Chaître 14

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 2504 mots

Les dernières notes résonnent dans la salle, accompagnées d’applaudissements sincères et de sifflements moqueurs. Le brouhaha forme un cocon bruyant, un bourdonnement de fond qui ne parvient pas à perturber ma concentration et ma fascination, accaparée par une autre forme de spectacle.

Assise au bar, dans un équilibre précaire vue la distance entre les barreaux de la chaise et la pointe de mes pieds, oubliée dans la masse des clients, mon verre vide abandonné devant moi, j’observe Zed. Même s’il a remarqué ma présence, il n’a pas encore eu l’occasion de venir vers moi, et j’en profite éhontément.

Malgré le vacarme et l’effervescence ambiante, il évolue derrière le comptoir avec une aisance insolente, parfaitement maître de son espace comme s’il était né ici, comme si l’endroit avait été façonné pour lui et lui seul. J’envie cette capacité à appartenir à un endroit, à un moment, sans avoir l’impression d’être de trop.

Entre deux salves d’applaudissements, j’entends une cliente lui laisser carte blanche pour créer un cocktail. Une lueur magique s’allume dans ses yeux et le revoilà en action. Chaque mouvement est précis, instinctif, d’une fluidité qui frôle l'absurde. Sans même un regard, ses doigts courent sur les bouteilles alignées, glissent sur le verre, effleurent une étiquette avant de changer d’avis et d’en saisir une autre, comme s’il avait mémorisé l’emplacement de chaque liquide, comme s’il connaissait leur goût et comment les assembler d’instinct.

Une chaleur diffuse s’insinue sous ma peau. Je l’ai déjà vu pianoter ainsi, mais pas sur des bouteilles. Sur moi.

Je me rappelle la douceur de ses mains explorant ma peau, la chaleur de l’eau qui ruisselait sur nous, la tendresse inattendue de ses gestes lorsqu’il a fait glisser le savon le long de mon corps. Je revois ses doigts, hésitants d’abord, puis précis, maîtrisés, comme s’il m’apprenait note par note.

Et voilà que maintenant, ces mêmes mains se referment sur un shaker. Il verse, dose, jauge, frappe le métal avec l’aisance d’un virtuose, et commence à secouer le mélange dans un mouvement fluide, puissant. L’effort contracte ses avant-bras, tend la peau fine sur ses poignets. Un battement sourd pulse contre mes tempes alors que je déglutis et détourne brièvement les yeux.

Ils s’accrochent sur l’ouverture de sa chemise, sur la naissance de son torse dévoilée par le tissu entrouvert. Un instant, mon imagination s’emballe, superposant à cette image le souvenir de sa peau humide sous mes paumes, du glissement de ses muscles sous mes doigts…

Mon désir pour lui n’est plus une surprise, ni pour lui, ni pour moi, mais ce soir, dans cette ambiance tamisée, avec cette confiance naturelle qui irradie de lui, il m'électrise plus que jamais. Je pince les lèvres et ferme les yeux.

Inspire. Expire. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Mais bordel…

Une main s’abat sur le bar, me tirant brusquement de mes pensées.

- Quitte à être au comptoir, tu veux boire quelque chose ?

Sa voix grave m’arrache un frisson. Inconscient, du moins j’ose l’espérer, de mes pensées coupables, il me regarde, les sourcils légèrement haussés, dans l’attente d’une réponse. Je secoue la tête et saisit la carte afin de faire mon choix. A mon grand regret, il y a surtout des cocktails très alcoolisés. Ne buvant pour ainsi dire jamais, je sais déjà qu'ils ne seront pas à mon goût.

- Pina Colada, mais pas beaucoup d’alcool. Et surtout, pas de feuilles de menthe en déco, je réponds, tentant de reprendre contenance.

- On n’aime pas les plantes ? demande-t-il, un sourire taquin sur les lèvres.

- On adore les plantes, je le contredis, mais pas celle-là. Ça me donne envie de vomir.

Il secoue doucement la tête, amusé, avant d’attraper un shaker et de commencer à préparer mon cocktail. Je l’observe à nouveau, cette fois avec un peu plus de retenue. Il verse les liquides avec la même précision déconcertante, ses mouvements souples et assurés. Je constate combien ce métier lui est cher, comme une extension de lui. 

La musique, les rires, les voix un peu trop éméchées qui braillent dans le micro du karaoké… tout s’efface à nouveau. Il ne reste plus que lui, moi et cette tension de non-dits entre nous, sourde, sous-jacente, que je dois briser.

Son bras se tend pour attraper un verre, et l’espace d’un instant, son regard croise le mien, déclenchant un nouveau frisson. Il ne s’y attarde pas et s'empare d’une autre bouteille. Quelques secondes plus tard, il pose mon cocktail devant moi.

- Sans menthe, comme madame l’a demandé. Je t’ai mis un doigt ou deux de vanille. C’est pas dans la recette de base mais je me dis que ça peut te plaire. Ça rajoute un peu de sucré.

Zed me fixe attentivement, attendant que je rende mon verdict sur sa préparation. Je fais tourner le verre entre mes doigts, jouant avec la condensation avant de porter la paille à mes lèvres. L’alcool est présent, puissant, sans être envahissant. Une gorgée sucrée, douce et fraîche qui me monte rapidement à la tête. Un parallèle parfait avec la chaleur qui me consume intérieurement.

- Ces doigts font vraiment des merveilles, je dis en posant ma main sur la sienne.

Il me regarde l’air suspicieux, avec une pointe d’hésitation, un trouble infime qu’il masque aussitôt. J’aperçois Jona derrière lui, je retire ma main tandis qu’il se penche à son oreille et avale le contenu de mon verre en quelques secondes.

- Alright. Thanks, man, lui dit-il. Il semblerait que je sois autorisé à prendre une petite pause de cinq minutes. Jona gère, m’explique-t-il en se focalisant à nouveau sur moi.

Ses yeux me happent à nouveau, brun et or, malgré la pénombre. Je veux lui dire qu’il faut qu’on parle, mais j’ai peur de le voir se braquer, comme à chacune de mes tentatives jusqu’ici.

Et puis soudain, certainement alimentée par l’alcool, une idée folle germe dans ma tête.

- Je crois que je vais aller tenter ma chance, j’annonce en désignant la scène.

- Tu veux aller chanter ?

- Quelque chose comme ça, ouais.

A peine descendue du tabouret, je sens mes jambes trembler, chaque pas me semble plus maladroit que le précédent, mais je reste droite. Mon cœur cogne contre mes côtes, avec la violence d’un oiseau pris au piège, comme s’il cherchait désespérément à s’échapper, à fuir la folie que je m’apprête à commettre.

Quand j’arrive près de la petite table où l’homme en charge du karaoke est assis, je me penche vers lui, forçant ma voix à porter par-dessus la musique :

- Hi, I’d like to sing.

- What song ?

- Misery from Maroon 5.

- Alright. You’re up next.

- Thanks.

Je m’éloigne doucement, gagnant le bord de la scène, tandis que le chanteur amateur poursuit sa performance. Je tente de calmer ma nervosité, serre mes mains, priant pour que personne ne les voit trembler.

Inspire. Expire. Tu peux le faire.

Je jette un oeil vers Zed, derrière son comptoir. L’étincelle moqueuse, avec cette pointe de défi si familière, qui brille dans son regard me donne d’autant plus de raison de ne pas me défiler.

La chanson prend fin. Le client achève sa prestation avec une révérence exagérée, descend de scène et me tend le micro dans un sourire.

- Καλή τύχη

- Thanks, dis-je, devinant qu’il m’encourage.

Je monte sur scène comme on monte à l’échafaud, prise d’un léger vertige, brièvement aveuglée par les spots, la clameur de la foule dans mon dos. Ma main serre le micro, trop fort sans doute, mais je refuse de la relâcher, concentrée sur l’écran qui affichera bientôt les paroles. Les premières notes de ma chanson flottent dans l’air, et lorsque les paroles s’affichent sur l’écran, je me retourne. Je fais face au bar, pour qu’il me voit, qu’il m’entende. Lui. Le seul spectateur qui compte : Zed.

Je commence la chanson telle qu’elle est écrite parce que je n’ai pas seulement besoin qu’il m’entende, je veux qu’il m’écoute. Je veux qu’il entende entre les mots, dans les silences, tout ce que qu’il ne m’autorise même plus à formuler.

So scared of breaking it 

That you won't let it bend 

Je commence à modifier les paroles, les tordre, les adapter, les faire miennes. Je veux qu’elles collent à notre histoire, à notre vérité, au message que je veux lui transmettre.

You run and hide your truth,

Still wanting to pretend.

You know our troubles

Are much deeper than they seem

Je réinvente la chanson au fur et à mesure que les mots me viennent, comme on écrit une lettre qu’on n’aura jamais le courage d’envoyer.

You'd rather cover up

I'd rather let them bleed

C’est pour ces mots que j’ai choisi cette chanson : lui ferait tout pour camoufler ce qu’il ressent, alors que moi, je suis prête à m’exposer, à tout montrer, même ce qui fait mal.

Je ne vois pas son visage, pas vraiment : la lumière me brouille la vue, et la distance crée un voile entre nous. Mais je remarque qu’il a changé de posture. Il s’est affaissé légèrement, la tête baissée, les épaules rentrées. Il commence à comprendre que je l’ai encore mis au pied du mur et qu’il ne peut pas fuir. Pas cette fois. Pas ici. Pas maintenant.

So talk to me

And you'll set us free, oh-yeah

Je sens une larme me monter aux yeux, une larme que je retiens de toutes mes forces. Je ne veux pas le blesser, je ne cherche pas à le mettre dans l’embarras. Je veux pouvoir avancer. Avec lui. 

S’il te plaît, écoute-moi… Mais surtout parle-moi…

Man, you really got me bad

You really got me bad

And I'm gonna get you now

I'm gonna get you now

Je change le refrain car ce soir, il n’y a que lui. Le reste du monde n’existe plus. Il n’y a que Zed, moi, et cette tension brûlante et vibrante qui nous relie, comme un fil tendu à l’extrême.

Your tender lips and how

They collided with mine

Je raconte nos souvenirs déguisés en images, nos baisers volés et nos silences trop lourds. Je chante la frustration, l’attente, le besoin de lui, de ses mots, de sa vérité.

The thrill of becoming

Completely intertwined…

Je chante ce que mon corps ne supporte plus de garder enfermé. Chaque phrase est un coup de scalpel dans ma poitrine, me déchire autant qu’elle me délivre. Je le regarde toujours, incapable de détourner les yeux. Il est mon ancre, ma lumière, mon souffle. 

I know deep down you care 

But that you’ll never show 

I know deep down you feel 

You can never let me go...

Il recule d’un pas, croise les bras et s’appuie contre le fond du bar. J’ai peur que ce retrait soit le signe qu’il se braque, qu’il se ferme. Je mets toutes mes émotions dans le passage suivant :

Why do you do what you do to me? Yeah

Why won't you answer me, answer me? Yeah

Why do you do what you do to me? Yeah

Why won't you answer me, answer me? Yeah

Sa main passe sur son visage et s’arrime à sa bouche, comme un nouveau signe qu’il s’interdit de dire ce qu’il pense. Mon coeur se serre, mais je ne lâche rien.

J’ai besoin de savoir ce que tu ressens. J’ai besoin de savoir où on va. Ne te ferme pas…

Soudain, il redresse la tête et me fixe. Il n’a plus cette posture froide et renfrognée, comme s’il se préparait à agir ou à me répondre. Et puis je le vois hocher la tête.

La joie me frappe comme une décharge électrique. Il a entendu mon appel, je suis parvenue à passer outre ses barrières émotionnelles. C’est énorme pour lui. Je souris, à la fois triste et soulagée : j’ai obtenu ce que je voulais, ce dont nous avons besoin, mais je sais combien ça lui coûte.

Merci.

Il s’active ensuite derrière le bar et je comprends que sa pause est terminée. Je poursuis ma performance, le coeur plus léger, comme si je m’autorisais enfin à respirer.

Quand la dernière note s’éteint, je reste une seconde figée, toute entière concentrée sur Zed. Le silence ne dure qu’un battement de cœur avant que les applaudissements éclatent, me ramenant brusquement à la réalité. J’offre le micro au prochain courageux venu braver la foule et redescends de la scène sous un déluge de voix, de cris, de sifflements, de félicitations, mais je ne les entends pas vraiment.

Ce n’est pas pour eux que j’ai chanté. 

Mon corps se faufile entre les fêtards, jusqu’au bar. Je remonte sur ma chaise, retrouve mon verre vide. Je joue avec la paille, gigote mal à l’aise tout à coup, n’osant pas lever les yeux, craignant de voir que Zed m’ignore à nouveau.

- Tu veux boire autre chose ? me demande-t-il.

Nos regards se croisent. Il est résigné mais étonnamment calme, ou bien peut-être essaie-t-il encore de se cacher derrière son masque, pour préserver les apparences au travail.

Avant que je puisse lui répondre, quelqu’un me tape sur l’épaule :

- Nice song ! I loved your changes. You’ve got great rhythm.

Je profite de cette distraction pour lâcher un peu de la tension qui m’habite.

- Thanks. I was scared it would be shit. I improvised most of it.

- Kudos to you for that. You should sing more often.

- I’ll think about it. Thanks again.

- Enjoy your night !

- You too.

Je me retourne à nouveau vers Zed. Je vois dans ses yeux une colère rentrée, comme… de la jalousie ? Intimidée, je m’interdis d’y penser davantage. 

- Du coup ? Tu veux boire autre chose ?

- Non, je rejette poliment. Je vais rentrer. Je t’ai assez dérangé comme ça. 

J’ai largement perturbé sa soirée. Je déteste devoir le prendre au piège systématiquement. S’il me laissait lui parler normalement, je n’aurais pas besoin de tous ces stratagèmes. Une part de moi s’inquiète qu’il ne change encore d’avis et se referme.

- Ok. Je rentre dans à peu près 3h, dit-il en se tortillant. On parlera à ce moment-là. Promis, assure-t-il, comme s’il avait lu mes pensées.

Il s'empare doucement de ma main et y dépose un baiser chaste. 

- Merci, je souffle, plus troublée par son geste, cette tendresse qu’il ne s’autorisait plus, que par sa promesse.

Je descends de mon siège, règle ma consommation et quitte le bar, sentant le poids de son regard dans mon dos et celui de ses clés dans mes mains à chaque pas.

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