L'exécution

📖 L'indic ✍️ eclavet 📝 1663 mots

Marc est seul dans la salle après un interrogatoire de deux heures. Ses paupières sont lourdes, mais ses pensées roulent comme une Formule 1. Il a réussi à garder son calme et à ne rien donner ; on lui offre l’opportunité de devenir un rat, une commère. Un goût acide dans sa bouche, ses rêves fondent à mesure que la nausée pousse dans sa gorge. Pourtant, il doit y réfléchir de façon intelligente : la solitude est une alliée pour remettre le casse-tête en place. La prison va ralentir de beaucoup son plan ; il veut s’exiler à Bali, vivre pour deux mille dollars par mois comme un pacha. Avec ce qu’il a amassé, ce n’est pas assez. Il se concentre sur son désir pour s’en sortir ; sa liberté et son futur doivent être et seront contrôlés par lui. Son souffle est asthmatique, le reflux s’est évaporé, un désert dans sa bouche. Marc réfléchit tant bien que mal. Les prochaines vingt-quatre heures seront déterminantes pour lui, sa vie est carrément en jeu. Du scénario digne d'Hollywood en passant par des solutions minables, il cherche. Il a compris qu’il doit reprendre le contrôle de l’opération ; René agit comme un père, autant pour lui que pour son collègue. Il doit à tout prix lui dérober son titre de leader. La tête reposant sur ses bras, sa liberté dépend maintenant de sa capacité à s'imposer. Il n’est pas juste un criminel de bas étage, il veut imposer sa propre démarche. Il veut profiter de René qui croit avoir réponse à tout à cause de son âge et de son expérience. En retournant tous les plans sans arrêt, il finit par s’endormir. Un bruit de clé trop pressé à ouvrir la porte le fait sursauter. Il se demande combien de temps ils l’ont laissé dormir dans la salle d'interrogatoire. L’esprit flou et le silence des gardes qui le ramènent à la cellule lui donnent le temps de reprendre le contrôle. C’est clair dans sa tête : “Il me voit comme un perdant, un être faible. Vous allez voir ce que le faiblard vous propose !” La première phase est de sortir au plus vite et de prendre le contrôle de l'opération.

Tout est réglé, il a rencontré les policiers et les paramètres sont clairs et nets. Malheureusement, il s’est ajouté quelqu’un de plus, le patron. Marc a vite vu qu’il était aveuglé par la vengeance de ses collègues. Il est pressé de passer à l'action, il pense contrôler un monde qu’il ne comprend pas. Un jeu d’enfant pour prendre le contrôle. Pour l’étape deux, il doit contacter Philippe avec le téléphone d’un autre. Il se rend chez un ami. Il lui parle de la pluie et du beau temps tout en lui montrant ce qu’il a écrit sur du papier. Le plan est clair, il glisse le cellulaire dans sa poche et remet le sien à son camarade. Il lui demande de se promener en auto et d'écouter de la musique. Un point rouge musical se promènera sur leurs écrans, comme le ferait un vendeur de drogue en retard sur sa cédule. Marc a rendez-vous avec Philippe dans une heure. Même avec un plan réfléchi, il a une boule qui bloque toutes les allées et venues de son estomac. Son plan peut partir en vrille de tous les côtés possibles. Mais si ça fonctionne, ce sera le jackpot attendu : il aura enfin les fesses au chaud et en sécurité.

Comme d’habitude, Philippe y va de toutes sortes de précautions auxquelles Marc se plie avant sa rencontre. Son plan est ambitieux et pourrait aussi bien se retourner contre lui et finir dans le coffre d'une auto brûlée. Pendant qu’on le fouille, il cherche, tant bien que mal, un peu de salive. Une bouffée de chaleur le traverse, lentement, de la tête aux pieds. Une fois les politesses de fouille terminées, sous le regard de meurtriers en manque de sang, Philippe le rejoint pour leur entretien.

Marc débute :

— Écoute Phil, ça ne va pas, mais pas pantoute. J’ai un service à te demander, mais dis à tes gorilles de garder leurs armes là où elles sont ; laissez-moi finir avant de réagir. Ce que je m'apprête à te dire, c’est majeur. J’ai des informations qui te concernent et qui vont te sauver le cul. La police m’a arrêté…

Évidemment, les gardes sortent leurs pistolets. Marc se lève de sa chaise en un seul bond en criant :

— WOAH !

Philippe calme le jeu :

— Les boys, guns down. Continue.

Marc s'assoit, le cœur battant dans ses tempes.

— J’ai des infos qui vont te sauver le cul, mais je ne le fais pas gratis. Tu sais qu’un jour, je vais aller vivre peinard ailleurs. Ce jour-là est arrivé. Bon, ce ne sera pas Bali comme prévu, mais le Cambodge. Je dois partir maintenant et je n'ai pas atteint mon objectif pour Bali. J’ai 200 000 $ en crypto, je vole 100 000 $ à la police et je te demande 100 000 $ pour les infos et mon plan.

Philippe se mit à rire, un rire faux qui se termine sèchement.

— Tu penses que tu es le combientième à venir me demander de l’argent pour des niaiseries ? Dis-moi les infos, je verrai après si tu mérites une balle ou un dollar.

De la sueur froide glissa lentement du cou au dos de Marc ; il n’a pas le gros bout du bâton. Les tueurs sont immobiles, ils attendent le signal de Philippe.

— Philippe, tu ne comprends pas, mais bon, fuck it. La police veut que je devienne indic. Ils ont toutes les preuves contre toi pour les meurtres de policiers. Non, arrête Philippe, laisse-moi finir, je m’en sacre, ok ? Je te dis qu’ils ont toutes les infos pour t’accuser ; ils veulent que je deale de gros montants de poudre et que je passe par toi directement. Ils ont les dents longues, les cochons, ils veulent que tu tombes pour meurtre, trafic et donner un coup majeur dans ton organisation.

Philippe se fige, comme s'il venait de voir un fantôme. Un spectre d’un futur possible. Le seul bruit qu’ils entendent, c’est le cran de sûreté des pistolets des gorilles.

— Je ne sais pas comment ils peuvent avoir des preuves, je ne comprends pas, pis toi tu viens ici me dire que tu travailles pour eux ? Les boys, vous êtes sûrs qu’il n’a pas de micro ?

Ses sbires font signe de la tête.

— C’est quoi ton plan merveilleux ?

— C’est simple : tu me paies pour les infos, je te dis ce que je vais faire, toi tu dégages dès aujourd’hui et moi, ma fuite va être jeudi, après notre soi-disant rencontre. Je veux 100 000 $ en crypto, plus tu me fais sortir du pays pour le Cambodge.

Philippe reste immobile, pourtant sa main est soudée sur l’accoudoir de son fauteuil. Il a besoin de comprendre un peu avant d’agir. Marc ne cesse de regarder les gardes du corps et Philippe, un ping-pong interminable. L’air se fait rare. Philippe continue :

— 100 000 $, c’est trop avec tout ce que tu me demandes. 50 000 $ en crypto, pis tu sors du pays jeudi. Moi je dégage à soir, ça a l'air que c’est l’heure de diriger à distance après une longue pause. C’est quoi le reste de ton plan ?

— Oublie ça pour 50 000 $.

Philippe lui coupe la parole :

— Garde, je pourrais te crisser une balle entre les deux yeux tout de suite puis dégager du pays. Mais ça fait longtemps que je te connais, je te fais confiance. Ça prend du guts pour arnaquer la police, partir et ne jamais revenir. Fais-moi confiance.

Philippe termine en faisant oui de la tête, son regard droit dans les yeux de Marc. Marc lui explique son plan avec le dictaphone. Philippe accepte, mais ajoute la touche finale :

— Je vais te donner une adresse, un code pour entrer dans un logement au 5e étage. Donne ça aux cops. Quand tu vas entrer dans le building, tu vas aller au fond, vers les ascenseurs ; tu donnes ton téléphone et le dictaphone à un des deux gars, il va monter au 5e, starter ça et s'en aller. Tu vas donner les 100 000 $ à l’autre gars, lui il va te conduire au sous-sol. J’ai un bunker qui va être dur à trouver pour la police. J’ai aménagé un chemin jusqu’au restaurant en face, c’est à moi ce building-là ; tu vas sortir par là, mon gars va t’escorter. Je te vire 150 000 $ live, là, en crypto : mon 50 000 $ plus le 100 000 $ de la police que tu vas donner à mon gars.

Il termine en lui serrant la main et un :

— Merci mon chum.



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