Fieldbook, notes personnelles (I)
11 Mai.
Le voyage en locomotive depuis Petersburg à Charleston fut long et bien inconfortable. Le trajet en voiture pour Chastaing le fut tout autant. Maudits soient ces routes laissées à l’abandon du temps.
Le voiturier ne fut un orateur très prolixe. À force de questionnements insistants, j’appris que cette propriété fut le théâtre de nombreux événements tragiques et laissée à l'état d'abandon depuis des décennies.
Il sembla toutefois méfiant à l’approche du manoir, préférant me déposer à quelques centaines de yard de celui-ci, avec mes bagages. A peine avais-je mis pied à terre qu'il s'en fut aussitôt !
Le contraste entre la vétusté du manoir et l'allée principale qui y mène, bordée de chênes majestueux et singulièrement bien entretenue, est tout à fait saisissant.
Le manoir, un grand bâtiment rectangulaire de style palladien construit en brique rouge, se dresse sur une assez haute butte envahie de buissons, dont l’élévation devra être relevée avec précision.
Malgré son abandon et un délabrement partiel, notamment de la toiture, la demeure se distingue nettement des autres propriétés de la région par la finesse de ses atours.
Le hall d’entrée conduit vers un immense salon central, au fond duquel deux escaliers donnent accès à l’étage. À l’étage se trouvent les chambres des propriétaires et de leurs hôtes. Les parquets sont affaiblis et partiellement affaissés.
Une seule pièce viable, au rez, qui semble avoir servit de fumoir, me servira de logement provisoire, le temps de mes travaux.
Y loger le temps de ma mission est une gageure, tant les lieux sont imprégnés d’humidité persistante, de poussière et d’abandon. Mais ai-je le choix ?
Ce soir, la météo s’annonce orageuse.
13 Mai.
J’ai pu aménager ce vieux salon dont les derniers lambeaux de papiers peints boursouflés encore collés aux murs sentent encore le cigare, pour y passer mes premières nuits.
Hier, tout comme avant-hier, mon sommeil fut troublé par l'orage et les sifflements du vent à travers la toiture.
Un tel inconfort est indigne d’un gentleman !
14 Mai.
Mes premiers relevés font état d’une propriété plus vaste qu’il n’y paraisse. Les documents en notre possession sont toutefois de qualité inégale. L’archiviste du district doit nous faire parvenir, par courrier postal, les derniers plans cadastraux connus.
Malheureusement, des travaux de déblaiement et de débroussaillage seront nécessaires avant d'entreprendre de piquer et borner utilement les terres domaniales.
Ce soir, je me suis approché d'anciennes dépendances de Chastaing, occupées par des nègres.
Certaines portes et fenêtres des bâtiments étaient peintes d’un bleu profond et marqués de signes hiéroglyphiques, aux lignes complexes, géométriques et étranges.
Chose curieuse : à mon approche, ils se sont comportés comme si j’étais pestiféré. Certains ont hurlé comme des bêtes féroces, « Boo-Hag, Boo-Hag ! » et autres cris incompréhensibles en me voyant, avant de me jeter de la poussière à la figure et de s’enfuir.
Que Dieu les garde de si fâcheuses superstitions !
15 Mai.
Nous sommes partis à la rencontre du voisinage : nous avons été délicieusement reçus par la famille DuBose-Wenworth, dont la propriété est d’une splendeur remarquable.
Henry nous a aimablement proposé de loger dans une chambre d’hôte le temps d’avancer dans nos travaux de recherche. Il a bien voulu mettre ses archives personnelles à notre disposition : une grande partie des domaines fut expropriée par les Unionistes et le peu qui en resta vendus. Il ne reste à ce pauvre homme qu'un maigre commerce maritime et quelques terres agraires peu rentables, louées à de bien médiocres fermiers.
Quant à la propriété de Chastaing, elle fut selon Henry, une ferme remarquable et riche.
Les terres confisquées après-guerre furent occupées par les anciens esclaves du domaine. Voilà qui m'explique la présence de ces familles de basse naissance...
Fait intéressant, le manoir de Chastaing reste inoccupé depuis une vingtaine d’années, après que quelques malheurs aient fait fuir les derniers occupants.
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