débonnaire et une voix calme.

– Le premier chapitre étudié consistait à nous familiariser avec les différentes conceptions du temps et à arrêter ce dernier pendant un bref instant d'abord puis un temps plus long ensuite, le deuxième chapitre nous apprenait à revoir un évènement personnel passé et le troisième à voir notre avenir le plus probable.

Monsieur Boral hocha la tête, satisfait, tandis qu'Einar se rasseyait sur les moelleux coussins entassés sur les différents niveaux de la salle aménagée comme un amphithéâtre.

– Bien. C'est un bon résumé, mais avant de passer à la suite, je vous conseille de bien prendre garde lorsque vous maniez le temps. Ce n'est pas quelque chose à prendre à la légère. Nous n'avons pas encore vu le voyage dans le temps qui sera abordé à la fin de l'année, mais vous connaissez le phénomène appelé « effet papillon ». De plus, voir son passé n'a, en général, pour but que de faire réfléchir, mais voir l'avenir et encore plus le vôtre peut susciter la tentation de le modifier. Sachez qu'aucun avenir n'est meilleur qu'un autre. Ils ont juste tous des conclusions différentes. Maintenant que nous avons rappelé à vos petites cervelles ces quelques règles et ces conseils, nous allons passer au cours. Nous allons commencer un nouveau thème qui portera sur les temps d'autrui et en premier chapitre, nous verrons la vision du passé d'autrui. Comme vous le savez sûrement, ce n'est encore une fois pas quelque chose à prendre à la légère, d'autant plus qu'il ne s'agit plus seulement de vous mais de ce qu'une autre personne vit. Par ailleurs, il est donc interdit de l'utiliser sans l'accord de la personne concernée ou d'un ordre d'une autorité supérieure. Si vous allez dans le sens contraire, c'est une violation de l'intimité d'autrui et des règles qui régissent notre vie.

Monsieur Boral continua de parler pendant ce qui sembla être une éternité pour tous les élèves. Aussi bien pour les élèves dissipés que pour les élèves zélés. Les moins attentifs avaient même cessé de faire semblant d'écouter et lorsque Monsieur Boral s'en rendit compte, il demanda à tous les étudiants de recopier en devoir les règles des chroniqueurs de l'article 12 à l'article 64…

– Bien, maintenant, vous allez faire comme si vous cherchiez à voir votre passé. Ralentissez votre respiration, écoutez-vous, écoutez ce qu'il se passe en vous, soyez en accord avec vous-même. C'est le meilleur moyen de réussir. Puis, vous allez penser à une personne que vous connaissez bien pour que ce soit plus simple et que vous avez vu hier entre 17h00 et 18h00. Vous allez plonger dans son passer et essayer de voir ce que vous avez fait hier avec elle. Vous verrez toute la scène d’un point du point de vue de la personne. Je vous préviens, jeunes gens, ça peut être très perturbant. Une fois l’exercice fini, vous me donnerez l'heure précise et comment la personne à vu votre rencontre d’hier. Vous pouvez commencer.

Dauria ferma les yeux pour mieux se concentrer et ralentit sa respiration, faisant le vide dans son esprit. Elle savait déjà de qui elle allait voir le passé. Entre 17h00 et 18h00, elle n'avait croisé que le voisin, les seigneurs du canton et sa mère. Elle verrait le passé de sa mère. C'est elle qu'elle connaissait le mieux et elle savait qu'elles avaient étendu le linge. Elle respira encore quelques instants jusqu'à percevoir les battements de son cœur et le sang affluant à son cerveau, puis elle pensa très fort à sa mère et entra dans l'atmosphère temporelle.

L'atmosphère temporelle de Dauria avait la couleur des forêts parcourant Edaléside. Les formes étaient mouvantes avec des reflets argentés parcourant cette bulle du temps. Il y faisait chaud, comme dans le cocon que l'on se crée en hiver lorsqu'on s'enveloppe dans des coussins et des couvertures au coin du feu. Ou tout du moins, c'est ce que Dauria pensait que ça faisait.

L'atmosphère temporelle d'Adsail était très différente. Dauria ne voyait rien et ne comprenait pas ce qui se passait. L'espace commença à l'oppresser comme s'il voulait se défaire d'elle. Comme si elle n'avait rien à faire ici. L'angoisse monta. La jeune femme sentit qu'elle perdait le contrôle. Son cœur s'emballait sans qu'elle ne réussisse à se calmer. Elle essaya de sortir, mais elle n'y parvint pas. Elle réessaya.

Elle rouvrit les yeux d'un coup. À bout de souffle. Ses joues étaient légèrement humides et sa vision était encore un peu floue. Le sang battait à ses tempes. Elle sentit une main posée sur la sienne et tourna la tête vers Sylver qui la regardait avec inquiétude, essuyant ses larmes avec tendresse.

– Est-ce que vous allez bien Mademoiselle Drak ? Cela fait 20 minutes que nous tentons de vous faire revenir, dit Monsieur Boral, qui pour la première fois de sa vie avaient les sourcils orientés de manière soucieuse, conférant à son visage un peu plus de rides.

– Je suis désolée Professeur… Je ne sais pas ce qui s'est passé… J'étais comme prisonnière et rejetée…

– Prisonnière et rejetée ? Mais, de qui donc avez-vous essayé de voir le passé ? Vous devez vous faire de fausses idées.

– Ma mère, Adsail Drak… Je suis désolée Professeur, mais je ne me sens pas très bien… Pourrais-je disposer ?

– Oui, oui… Bien sûr. Sylver, vous l'accompagnez. Avant que vous n'y alliez, Mademoiselle Drak, me permettez-vous d'essayer à mon tour ?

Dauria hocha la tête en se levant, le pas mal assuré. Sa tête lui tournait et elle se tenait au bras de Sylver comme à une bouée de sauvetage.

*****

Une fois arrivée dehors, l'air frais lui fit le plus grand bien. Dauria inspira profondément et s'assit sur un banc en bois non loin de la tour de l'horloge.

– Tu souhaites en parler ? demanda Sylver doucement en lui frottant le dos avec délicatesse pour la rassurer.

– Je ne sais pas… Qu'est-ce qui s'est passé ? Pendant que j'étais dans l'atmosphère temporelle ?

Sylver arrêta de frotter le dos de Dauria et s'appuya contre le dossier du banc. Sa mâchoire était crispée, ses poings serrés. Comme s'il tentait de retenir une émotion.

– C'était… étrange. Tout se passait à merveille et soudainement, tu t'es mise à respirer bruyamment et par saccades, tu as soudainement ouvert les yeux en hurlant de te laisser tranquille, de te laisser partir. Tu pleurais, tu tremblais, tout le monde était choqué et ne savait pas comment réagir… Tu… Tu avais les yeux grands ouverts et l'angoisse était peinte sur ton visage, pourtant, tu ne nous voyais pas… Je t'ai pris dans mes bras et tu es revenue. Je me suis écarté pour te laisser respirer et voilà. Écoute Dauria, je sais que ce n'est pas réellement le moment d'en parler mais… si tu ne veux pas venir au bal ce soir, je comprendrais parfaitement. Et, si tu le veux, je n'irai pas non plus pour rester avec toi.

Sylver lui prit la main et la serra affectueusement, avant de faire de petits mouvements de va et-vient avec son pouce sur le dos de sa main. Dauria sourit et posa sa tête contre l'épaule de Sylver en fermant les yeux.

– Ne t'inquiète pas. Je t'ai dit que je viendrai au bal, je viendrai au bal. J'aurai le temps de me reposer d'ici là. Et, ça va déjà un peu mieux. Je pense que je vais récupérer mes affaires dans quelques minutes et rentrer. Mais, on se voit ce soir. Promis.

*****

Dauria entra dans la salle de cours et récupéra ses affaires toujours à sa place. Monsieur Boral était à son bureau en train d'écrire, ses pieds ne touchant même pas le sol.

– Ah, Mademoiselle Drak, j'ai essayé de voir ce que votre mère faisait hier entre 17h00 et 18h00. Je n'ai, malheureusement, pas réussi. Par conséquent, j'ai également tenté une vingtaine de futurs sans plus de succès. Il semblerait que votre mère ait verrouillé son passé et son avenir avec un savoir qu'on acquière qu'au bout de trois ans d'études ici. Ce talent pourrait la faire vivre très haut dans la société. Il me semble pourtant dans mes souvenirs qu'elle travaille comme domestique. De plus, je ne l'ai jamais vu sur aucune liste des écoles par lesquelles je suis passé, élève ou professeur. Je dois avouer que cette histoire m'intrigue. Si vous trouvez quelques réponses, n'hésitez pas à m'en faire part… dit le professeur avec une lueur de curiosité dans les yeux.

– Bien Monsieur. Au revoir Monsieur.

Dauria sortit précipitamment. Les mots de Monsieur Boral la travaillaient. Pourquoi sa mère, si elle était si forte, ne travaillait-elle pas dans de meilleures conditions ? Pourquoi n'apparaît-elle sur aucune liste ?

*****

Cela faisait deux heures que Dauria mettait, enlevait, remettait, enlevait de nouveau la robe que Lanelys ajustait. Cette dernière portait déjà sa robe faite sur mesure. Une magnifique robe en mousseline bleu clair à multiples volants et en satin du même bleu pour le bustier et les manches trois quarts. Elle avait glissé dans ses cheveux une parure de perles comme un voile réfléchissant la lumière.

Lanelys passait le reste du temps avant que la fête ne commence à ajuster la robe de Dauria. Celle-ci était en taffetas vert foncé et brodée de roses sur le bas de la jupe longue. La taille était soulignée par une ceinture en dentelle blanche, également présente au niveau des gants que Lanelys voulait absolument que Dauria porte. La robe était plutôt simple, mais bien ajustée et après l'avoir enfilée pour la dernière fois, la seule inquiétude de Dauria fut l'absence de bretelles. Inquiétude que Lanelys balaya de la main en serrant le corset comme un boa constricteur enserre sa proie.  

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