La rencontre d'une vie
Je m’appelle Edmond Lovsky.
Du moins, c’est ce que me répète tous les jours mon infirmière. Je suis atteint de cette maladie où l’on oublie qui on est, je ne sais plus son nom, bien trop compliqué pour moi.
Dans mes souvenirs les plus marquants, qui remontent à loin la plupart du temps, j’ai dû participer à quelque guerre, mais laquelle, je ne saurais plus dire.
J'habite dans une chambre dont je ne me souviens pas être déjà sorti. Composée d'un lit tout simple, d'une étagère et d'une salle de bain attitrée, elle reflète la vie dont je peine à me souvenir, triste et lugubre.
Je suis logé gratuitement, du moins, j'imagine. À moins que j'aie un bienfaiteur qui m'offre tout ceci ? Je m'en passerai bien, de cette fausse liberté.
Accroché au-dessus de mon lit blanc, il y a un cadre. Ses contours sont gris, ternes, poussiéreux. Au milieu, une photo prend toute la place. Je suis dessus, mais il n’y a pas que moi. Des noms sont écrits également, sur des post-it en forme d'étoiles.
On peut y voir une petite fille assise sur mes genoux, avec écrit « Elise » à côté. Elle est très mignonne, rousse avec les yeux marrons chocolat. Elle a l'air toute guillerette, dans sa robe jaune canari et son chapeau de paille. D'ailleurs, elle me regarde en souriant de toutes ses dents.
À côté de moi, la main posée sur mon épaule, une femme, d’une trentaine d’années, appelée « Mariette ». Quel étrange prénom.
Elle sourit, mais son regard est voilé, distant, comme si elle ne se sentait pas à sa place. À sa gauche, un homme assez imposant mais à l'allure maladroite, nommé « Edouard ». C’est donc ma famille. Mais je ne saurais qui sont ces personnes, quel est mon lien avec elles. Je ne peux que supposer qu'Élise est ma petite-fille. Sont-ils importants pour moi ?
En regardant de plus près, chaque jour, j'ai la même question… Où est Edith ? Elle n’est pas dessus.
Je passe le plus clair de mon temps à penser, et mes pensées me ramènent toujours à Edith. Que puis-je raconter sur elle ? Mes souvenirs sont vagues. Il y a bien une chose que je n'oublierai jamais par contre, c'est le jour où l'on s'est rencontrés.
J’avais 20 ans, j’étais officier dans la marine. Un jour, on a fait une halte de deux semaines en Allemagne. Je suis allé dans un bar qui paraissait un peu miteux, pour boire une bonne bière dans l’espoir de notre victoire prochaine. Mes mains tremblaient de cette constante pression.
J'ai vu une serveuse s'approcher de moi, machouillant un chewing-gum. Elle avait l'air un peu aguicheuse, mais je ne m'en rendais pas compte à ce moment-là, j'étais concentré sur la journée qui venait de se terminer, à me miner le moral.
Ce n’était pas Edith, c’était sa sœur, du moins je crois. Elle m’a tendu une autre bière, m’a glissé un petit sourire, puis s’est approchée de moi, s'asseyant sur le siège libre.
« Militaire ?
— Non, marine.
— C’est dur ?
— Ça va, ça va, dis-je en poussant un soupir.
— Vous faites quoi ici ?
— Je rêve. Il faut rêver, sinon le mot espoir n’a plus aucun sens, surtout en ce moment.
— Bonne philosophie, marine, rigole la serveuse, qui a l'air ravie de l'interaction. Ses yeux bleus pétillent de curiosité.
— C’est juste la réalité, vous savez.
- Oui oui... Et c’est quoi, votre petit nom ?"
Il y a derrière sa voix une note suave, qui trahit son attirance.
"Et vous ?, demandais-je sans répondre.
— Hum, rusé le monsieur. Je suis Rachel. Et vous ?
— Edmond.
— Joli.
— Merci. »
Cette rencontre a été le point de départ de quelque chose d'infiniment plus grand que nous.
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