L'interrogation
— Facile à dire, c’est toi qui portes l’insigne, dit Marc avec les yeux de chien battu.
Son regard est porté vers le sol complètement dominé par les deux inspecteurs de police.
— Commence pas avec tes histoires de victimes, oui j’ai l’insigne mais c’est moi qui ai choisi cette voie là. Viens pas m'achaler avec tes histoires de c’est pas ma faute; c’est la société bla bla bla. T'as choisi le crime comme vie avec tes décisions.
— On t'offre une chance de faire le bon choix. Tu nous aides à coincer Philippe et tu auras une réduction de peine, tu vas aller dans une prison à l'extérieur sous un autre nom et tu vas sortir refaire ta vie.
L’inspecteur en a vu d’autres, ça fait vingt-cinq ans qu’il gère des petits bums. Pour lui ce sont tous des enfants qui jouent au dur, mais il sait très bien qu’une fois le party fini, ils n'hésitent pas à dénoncer les complices pour se sauver les fesses. René quitte sa position dominante, debout, pour s'asseoir à égalité avec Marc.
L’inspecteur a changé le ton de sa voix, plus basse. Le prisonnier a l’impression d’entendre sa mère, une douceur de lavande dans la voix pour calmer le méchant garnement. Son collègue Richard, grand moustachu de six pieds quatre. Il a la charpente d’un bodybuilder, n’a toujours pas parlé. Les poings fermés, il reste devant, stoïque à mitrailler Marc en pensées.
Pour René c’est un jeu, va-t-il flancher rapidement, ou s'il sera plus long à casser. Il n’y a aucun doute dans sa tête qu’il va craquer, c’est une certitude. Il le sait qu'il va jouer au gars loyal qui en prend une pour son équipe, mais les conséquences quand elles sont exprimées au bon moment font réfléchir le plus dur des gangsters. Après une pause à dévisager Marc, tel un pro du poker qui te lit les intentions, ou le jeu de son adversaire, il reprend la parole
— Écoute Marc, au-delà du fait que je représente la loi je reste un humain moi aussi, j’en ai fait des erreurs et je vais en faire d’autres. L’important c’est de reconnaître nos erreurs et de s’en servir pour rebondir. Je t’offre une grosse trampoline pour faire le rebond dont tu as besoin.
René grimace en souriant en réalisant la stupidité de son image. “Une trampoline !” Il prend une pause en le dévisageant mais repart corriger sa dernière phrase.
— Ça va être la deuxième fois que tu vas aller en prison pour possession de cocaïne, tu le sais que cette fois-là la sentence va être plus longue. Tu as une chance en or mon ami! Tu nous aides et moi je t’aide aussi. Le service des enquêtes va faire tous les efforts pour te donner un nouveau départ, une nouvelle vie. Je comprends pas ta loyauté, tu es dans un dog-eat-dog world, personne va t’aider si tu tombes, mais nous oui.
Il laisse le silence combler la pièce, le but de l’habile enquêteur est de voir s'il va parler en premier. Le silence passe de trente secondes à une minute, René et son partenaire dévisagent Marc, un appel de confiance. Après deux minutes qui ont semblé quatre heures, Richard prend la parole pour la première fois.
— Écoute Marc, on fait pas ce genre d'offres-là à tous les petits dealers, ça prend quelqu’un de solide avec un minimum de jugement. Ça prend quelqu’un qui a les nerfs d’acier qui n'a pas peur. Tu as tout ce qu’il faut pour ça. Ça veut aussi dire que l’on croit qu’une fois fini et ta peine réduite purgée tu as tous les outils pour repartir à zéro, tu en es capable, sinon je te garantis que tu serais dans une petite cellule, un garde-robe où on te laisserait pourrir là.
Cette fois-ci Marc ne laisse pas l’inconfort prendre possession de la salle d'interrogatoire.
— Je vous le dis pour la énième fois je connais pas le caïd Philippe dont vous parlez et même si je le connaissais je collabore pas avec vous autres, vous êtes pire que des politiciens, vous êtes des manipulateurs qui ne respecteront pas leurs promesses puis je vais me retrouver dehors avec une étiquette de snitch collée sur le front.
C’est le seul moment où Marc a parlé avec conviction, son ton fermant toutes les portes possibles à une négociation.
René, comme un bon père qui essaie de donner une chance à son fils, prend la parole.
— On te suit depuis longtemps, tu sais, pas qu’on veut te pogner toi on veut le plus haut placé, dit-il en s'approchant doucement.
— Tu es un dommage collatéral, ça a l'air négatif mais en réalité c’est une bonne chose.
René accentue sur l’ouverture, il est penché les bras ouverts sur la table. Une position invitant les confidences.
— Tu es pas calé dans marde comme les hauts-placés. Tu achètes à peu près 5000$ de coke par mois tu la coupes. Tu fais ton profit pis that’s it. Tu es discret, on s’est tous demandé, ceux qui te suivent, pourquoi tu n’es pas monté dans l'échelle et resté un petit dealer qui court les bars et les festivals l’été.
L’inspecteur se pousse le dos dans sa chaise, un acteur de théâtre qui en met trop, mais son public, un criminel, a un couteau sous la gorge.
— Sans le savoir c’est une bonne chose pour toi parce qu’on t’offre une maudite belle porte de sortie. On te raccompagne à une cellule, on fait courir le mot qu’on t’a arrêté avec une arme, ce qui va expliquer que tu ressors et qu’on a rien de solide contre toi.
René avance sa tête en la bougeant de haut en bas, un oui subtil qui cherche à planter une idée dans une tête où règne le vent, bousculant les idées sur tous les murs.
— Pense à ça, on se reparle dans 24 heures.
Il se lève comme pour mettre un point d’exclamation à son offre.
Richard reste assis, les yeux à l’affût, espérant voir un signe de faiblesse. Il se lève sans fermer les yeux et lui dit.
— Deuxième offense avec de la cocaïne dans le but d’en faire le trafic, ça va chercher dans les cinq ans fermes. La première fois, vous vous en sortez avec une petite tape sur les fesses, va mon grand c’est pas grave, dit-il avec un ton enfantin.
— Oublie pas qu’on peut aller fouiller ta maison pis on le sait que tu as des armes on va s’assurer que ça aggrave ta situation. Profite du système, cette chance-là tu ne l'auras pas deux fois.
Il se lève, rejoint son collègue et quitte la salle.
Marc reste perplexe, le hamster tourne vite dans sa tête. Il aimerait ça être chez lui mettre de la musique et réfléchir mais il est dans une petite salle aux couleurs et à l'odeur de la mort. Il attend pendant deux heures avant qu’on vienne le chercher pour retourner dans sa cellule, une chambre d'hôtel zéro étoile avec vue sur un mur gris.
Après avoir traversé le couloir étroit, les deux enquêteurs font le point avant d’aller parler au chef. Ce dernier est un homme dur et il veut des enquêteurs préparés en tout temps. Il va les questionner sur tout, ils doivent avoir les réponses sans hésitation. Richard fait feu le premier
— J'espère que tu sais ce que tu fais, moi je le garrocherais dans sa cellule pis on passe à un autre appel. C’est un minable vendeur de poudre sans ambition. C’est une guenille, tu le pousses dans un coin, il prend la forme du coin.
L’inspecteur sourit
— Tu viens de donner la réponse, tu le pousses dans un coin, il prend la forme, c’est ça qu’on veut, un peureux qui va prendre la couleur, la forme pis faire ce que l'on veut. C’est notre meilleure chance d’avoir un semblant de preuve contre Philippe. Hey ça fait un boutte qu’il vend pour ce crotté-là, c’est le plus stable de ces bandits-là. Moi je pense qu’il va tomber dans le panneau. Il va collaborer.
Insatisfait de l'attente, Richard lance
— On est toujours en attente de quelque chose de quelqu’un d’un moment, n'importe quoi. Faut qu’on agisse, on est ici à perdre notre temps avec un loser, on devrait être sur le dos de Philippe vingt-quatre sept. C’est toi qui parles au chef, moi je ne suis pas d’accord.
René s’illumine, la fierté paternelle quand son fils demande de l’aide, et enchaîne
— C’est beau la jeunesse, ça veut dégainer leurs armes et tuer des méchants, perds pas cette motivation-là, mais il y a des games, parfois, qui nécessitent de faire aller le cerveau pas ton revolver, je m’occupe du chef t'inquiète.
Arrivés au bureau du chef, les deux collègues se gonflent les pectoraux et entrent prêts à passer à la casserole. Leur patron, Charles, croule sous les papiers. C’est le bordel dans son bureau, il sue malgré la climatisation qui vire au fond sans arrêt. On dirait qu’il est soudé à cette chaise-là depuis vingt ans. C’est à se demander s’ils l’ont déjà vu en dehors du bureau. Il ne lève même pas les yeux et commence
— Comment ça s'est passé avec Marc?
— Moins facile que je pensais, mais je pense que l’idée est solidement plantée dans sa tête. Pour moi c’est fait c’est une question de temps.
Charles lève les yeux avec un air de Hannibal Lecter prêt à te dévorer le visage:
— Pas avec moi, tu le sais, si c’est pas faite, ben c’est pas faite encore, j’ai tu l’air de quelqu’un qui vit d'espérance ? Non, dans la police on vit avec du concret.
René prend une respiration, il se concentre pour pas rire, Hannibal Lecter, tu lui ressembles oui, se dit-il.
— Je te comprends, voici le plan de match, il niaise un bon deux heures avec rien dans la salle d'interrogation, ensuite on le raccompagne dans sa cellule, pas un mot même si il pose des questions sauf si il est prêt à collaborer immédiatement. Demain après le dîner on le rencontre, ultimatum, il a la trouille, je vais le casser.
Charles regarde Richard comme si c’était un idiot.
— Toi t’as rien à dire, trop occupé à lever des haltères même en pensée, tu devrais entraîner ton cerveau autant que tes bras, ça serait peut-être déjà réglé.
Richard fait un pas en avant
— Tu le sais, moi je trouve qu’on perd notre temps avec ça, ça fait assez longtemps qu’on essaie d’avoir un snitch ça ne marche jamais. Quelqu’un qui fait la même erreur encore et encore, c’est lui qui devrait penser à s'entraîner le cerveau.
En disant les mots, il rougit et regarde par terre, même s'il le pense il est pas obligé de dire au chef que ça fait quatre fois qu’il essaie avec quatre bandits différents et que son idée ne fonctionne pas.
Charles ne bronche pas.
— T’as du guts le jeune, c’est pour ça que tu travailles avec René. Je sais pas quand, mais à un moment donné tu vas comprendre pis accomplir de belles choses. Sortez avant que je vous suspende pour m’avoir traité de cave et avoir mis en doute mes méthodes.
Les deux inspecteurs sortent, font quelques pas, juste assez loin pour ne pas être entendus et l’inspecteur en chef se met à rire.
— My god Richard qu’est-ce qui t'a pris? T’as dû l'impressionner solide parce que la dernière fois que quelqu’un l’a confronté il faisait des conférences dans les écoles le lundi suivant.
Richard tout rouge
— Je sais pas, c’est la frustration, laisse-moi pas tomber, j’ai assez bûché pour devenir enquêteur, faut pas que je perde ça à cause de ma grande gueule.
René lui donne une tape dans le dos amicale et ils rejoignent leurs bureaux respectifs. La journée a été longue, il est temps de remplir leur rapport et préparer la journée de demain.
Marc se résigne à devenir informateur, il a hâte que ce soit réglé. L’attente dans sa cellule est pénible, comme si les secondes sont en grève et que le temps attend son délégué syndical pour régler tout ça. Il voit mille et un scénarios, tous ont une fin horrible car Philippe, il le connaît bien. Il connaît son calme, son manque de sympathie et surtout il connaît la violence dont il est capable. C’est sa raison majeure d'être resté low profile et de se contenter de sa petite business de revendeur. Il sait que s’il doit monter en échelon, la violence va s'installer comme outil de travail quotidien. Il est capable de tout, enfin presque tout, la violence est son dernier recours. Il possède une arme pour sa défense mais ne l’a jamais sortie pour faire peur et il n’a surtout pas besoin du standing que ceci apporte auprès des autres vendeurs. Peu ou pas l’ont déjà vu. Son arme est un mal nécessaire. il n’a pas le désir de s'en servir, son but est de faire de l'argent rapidement dans un court laps de temps, sans violence. Une fois l’argent acquis, il veut partir vivre au Cambodge. Il a déjà une belle réserve cachée. On ne peut pas sortir du pays avec des centaines de milliers de dollars, Marc n’est pas fou, il achète de la crypto depuis longtemps. Ce rêve semble si loin pour lui, il fera de la prison, une plus courte sentence oui, mais il sera quand même en prison. Ça, c’est si Philippe ne lui fait pas des pantoufles en ciment pour lui faire visiter le fond d’une rivière. Il voit ses rêves s’éloigner alors qu’il était si proche du but.
Un policier arrive près de sa cellule. Le constable, avec du dégoût dans la voix, lui demande :
— Tu veux manger quoi ? Tu vas en salle d'interrogatoire sur l'heure du dîner, ils vont dîner avec toi. Il commande du poulet.
Marc prend un malin plaisir à répondre :
— J’aimerais que tu souries quand tu prends ma commande, c’est pas digne d’un restaurant ton attitude, ton tip sera pas gros.
Le policier, insulté, réplique :
— Si tu veux pas que je crache dans ton lunch change d’attitude, je prends ta commande oui mais rappelle-toi une chose, quand tu vas être en dedans moi je vais être dehors et je peux commander du poulet tous les jours.
— Ça explique pourquoi tu es gros, manger du resto tous les jours, un quart cuisse , beaucoup de sauce barbecue et des frites.
Le constable quitte en marmonnant des insultes. Les deux enquêteurs, frais et dispos, viennent le chercher. L’adrénaline monte un peu, Marc sait qu’il s’embarque dans une merde pas possible mais bon, quand ta liberté est en jeu, il faut être capable de courber l’échine et agir en ne pensant qu’à soi-même. Ils s'installent dans une salle d’interrogatoire encore plus petite que celle d’hier, l'étau se resserre.
Marc prend la parole en premier.
— C’est correct, je vais jouer le jeu.
René, en ouvrant sa boîte de poulet, sourit.
— C’est bon, on mange. Tu appelles ton avocat puis on va mettre tout ça au clair.
— Non, fuck mon avocat. Une fois tout ça fini, oui je vais avoir une nouvelle identité mais j’aurai plus une cenne. Je garde mon argent, on règle ça live, tout de suite, je suis assez grand pour prendre mes décisions. Richard ouvre les yeux mais ne dit rien. Il sait très bien que de cette façon-là, ils ont l’occasion de le faire pour moins cher que d'habitude et ça, il aime ça.
— C’est correct, voici le plan. On t’a arrêté sans témoin, c'était voulu, personne sait que tu es là. J’ai répondu à quelques textos que tu as reçus sur ton cell. C'est facile, j’ai juste à faire des fautes et rester vague.
Il prend une grosse bouchée, ce qui permet à Marc de reprendre la parole.
— On fera le plan après qu’on s'entende sur ce qui va m’arriver. Commencez par ça svp.
René s'essuie la bouche avant de parler :
— Ok, fair enough, laisse-moi parler, tu vas comprendre. On a tout ce qu’il faut pour coffrer Philippe pour trafic de stupéfiants. On le sait qu’il est responsable de la mort de trois informateurs qui nous aidaient, et il a descendu un policier infiltré et tué deux autres policiers en guise de représailles pour les grosses saisies qu’on lui a faites. Donc on veut pas juste le prendre pour trafic, on veut s’assurer d’une sentence longue en mémoire de nos collègues perdus. C’est là que tu entres en jeu, tu vas monter les échelons et te rapprocher de lui. Tu vas avoir un micro en tout temps, le but sera d’avoir des aveux de lui. Nous en échange, ça va être une sentence de deux ans moins un jour, ça c'est une certitude, mais on va essayer, selon tes infos rapportées, de skipper ta sentence et être un homme libre. T’en dis quoi ? Tu es sûr que tu veux pas un avocat ?
Marc reste figé la bouche ouverte, les attentes de la police sont énormes.
— L’avocat c’est non. Comment veux-tu que je gravisse les échelons ? Je suis resté low profile tout ce temps-là, et comme par magie, je veux prendre du gallon. Pour ça, faut que j’augmente mon business, faut que j'achète au minimum cent mille dollars de coke par mois. C’est dix fois ce que je fais déjà, pis où est-ce que tu veux que je trouve 100 000 $ ? Vous êtes malades.
L'enquêteur en chef reste calme. Il connaît la piste par cœur, chaque virage est calculé.
— On va te fournir le cash, on estime au moins deux deals minimum, donc on va avancer deux fois cent mille dollars.
Richard s'étouffe avec sa boisson gazeuse :
— Tabarnak, es-tu fou ? Ça ne passera jamais, je ne laisserais même pas ce crotté-là avec 1 $ !
René, toujours zen comme un moine bouddhiste :
— C’est déjà réglé, le plan est approuvé, on est all in pour le coffrer pour trafic et meurtres. T’en dis quoi Marc ?
— Vous êtes malades. Garantis-moi aucune peine de prison et je suis in, par contre ça va être à ma façon, je veux aucunement que ce soit louche. Philippe est parano, ça va être en douceur. Une fois que j’ai acheté le premier 100 000 $, je l'écoule et l'argent vous revient j'imagine ? Calice, je vais dealer pour la police.
— Non, tu ramènes ça ici, on va te laisser le minimum pour que tu vendes ta marde blanche sans les soupçons. Combien de temps ça va prendre selon toi ? Faut le faire en deux deals idéalement.
— C’est faisable, mais je dirais trois mois. Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour arranger une rencontre avec Philippe, ça fait un certain temps qu’il veut que j’augmente la cadence. Je vais jouer ça à mon avantage pour forcer une rencontre et faire le premier deal avec lui. Je sors quand et c’est quoi la suite ?
— Tu sors aujourd’hui. T'as un micro dans ton cell donc tu le traînes partout. Si tu fermes ton cell, ça ne change rien, le micro est actif, on enregistre tous tes appels, toutes tes conversations. Une fois que tu as ton rendez-vous, tu reviens ici, on prépare le plan et le cash. On triple la vérification et les derniers détails. Finis ton lunch, on va te donner ton cell, te sortir discrètement et te laisser près de chez toi.
Il est sous le choc, mais c'est trop tard pour reculer. Il mange sans dire un mot. Le seul malaise, c'est Richard qui le dévisage avec deux mitraillettes à la place des yeux.
Quelques jours plus tard, il envoie un texto au numéro qu’ils lui ont donné. Il indique « ready », le mot convenu. René répond : « Ce soir à vingt heures tapant » et donne l’adresse du rendez-vous. La journée est longue pour Marc, c’est tout un tour de force qu’il doit faire. Parfois, les rêves nécessitent des efforts hors du commun, et le sien mérite ce risque énorme qu’il s’impose.Pour le service de police aussi, le risque est énorme, il y a peu de place à l'erreur, mais ils ont la mémoire de leurs collègues en tête. Rien ni personne ne peut les empêcher de mettre les coupables derrière les barreaux. La plupart préféraient voir Philippe mort, mais ils ont choisi la police comme métier, ils vont laisser la justice faire son travail. Leur mandat est d’avoir un dossier blindé, aucune échappatoire pour Philippe. Le dossier sera si solide que le procès va durer 15 minutes et hop, prison à vie. Ils peuvent bien rêver, c’est ce que le décès de deux collègues mérite : de l'espoir et de voir ce voyou au frais pour toujours.
Enfin, l’interminable journée est passée. Marc arrive au lieu de rencontre, à cinquante minutes en dehors de la ville. Il aime ce genre de précaution. À l'intérieur, il voit René, Richard et un autre monsieur qui ressemble à Hannibal Lecter, se dit-il. René parle le premier :
— Marc, je te présente Charles, c’est le grand boss. Une opération comme celle que l’on s'apprête à commencer, échelonnée sur plusieurs mois avec un criminel comme infiltré, ça demande le cerveau de tous. Prends-le pas mal, mais pour nous, tu es un criminel même si tu nous aides.
Charles prend la parole :
— Écoute Marc, voici le plan...
La phrase n'est pas finie que Marc coupe la parole à Anthony Hopkins :
— Écoute Charles, c’est mon plan, faque tu te fermes et tu m'écoutes. C’est moi qui sais comment me rendre à Philippe, pas toi.
Charles essaie de reprendre la parole, la face rouge comme une pomme. Marc le trouve encore plus ressemblant au célèbre tueur Lecter, mais il reprend sa concentration.
— Laisse-moi finir. Vous autres, votre job, ça va être de vous assurer que votre micro marche, que je suis protégé et que vous intervenez au besoin, rien d’autre. Alors voilà : j’ai rendez-vous avec lui dans deux jours. Philippe est parano. En gros, on se rencontre à cinq heures du matin. Il possède un building pas loin d’ici, voilà l’adresse, dit-il en tendant le papier.
— Je monte au cinquième, la porte a un code, je vous ai mis le code sur le papier. Je vais jaser de pourquoi je decide d’ouvrir les valves. J’ai déjà fait mon histoire, c’est solide, il ne me verra pas venir. Il me donne le stock, je lui donne le cash, je jase puis je m'en vais. Phase deux : on fait semblant que je vends le stock en un rien de temps et je demande une deuxième visite pour un autre cent mille de poudre. Je vais jaser plus sérieusement avec lui, je vais lui parler de protection, si je peux avoir des gars ou du moins s’il peut me fournir des armes. Je vais lui demander conseil, du genre : si un bum veut me passer et me voler, je gère ça comment ? Si les bœufs — ça c’est vous autres — me coincent avec beaucoup de stock, je fais quoi ? Je me tire ou je tire les cochons ? Ce genre de conneries-là. Je sais qu’il va me dire « tire pis réfléchis après » ou quelque chose de même. Ça va m’ouvrir la porte pour qu'il me parle de ses expériences à gérer ce type de pépin. Ça vous plaît ?
Richard intervient en premier :
— C’est de la grosse marde. On devrait rentrer pis lui tirer une balle entre les deux yeux, that’s it.
Charles lui donne un coup sur l’épaule :
— Je t'avertis, si tu fais foirer ça avec tes excès de colère, tu vas devoir te trouver un job comme plongeur à la cantine de la cafétéria. C’est correct ton plan. Je trouve ça un peu lent comme façon d’atteindre nos objectifs, mais je suis conscient qu’on a affaire à un gros poisson. Tu vas avoir un seul micro dans ton cellulaire, on prendra pas de chance. Si ça va bien à ta deuxième rencontre, on ajoutera un deuxième micro, voire une caméra. On se retrouve ici pour tout tester, je te donne le cash, on teste l’équipement et on va t’indiquer où on est par rapport au lieu de ton rendez-vous. René et Richard vont aller faire du repérage discret, on va tout te montrer.
Tous se font un signe de tête, sauf Richard, et quittent les lieux. Deux nuits de sommeil et c’est showtime.
René est songeur : il a rarement vu son chef coopérer comme ça. C’est fou ce que la dynamique change quand tu veux venger tes collègues.
Toute l’équipe se retrouve une heure avant le rendez-vous, il y a de l'électricité dans l’air. Du côté de la police, même si c’est improbable, on espère que Philippe fasse une erreur dès la première infiltration et qu’ils le coffre une fois pour toutes. Du côté de Marc, un nœud fait par un marin d'expérience lui tiraille l’intérieur. Il a répété son rôle encore et encore. Il l’a tellement visualisé qu’il peut le mimer de A à Z. Charles glisse un sac de sport rempli de billets. Ces billets proviennent de saisies passées, mais n'empêche que c’est beaucoup d’argent. Pour Charles, c’est un bien petit montant pour faire honneur à ses collègues perdus. Il prend la parole en gardant la main sur le sac :
— Y a 100 000 $ là-dedans, c’est une grosse opération, es-tu prêt ?
— Oui, je suis prêt. Seule chose : on transfère l’argent dans mon sac à dos, y' a juste dans les films qu’on transporte ça dans un sac de gym.
René, probablement le plus calme de l'équipe :
— On te fait confiance là-dessus, c’est toi le criminel. Quand Charles te demande si tu es prêt, c’est pas pour remplir un silence malaisant. C’est une grosse opération, il y a des risques et présentement c’est toi qui prends les plus gros risques. On te met sur les épaules la vengeance de nos collègues et le fait de coincer un gars qu’on track depuis 6 ans.
— Je sais, t’inquiète, mais n’allez pas penser que je le fais pour vous autres. Je le fais pour moi et ma liberté, le reste n'a aucune importance pour moi.
Charles reprend là où il s’est arrêté :
— On a testé le micro, tout est solide, peu importe l'épaisseur des murs on capte tout. Si tu es en danger, dis « J’aime pas la tournure du deal ». Dès qu’on entend ça, on entre. Calcule cinquante secondes selon nos calculs pour se rendre au 5e étage. On a le code de la porte, mais sache qu’on entre par la force si ça part en vrille. En plus de nous, il y a une autre équipe derrière le building dans une ruelle. C’est elle qui a le chemin le plus court ; nous, à l’avant, on est stationnés trop loin pour ne pas éveiller les soupçons.
Richard, c’est lui le plus stressé, il ne souhaite qu’une chose : que ça plante solide, qu’il monte au cinquième étage et que dans l’action il fasse un trou d’aération dans le front de Philippe :
— J’ai juste une chose à dire à Marc : je me sacre pas mal de ce que tu fais, si ça part en couille je n'hésiterai même pas à te trouer le torse.
René fait signe de la tête à Richard et lui dit :
— C’est pas nécessaire. Si t’as pas les reins assez solides pour être ici, entre au poste, c’est-tu clair ?
Richard fait signe de la tête, gêné d’avoir encore une fois montré son manque d'expérience devant le grand patron. Pendant l’heure qui suit, ils revoient les détails encore et encore. Ils ont tous le cœur comme un moteur turbo. C’est gros, même très gros comme opération.
— Marc, c’est l’heure. Sois naturel, sois toi-même. Rends-toi le plus loin possible dans la conversation, mais pousse pas inutilement. Le but n'est pas de le coincer ce soir, ce soir on met le piège. Vois ça comme une pratique pour quand on sera prêts à fermer le piège.
Marc acquiesce et sort du camion avec son sac à dos.
Arrivé au cinquième, il prend une bonne respiration avant de composer le code de la porte. Il entre. Showtime !
— T'es qui, toi ? Je suis supposé rencontrer Philippe. Y est où ?
— Calme-toi, c’est moi qui gère les gros deals. Assieds-toi, on va parler.
— Non, c’est pas ça qui était entendu. Je suis supposé rencontrer Philippe.
— Y’est-tu ici ?
— Garde, tu voulais un boss pour ouvrir tes horizons, je suis là. Philippe n'a rien à voir là-dedans, assieds-toi.
La tension monte dans le camion de la police. Charles a la face d’un plongeur en apnée qui n'a pas respiré depuis cinq minutes. René calme le jeu en faisant des signes de la main à tout le monde.
— Guys, c’est le premier rendez-vous, calmez-vous.
Richard a déjà son pistolet en main. Il attend le signal pour monter. Même si leur camion est plus loin, il sait qu’il peut arriver plus rapidement que l’autre équipe.
— Vos gueules ! dit Charles.
Il veut entendre ce qui se passe.
— Je ne comprends pas. Moi, c’est Philippe mon contact, je t’ai jamais vu. J'appelle Philippe pis on règle ça sur main libre.
— Oublie Philippe, ok ? Moi, c’est Matt. Je suis là pour toi. Derrière moi, c’est mes gars. Eux n'hésiteront pas à t'asseoir ou à te câlisser une volée, à moins que tu préfères une balle qui entre par ton nez pour sortir en arrière.
— Je suis bien debout. Montre-moi le stock, je te paie et je dégage.
— Le stock est là, fais-toi en pas. Regarde dans le sac toi-même.
— C’est quoi ça, câlice ? J’aime pas la tournure que prend le deal.
Richard quitte le camion, l'équipe deux est déjà en route. Charles regarde René et lâche un :
— Tabarn…
Pas le temps de finir son juron qu’on entend des coups de feu dans le micro, des cris, puis plus rien. Ils se précipitent pour rejoindre les gars du groupe d'intervention et Richard, qui fonce arme à la main. Ils savent que les coups de feu ne viennent pas de l'équipe tactique : ils sont encore loin des cinquante secondes.
Ils montent les escaliers deux par deux, ils ne ressentent ni l'essoufflement ni la fatigue. Charles a en tête le visage de ses collègues. Pour René, c’est la face de Marc. Vient-il encore de coûter la vie à un indic ? Pourquoi ce Philippe est-il toujours deux coups en avance ?
Ils arrivent dans la pièce, la porte est défoncée. Ils voient les gars du tactique sans leur casque, l'air surpris et confus. On entend Richard crier et sacrer, comme un animal sauvage.
René et Charles rangent leurs armes. Richard, toujours hors de lui, crie des injures parsemées de jurons et de menaces de mort. Ses bottes sonnent comme des marteaux-piqueurs qui défoncent le plancher. Les deux hommes s'approchent du salon trop éclairé, une lumière vive qui expose l’échec. Il n’y a qu’un cellulaire et un dictaphone. Abandonnés sur la table du salon, s’affichant comme vainqueurs. Ils se sont fait avoir, Marc n'est pas là, Philippe n'est pas là et l'argent a disparu. Charles s’empresse de dispatcher les ordres :
— Équipe A dehors vite, il ne peut pas être loin, quadrillez tous les alentours, équipe B fouillez le building de fond en comble, René contacte des renforts, les chiens, l'hélico, tout ce que tu trouves.
— Équipe A dehors vite, il ne peut pas être loin, quadrillez tous les alentours, équipe B fouillez le building de fond en comble, René contacte du renfort, les chiens, l'hélico, tout ce que tu trouves.
Richard demande à joindre l’équipe B, les traits tirés et les dents soudées ensemble. Arme à la main, il n’est plus policier, c’est un chasseur concentré, dédié et sans pitié. Charles sait qu’il va tirer et réfléchir après, mais il lui donne sa bénédiction. Il arrête de donner des ordres. Son regard s'arrête sur le dictaphone, sa défaite l’écrase, ses épaules s'affaissent. René, le dos droit, l’esprit en éveil, prend le relais des ordres et du déroulement de la chasse à l'homme.
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