Et s'il on se rencontrait à nouveau ?
« Bonjour M. Lovsky ! »
Une main secoue mon épaule. Tiré de mon sommeil malgré moi, j’entrouvre un œil. Tout est brumeux, comme à chaque matin. Une infirmière, « Eva » aujourd’hui, est penchée sur moi, un grand sourire aux lèvres.
Je souris vaguement, encore dans mon rêve. La nuit dernière, j’avais rêvé d’étoiles et de constellations, qui me saluaient en ne cessant de passer devant moi. Pendant que l’on s’occupait de mes soins, j’essayais de garder encore un peu les lumières du ciel nocturne dans mes pensées.
Une fois tout terminé, Eva m’emmena dans la salle commune du foyer, pour me faire voir autre chose que ma chambre. Elle laissa mon fauteuil près d’une table ronde basse, avec une chaise à côté. Elle avait un sourire énigmatique ce matin. Elle me murmura à l’oreille :
« Edmond, aujourd’hui, vous avez une visite particulière. C’est quelqu’un que vous n’avez pas vu depuis longtemps, que vous avez connu. »
Je lui demandai, l’air surpris et avec espoir : « C’est mon Édith ?
— Non, ce n’est pas elle. Mais j’espère que ce sera tout aussi agréable. »
Elle me laissa sur ces mots-là, en train de réfléchir. Si ce n’était pas elle, alors qui ? Je fus pendant une seconde déçu, avant que mon regard ne se pose sur deux personnes qui venaient d’entrer dans la pièce.
Je ne les avais jamais vues auparavant. Comme la plupart des personnes d’ailleurs. Une jeune femme très jolie et stressée poussait un fauteuil vers ma table. Je compris avec ceci que c’étaient mes visiteuses. Patiemment, j’attendais leur venue. La vieille dame en fauteuil triturait ses doigts, qui étaient maigres et fins. Elle portait un chignon blanc serré sur la tête, et avait un regard couleur noisette et gris.
Nous nous sommes salués, puis je leur demandai :
« Alors comme ça, je vous connais ?
— Oui, même si Laurie m’a dit que ta mémoire te faisait défaut. Je me présente, je m’appelle Marie-Françoise. Mais… Tu peux m’appeler Marie, comme avant, lança la femme en fauteuil.
— Je suis venue vous voir il y a quelques jours, dit à son tour la jeune personne qui était sûrement Laurie.
— Je ne m’en souviens pas, désolé.
— Ce n’est pas grave, il faut dire que j’ai été assez brusque aussi. Je vous laisse entre vous, prenez le temps de discuter », acheva Laurie avant de s’éloigner, après une caresse sur l’épaule de Marie.
Sans rien dire, je la regardais s’éloigner. Puis, un silence s’installa. Chacun notre tour, nous nous regardions discrètement, pour au final pouffer doucement de rire.
« Alors… Puis-je savoir d’où je vous connais ?, osai-je demander enfin.
— Oui, bien sûr. Comment expliquer ça ? Déjà, je peux te tutoyer ? Ça me paraît plus naturel.
— Bien sûr, j’en ferai de même.
— Tu n’as pas changé en tout cas, Edmond. Nous nous sommes rencontrés quand tu étais dans la marine. J’étais infirmière, je t’avais approché dans un bar. Et… Nous avons fini par passer la nuit ensemble », souffla-t-elle en murmurant.
Dire que cela me surprit est un euphémisme. Je n’avais aucun souvenir de ce moment. Mais elle avait l’air si sûre d’elle que je ne pouvais que la croire. Emporté par sa fougue, je lui murmurai à mon tour :
« Et… C’était agréable ? »
Elle me regarda un instant, puis éclata de rire, je suivis son rythme. Son rire était très franc et solaire. Elle me fit un clin d’œil, ce qui signifiait sa réponse positive. Elle se calma rapidement et reprit, en demandant si elle pouvait tenir ma main. J’acquiesçais, et comme nous étions côte à côte, elle la prit délicatement.
« Edmond… Ce que je vais te dire, je l’ai gardé longtemps pour moi. Je sais que ça va te faire un choc. As-tu des enfants ?
— Je ne pourrai répondre à cette question, Marie, car je ne m’en souviens malheureusement plus. Mais j’espère que oui, cela voudrait dire que j’ai une famille.
— Eh bien, pour ma part, je peux répondre à ta question. La nuit que nous avons passée ensemble, rit-elle doucement, n’a pas été sans conséquences. Je suis tombée enceinte après ça, Edmond. D’une fille. »
Son regard était intense en émotions. Sa main tremblait un peu dans la mienne.
« Quand tu dis, pas sans conséquences, ça veut dire… Que j’ai aussi une fille ? Que tu es tombée enceinte de moi ? Où est-elle ?
— Tu l’as vue, elle poussait mon fauteuil. La jeune femme, ma fille, la tienne, Laurie. Elle est aussi ton infirmière depuis peu.
_ Laurie… Elle te ressemble beaucoup, Marie.
— À toi aussi, elle a ton visage, de quand tu étais jeune bien sûr, plaisanta-t-elle.
— Tu sais, continuai-je, il y a de grandes chances que j’oublie tout ça. Je ne fais pas exprès, c’est comme ça. Je suis désolé. Mais je suis content de voir que tu as l’air heureuse.
— Je suis heureuse car je peux enfin tout te dire, et te reparler après ces années. Si tu oublies, je te le redirai, ne t’inquiète pas. Je compte rester dans le coin, maintenant. Dis-moi, as-tu pu retrouver ton Édith ? »
Sous son regard rempli de curiosité, je fus très honnête :
« Je t’ai aussi parlé d’Édith ? Je ne l’ai pas retrouvée, non. Mais elle me manque encore, chaque jour… »
Nous continuâmes à discuter un petit moment, prîmes un repas ensemble, puis elle dut repartir avec sa fille. Ma fille. Notre fille. Laurie me promit que l’on parlerait aussi, ensemble.
Cette journée fut l’une des rares à rester dans ma tête, elle ne s’effaça pas comme les autres. Une amitié se développa entre Marie et moi, douce et tendre à la fois.
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