Chapitre 15

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4676 mots

Je referme la porte derrière moi avec une précaution presque superstitieuse, comme si le moindre bruit pouvait faire s’effondrer le fragile espoir que j’amène avec moi. Depuis la fenêtre, je perçois un infime murmure de musique, atténuée par les vitres épaisses, mais bien là, comme un rappel du monde qui tourne sans moi. J’avance dans la pénombre sans allumer la lumière, me laissant guider par les reflets tremblants des néons du bar qui colorent le sol de l’appartement de vagues teintes bleutées.

Je laisse tomber mes vêtements un à un dans la salle de bain, sans cérémonie. Sous la douche, l’eau chaude ruisselle sur ma peau avec un effet de baume, délasse mes épaules et détend mes muscles, mais mon esprit, lui, demeure ailleurs, tendu vers cette promesse que Zed m’a faite.

Quand j’émerge, une serviette enroulée autour du corps, je jette un regard avide vers l’horloge du salon : 00h26. Il me reste deux heures et demie à occuper. J’enfile un t-shirt large, une culotte de coton douce, familière, puis je déplie le canapé dans un geste machinal, presque cérémonial. Je m’y installe avec un livre que j’essaie de lire, mais mes yeux glissent sur les phrases sans parvenir à s’y accrocher. Les mots se succèdent, flous, et je dois relire trois fois les mêmes paragraphes sans comprendre ce que je viens de lire.

À 1h02, je me redresse, change de position, comme si cela pouvait forcer ma concentration. À 1h17, je me lève et me prépare un thé que j’oublie aussitôt sur le plan de travail. Je fais les cent pas dans le salon, reviens m’asseoir, ouvre une application sur mon téléphone, la referme et en ouvre une autre. À 1h38, je lance un podcast dans l’espoir de détourner mes pensées, mais les voix, trop lointaines, se mêlent à mon tumulte intérieur et finissent par s’effacer dans un brouillard indistinct.

L’horloge continue de tourner, mais à une lenteur exaspérante, comme si elle me narguait, consciente de mon impatience. J’ai l’impression de revivre l’après-midi où je lui ai envoyé ce message, celui qui a tout changé. L’attente est la même, cette boule d’angoisse lovée sous mes côtes, ce vertige à l’idée qu’il se dérobe encore, malgré sa promesse.

J’éteins la lumière pour ne plus être tentée de regarder l’heure. Je reviens m’asseoir sur le canapé, le t-shirt remonté sur mes cuisses, les bras enroulés autour de mes genoux. J’attrape mon ordinateur, l’allume d’un geste lent, comme si je redoutais qu’il affiche une heure trop lointaine : 1h54. Je finis par lancer une série, plus pour occuper le silence que par réel intérêt. Les images défilent sans me traverser, les dialogues se dissolvent dans l’air, incapables d’étouffer les battements de mon cœur ni le vacarme de mes pensées. J’observe l’écran sans le voir, comme on fixe un point pour ne pas se perdre.

L’épisode se termine, sans que j’en aie retenu le moindre détail. Mais au moins, le temps a filé, un peu. Dehors, la musique a cessé, les néons se sont éteints : Zed ne devrait plus tarder. Je referme doucement l’écran de mon ordinateur, le pose sur la table basse et j’attends, immobile, les bras toujours serrés autour de mes jambes. 

Un bruit, à peine perceptible, me fait relever la tête : des pas dans l’escalier, puis le cliquetis discret de la clenche.

La porte s’ouvre dans un grincement timide. Zed entre sans faire de bruit, referme derrière lui avec le même soin que moi, comme s’il craignait de rompre l’équilibre du silence. Il reste un instant immobile dans l’entrée, son regard cherchant le mien dans la pénombre du salon. Il a l’air épuisé, défait par les heures, mais présent, ouvert.

 

Je soutiens le silence, le laissant s’étirer, car je veux qu’il le brise. Nous devons avancer, j’ai besoin d’une réponse.

Il dépose ses affaires, me tournant le dos. Je l’entends prendre une grande inspiration puis il s’assoit sur le bord du canapé, face au mur. Une de ses mains passe sur son cou, et il souffle, résigné :

- Je ne sais même pas par où commencer…

J’ai conscience que cette discussion lui coûte, que chaque mot est un combat. Une partie de moi s’en veut, mais l’autre sait que c’est nécessaire. Je ne peux que l’encourager, l’aider à franchir cette étape. Je me glisse derrière lui, une jambe de chaque côté des siennes et l’enlace. Il se fige, et pendant quelques secondes, tout semble suspendu. Puis il attrape mon bras, me fait passer sur ses genoux et me serre contre lui. Son corps est toujours si chaud, si familier, si naturel, que je ne peux que savourer ce contact. Je me perds un instant dans cette sensation, dans l’intensité de sa présence et fais aller une main dans son dos, le caressant doucement, presque instinctivement.

- Quand tu m’as appelé… Quand on a parlé…, bredouille-t-il avant de se reprendre. Quand tu m’as dit que je te plaisais, enfin… La première chose que j’ai ressentie, ça a été du soulagement. Je me suis dit « Ouf ! C’est pas que moi. Elle aussi ressent quelque chose. ». Enfin tu vois, je me suis dit que j’étais pas un cas si désespéré si j’arrivais à plaire à une fille qui me plait aussi… Après, comme je t’ai dit, si tu avais été avec un pote, j’en aurais rien eu à foutre. J’aurais vraiment tenté quelque chose. J’aurais essayé de te piquer à lui. Mais là c’est pas le cas. T’es pas avec un pote. Et même si la douche l’autre jour, c’était… enfin voilà tu sais très bien ce que je veux dire… La fidélité pour moi c’est sacré. Et là, c’est encore plus hors limite pour moi. Je ne peux pas encore poignarder Nate dans le dos. Tu comprends ?

- Je comprends.

Je continue mes caresses, cherchant à préserver notre bulle intime, fragile et précieuse. Puis, doucement, je l’embrasse dans le cou.

- Mais là c’est différent, je souffle.

- Comment ça ?

Il desserre son étreinte mais je reste blottie contre lui, voulant profiter de notre proximité jusqu’au dernier moment, car ce que je m’apprête à lui dire, et que je n’ai jamais pu lui dire tant il fuyait, va certainement changer notre relation à jamais. Je prends une profonde inspiration avant de répondre :

- Parce qu’il sait. Enfin, il a toujours su que tu me plaisais. Je lui ai dit le premier jour où on s’est vu que t’étais super bien foutu. J’ai même plaisanté en disant que je m’étais trompé de frère…

- Si tu lui as dit les sentiments que tu as pour moi au début et ensuite plus rien, il l’a pris sur le ton de l’humour et il a déjà oublié, me coupe-t-il à la fois frustré et blasé.

- Non, justement. Quand je te dis qu’il sait, il sait, je le coupe à mon tour, mes mots maintenant plus assurés. Il a vu le suçon dans mon cou et il a tiré ses propres conclusions. On en a discuté et… Zed…, je murmure en me redressant pour lui faire face. C’est lui qui m’a dit de venir te parler pour mettre les choses à plat. Que si on avait une chance d’être heureux ensemble, il ne s’y opposerait pas.

Malgré son habituel masque d’indifférence, je remarque que ses yeux s’écarquillent légèrement, et je sais, sans l'ombre d'un doute, que ma révélation l’a profondément secoué. Le silence s’installe alors, lourd et presque insoutenable.

Assise sur ses genoux, je délaisse son dos et trace les contours de son visage du bout des doigts, tentant de me distraire en attendant sa réaction. Je dessine la courbure de sa mâchoire, de son menton, avant de laisser mes doigts glisser sur ses lèvres, pleines, chaudes et douces, comme dans mes souvenirs.

Hypnotisée, j’y laisse mon pouce quelques instants. Je sais que je ne peux pas l’embrasser. Pour l’instant, c’est hors limite, comme il l’a dit. Je dois le laisser faire son choix librement, mais j’en ai tellement envie. Le désir brûle en moi, presque irrésistible, alors, je triche. Approchant mon visage du sien, je dépose un baiser sur mon pouce, tout contre ses lèvres.

Tout se déroule ensuite très vite. D’un seul geste, Zed saisit ma main posée contre son visage, l’éloigne de lui avec une fermeté qui me coupe le souffle, puis glisse son bras le long de mon dos, me plaquant contre lui avant de me retourner. Me voilà allongée sur le canapé, paralysée par sa poigne. Au-dessus de moi, Zed me fixe, le regard brûlant, sauvage, presque animal, comme s’il comptait me dévorer toute entière. Je perçois l’urgence de son désir, une promesse qui m’enveloppe et me captive, plus intensément que je n’aurais pu l’imaginer.

Alors que je m'attends à ce qu'il maintienne sa poigne et se penche vers mes lèvres, Zed me surprend en me relâchant doucement. S'appuyant sur ses coudes, il encadre mon visage de ses mains, ses pouces effleurant mes joues avec une tendresse presque contradictoire.

- J'ai pas du tout envie de parler, murmure-t-il, son visage à quelques centimètres du mien.

Il continue de me caresser, ses yeux plongés dans les miens, avant de s’arrêter brusquement.

- Tu ne peux plus dormir sur le canapé.

Tout mon sang se glace. La sensation de rejet me frappe, intense, violente. Elle ne disparaît que lorsqu'il enfouit son visage dans ma poitrine, me ramenant à lui.

- Tu dors avec moi ce soir, déclare-t-il.

Ses intonations sont graves, presque solennelles, au point que je me demande si pour lui c'est un ordre ou un fait. J'ai besoin de voir ses yeux pour en avoir la certitude. Avant que je puisse répondre, il se redresse légèrement et précise :

- Juste dormir. Juste t'avoir contre moi.

Lorsque je croise son regard, je réalise que je me suis trompée. Ce n'est ni un ordre ni une constatation. C'est une requête.

- S'il te plaît, conclut-il.

J’opine et il sourit.

- Accroche-toi, me dit-il.

J’enroule mes bras autour de sa nuque et il me soulève comme si je ne pesais rien. Je resserre mes jambes autour de sa taille mais c’est presque inutile. Ses mains, fermement posées sur mes fesses, m'empêchent de glisser. Sa force m’impressionne. Arrivés devant la porte de sa chambre, il libère une main pour l’ouvrir et ne me tient plus que d’une seule. Et, encore une fois, ça n’a même pas l’air de lui coûter le moindre effort.

Les volets de sa chambre sont fermés et mes yeux mettent quelques secondes à s’habituer à cette seconde obscurité. Je le sens ensuite me pencher en arrière jusqu’à ce que mon dos rencontre quelque chose de mou. Son matelas, vraisemblablement. Il nous y dépose tous les deux avant de se blottir contre ma poitrine.

J’adore la sensation de son corps pesant sur le mien, comme s’il essayait de s’y enfoncer. Ce n’est pas la manière dont je le fantasme, mais c’est extrêmement agréable, apaisant. Je prends une grande inspiration pour m’imprégner de son odeur.

- Pardon, je dois t’écraser, dit-il en tentant de se redresser.

- Non, je le retiens doucement, mes doigts s’accrochant à ses épaules. Reste. S’il te plaît.

Il s’immobilise une fraction de seconde, puis se détend et se repose délicatement contre moi. Je referme mes bras autour de lui, l’entourant comme un cocon protecteur.

- Tu es bien là ? me demande-t-il à voix basse.

- C’est parfait, je réponds en embrassant son front.

Je passe mes doigts dans ses cheveux, sur son front, ses épaules, son dos. Je le câline, le berce dans un silence rassurant, mes gestes emplis de tendresse. Après un moment, il se redresse doucement :

- En fait, pour moi c’est pas terrible, grimace-t-il. Je veux pas dire ça méchamment hein, mais… Ton soutif me rentre dans la peau et tes seins m’empêchent un peu de respirer.

- Pas de souci. On va arranger ça.

Nous nous redressons tous les deux. Je glisse mes mains sous mon haut pour détacher mon soutien-gorge sans me déshabiller, tandis que lui retire son t-shirt d’un geste simple et désinvolte. Une fois cela fait, je me rallonge, et il s’étend à mes côtés, se tournant légèrement vers moi.

Malgré la pénombre, mes yeux s’attardent sur son corps : ses épaules larges, ses pectoraux dessinés, la ligne de sa mâchoire. Il est magnifique, tendre, et juste… parfait. Parfait pour moi. Je n’ai jamais été aussi détendue qu’en cet instant. Je lève les yeux vers lui, cherchant à mettre des mots sur ce que je ressens.

- Je sais pas comment te dire ça alors je vais juste le dire… Tout de suite, j’ai envie de tendresse.

Je marque une pause, un sourire timide sur les lèvres. Il reste silencieux, ses yeux cherchant les miens comme pour s’assurer qu’il a bien compris.

- Je vais pas te mentir, j’ai envie de toi. J’ai toujours envie de toi, je rigole. Mais là, tout de suite j’ai plus besoin de tendresse que de sexe.

- Pas de souci. J’ai pas spécialement envie de toi. Enfin si, se reprend-il, j’ai vraiment envie de toi. Mais c’est non. Ce qui s’est passé à l’instant, sur le canap’… Enfin… La limite est toujours là… Tu comprends ?

Aïe.

Le cœur douloureux, j’acquiesce car je comprends son point de vue. Les bras collés contre ma poitrine, je l’observe. Il a replié un bras sous sa tête et s’appuie dessus. Nous sommes tellement près que si je m’avançais, mes lèvres toucheraient les siennes, mais je ne le ferai pas. Il s’y refuse et je ne le forcerai pas.

Ce moment aurait pu être un pas en avant. Le fait qu’il ait osé me dire ce qu’il ressent, ses envies et ses limites, c’est énorme venant de lui. Mais malgré tout, j’ai l’impression qu’on piétine. Il ne veut toujours pas choisir une voie. Ni avancer, ni reculer. Et ça nous enferme dans cet « entre-deux » étouffant où rien ne se construit vraiment. Peut-être est-ce à mon tour de refaire un pas, de l'inciter à briser cet équilibre stérile ?

Un peu hésitante, je tends un bras vers lui. Je pose doucement mes doigts sur sa joue, chaude sous mes mains. Je fais aller mon pouce sur son visage, observant ses réactions. Zed ferme les yeux à mon contact.

- Ça te dérange ? je murmure.

Je commence à retirer ma main, craignant d'avoir été trop loin ou trop rapide, mais il rattrape doucement mon poignet et repose ma main contre sa joue.

- Pas du tout. Continue.

Il pose ensuite sa main libre dans le creux de ma taille. Je sens ses doigts se faufiler sous mon t-shirt, pianoter sur ma peau. Ces mouvements déclenchent des frissons dans tout mon corps. Je ferme les yeux, me perdant dans la sensation, et je laisse échapper un soupir de plaisir.

- Tu veux que j’arrête ? me demande-t-il, la voix un peu rauque, mais sans s’arrêter pour autant.

J’ouvre les yeux et découvre qu’il me fixe. Beaucoup d’émotions défilent à nouveau dans ses yeux : tendresse, désir, douceur et plaisir. La tendresse et la douceur d’être proche. Le désir et le plaisir de m’en procurer. Je secoue la tête, ravie de qu’il s’autorise ce nouveau pas vers moi, et souffle :

- Non. J’adore que tu me touches.

Sa main va et vient sur ma taille et dans mon dos de la naissance de mes fesses à ma nuque, remontant un peu plus mon t-shirt à chaque passage, engendrant des picotements et une chaleur croissante sous ma peau. La mienne glisse sur son visage, son cou, ses épaules, suivant la courbe de ses muscles. Nous nous parcourons ainsi, chacun absorbé par l'autre, moi suivant mes gestes des yeux, lui probablement concentré sur mon visage.

Mon pouce s’attarde sur son menton avant de frôler ses lèvres. Un contact léger mais suffisant pour que mes doigts frémissent. Ceux de Zed descendent lentement le long de ma cuisse, effleurant ma peau avec une lenteur exquise. Il s’empare doucement de mon genou et fait passer ma jambe par-dessus sa taille. Il caresse mes cuisses, passe sur mes fesses et remonte vers le creux de mes reins. Chaque geste provoque un électrochoc subtil : des petits spasmes de plaisir agitent mon corps lorsqu’il me touche à des endroits sensibles.

Nos mains vont et viennent sur le corps de l’autre, dans un rythme lent et doux, comme une chorégraphie. Ses doigts caressent ma peau avec la légèreté d’une plume. Je parcours son corps de haut en bas, de long en large, comme si mes doigts pouvaient mémoriser chaque détail, chaque courbe, chaque grain de beauté, chaque cicatrice.

Parfois, il tend le bras vers le haut et nos doigts se caressent sans jamais se mêler. Il remonte peu à peu mon t-shirt en effleurant mes reins, mes côtes. Il va jusqu’à frôler le bord de mes seins, d’abord réservé, du dos de la main… Puis plus franchement, allant jusqu’à passer sa main intégralement sur mon sein. De mon côté, ma main vagabonde sur le haut de son torse, s'attardant sur ses muscles, avant de remonter vers son cou, son menton… Et ses lèvres.

Ses doigts viennent à leur tour caresser mon visage. Nos effleurements se répondent, s’entrelacent, presque symétriques, dans un bal délicat. Mon index monte le long de sa joue. Le sien chatouille ma pommette. Mon pouce trace le contour de ses lèvres. Le sien effleure les miennes.

Nous continuons de dessiner les traits de nos visages quelque secondes, suspendus dans ce moment où l’espace entre nous semble se dilater. Puis, il entrouvre les lèvres, et sa langue vient caresser la pulpe de mon doigt. Il le glisse dans sa bouche et entreprend de le suçoter. Une chaleur intense m'envahit, chaque mouvement amplifiant un désir que je peine à contenir. 

Je ferme les yeux d’aise et je sens son pouce appuyer doucement sur mes lèvres. Je les entrouvre lentement, ressentant la chaleur de son doigt qui se pose contre ma langue. Il le fait aller et venir dans ma bouche, comme une invitation que je ne peux ignorer. Je l’aspire et le lèche, la mémoire vive de notre douche et de ce que je lui ai fait alors, éveille mes sens et ravive cette excitation qui gronde en moi.

Avant que je ne perde le contrôle, il relâche la pression sur mon pouce, retirant son doigt de ma bouche. J’ouvre les yeux et repose ma main contre sa joue, savourant la chaleur de son contact. Il fait de même avant de me lâcher et de se tourner brusquement sur le dos en inspirant. Il fixe le plafond, et son éloignement soudain me blesse.

Je me redresse et vient me caler sur son bras, cherchant à combler la distance entre nous. Il fait aller et venir sa main le long de mon dos, traçant des lignes distraites. Je reprends mes caresses sur son torse en le couvant des yeux. Il tourne la tête vers moi, nos regards se croisent brièvement avant qu’il ne se détourne de nouveau.

- Est-ce que ça va ? je souffle.

- Oui, pourquoi ? me répond-il sur le même ton.

- Tu n’arrêtes pas de te détourner. Il y a un problème ? Je fais quelque chose qui te gêne ?

- Non.

Il a répondu trop vite, et la tension dans ses épaules trahit ses pensées : quelque chose le tracasse. Je prends doucement son visage dans ma main, le tournant lentement vers moi, jusqu'à ce que nos lèvres ne soient séparées que de quelques centimètres.

- Ça te gêne d’être comme ça ? je murmure en lui caressant la joue du dos de la main.

Il se détourne à nouveau en inspirant, mais, presque immédiatement, il revient vers moi.

- Non…

Il pivote légèrement, et cette fois, nous sommes vraiment face à face. Je suis plus proche de lui, complètement enveloppée dans ses bras. Il pose une main sur ma joue, à moitié dans mes cheveux.

- Mais j’ai beaucoup trop envie de t’embrasser comme ça, chuchote-t-il.

Mon cœur bondit dans ma poitrine : nous sommes si proches du dénouement que j’espère.

- Et tu ne le fais pas parce que… ?

- Tu sais pourquoi. Je ne peux pas. Tu vas te marier avec mon frère. Et ça, toi et moi, précise-t-il en faisant la navette entre nous avec son doigt, ce n’est pas vraiment ce que tu veux. Et demain tu m’en voudras, finit-il en reposant sa main dans le creux de mes reins.

- Je t’en veux déjà, je lâche après quelques secondes, d’une voix ferme.

Sa main se crispe légèrement sur mon corps. Nous ne pouvons pas continuer ainsi : deux pas en avant, un pas en arrière…

- Tu ne sais pas ce que je veux. Moi oui, je continue. En l’état actuel des choses, je ne vais pas épouser Nate. Mais même sans ça…Tu ne peux pas me chauffer et me repousser comme ça. Choisis ton camp : soit tu me veux et tu ne me parles plus de limites, soit tu ne me veux pas et tu arrêtes de me chercher.

Il reste silencieux, mais son visage s’approche et s’éloigne du mien par intermittence. Deux centimètres en avant, un en arrière. Lorsque nos lèvres se frôlent et s’effleurent, le bruit de nos respirations semble envahir toute la pièce. Je sais désormais, avec une certitude absolue qu’il me veut, et je le désire tout autant.

Les millimètres entre nous ne diminuent pas, et je ne les comblerai pas. Oh bien sûr, je pourrai prendre les devants et m’emparer de ses lèvres, mais je veux qu’il fasse ce choix. Je veux qu’il accepte ce qu’il ressent, qu’il assume son désir et qu’il aille jusqu’au bout.

Rien ne s’oppose à ce qu’on soit ensemble, personne ne se dresse entre nous. Il ne se bat qu’avec lui-même. Je caresse doucement sa lèvre supérieure de ma langue, l’explorant avec une lenteur calculée. Il soupire contre ma bouche.

- Tu te trompes, claironne-t-il soudain.

- Comment ça ?

- Je peux continuer exactement comme avant.

Comme avant ? Il ne veut pas dire…

- Je peux totalement avoir envie de toi, m’approcher de la limite, mais ne plus jamais craquer, assure-t-il.

Je recule brusquement, mettant de la distance entre nous et m’appuyant sur mon coude. La situation m’échappe et me dépasse.

- C'est complètement débile. Compte pas sur moi pour jouer selon tes règles. Pour moi y a pas de limites, j’assène en allant chercher son entrejambe.

Il attrape ma main avant que j’aie atteint ma cible et me décoche un regard meurtrier.

- Le consentement, ça marche dans les deux sens. Si tu me touches sans mon accord, non seulement je te fous à la porte mais je te bloque de partout. Appel, SMS, jeux en ligne… Partout.

L’horreur de ses mots me foudroie. Je sais qu'il a parfaitement raison. Une personne peut avoir envie de coucher avec une autre, elle peut vouloir que ça se passe, mais il faut aussi qu'elle l'accepte. Pourtant, au fond de moi, une autre partie s'indigne. Il ne sait pas ce que j'ai vécu. Il ne peut pas savoir. Jamais il ne connaîtra ce traumatisme, encore moins par ma faute. Le fait qu'il ose mettre nos expériences au même niveau, même inconsciemment, me brûle comme de l'acide.

- Alors ça va être ça notre relation ? je raille. On reste coincés dans cet entre-deux merdique jusqu'à ce que tu te trouves quelqu'un d'autre avec qui jouer ?

J’ai à peine terminé ma phrase que Zed se crispe, serre ma main avec une telle force que je frémis, et m’incendie.

- JE NE JOUES PAS AVEC TOI !

Je ne l’avais jamais vu aussi furieux. J’ai en mémoire beaucoup de situations où j’aurais mérité qu’il s’emporte au point de me hurler dessus. Il ne l’a fait à aucun moment. Mon aigreur s’évapore instantanément, emportée par une vague de confusion. Tandis que je le fixe, ahurie, je devine d’autres émotions à travers ses yeux : de la confusion, de l’impatience, mais surtout de la douleur. 

Je me rappelle brutalement que c'est sa façon de se protéger. Il préfère repousser, blesser, plutôt que d’accepter la vulnérabilité d’un lien, plutôt que de risquer d’être blessé lui-même.

- D’accord. Je ne te toucherai pas. Je ne te toucherai plus.

Je récupère ma main, si vite que le métal de sa chevalière érafle ma peau, le cœur lourd, avant de quitter la pièce. En fermant la porte derrière moi, je m’appuie contre elle un instant, fermant les yeux pour essayer de digérer cette scène. Nous étions si proches, et tout s’est effondré. Deux personnes qui se veulent à ce point ne devraient pas se faire autant de mal. Je soupire longuement, la douleur de la situation me frappant de plein fouet. La pendule de la cuisine affiche 4h du matin.

Il vaut peut-être mieux que j’aille dormir. 

Je me dirige lentement vers le canapé, éteins la lumière et me glisse sous les draps. Les oreillers sont trop froids, comme un cruel rappel que j’aurais dû dormir contre lui cette nuit. Je ferme les yeux en me répétant ce que je savais déjà.

Il faut que ça vienne de lui.

 

***

 

Je suis au fond d’un trou.

Un puits sans paroi lisse, suintant d’humidité, creusé à même une terre grasse, grumeleuse, qui colle à ma peau. L’eau coule des parois, goutte à goutte, dans un rythme lent et inlassable. Je suis recroquevillée, les bras autour des jambes, nue, glacée jusqu’à l’os. Accroupie dans cette obscurité et cette saleté qui s’accroche à moi, comme une seconde peau. Mes cheveux sont trempés. Mes doigts fripés. J’essaie de respirer par la bouche pour ne pas sentir, mais c’est pire. L’odeur est partout.

Une remontée âcre : javel et chlore, comme dans les piscines d’enfance, mélangée à une note rance, plus organique, marine. Poisson, peut-être. Ou autre chose. Quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui fermente.

Au-dessus de moi, je vois les étoiles, dans un ciel où la nuit règne éternellement. Je suis seule. Mais parfois, une silhouette se détache dans la lueur de la lune. La plupart du temps elle m’ignore et ne fait que me regarder. Parfois, elle me hait. Et me punit. Sans autre raison que le plaisir de le faire. 

Aujourd’hui elle ne dit rien. Et puis ça me tombe dessus : l’eau glaciale. Mordante. Le choc m’arrache un cri. Je me recroqueville car je sais ce qui va suivre. Une autre salve dégringole du ciel. Bouillante cette fois. Je serre les dents, mords ma langue pour rester muette. La silhouette se penche un peu. Elle parle d’une voix lente, presque douce.

- Voilà. Tu sais bien qu’il faut te taire.

Un nouveau seau. Des déchets, cette fois. L’odeur de moisissure tapisse ma gorge.

- N’oublie pas pourquoi tu es là, reprend la voix. Tu n’es qu’un trou. Sale. Inutile.

Je ferme les yeux. Je voudrais remonter, hurler, disparaître. Mais je suis figée. Prisonnière. Le mot tourne dans ma tête, trou, trou, trou.

- Allez… Ouvre grand, que je te remplisse ! Avale tout.

Ses intonations sont calmes. Mielleuse. Presque affectueuse. Un murmure que je sens vibrer jusqu’à l’intérieur de mes dents. Je sens un autre seau se vider sur moi. Quelque chose de pâteux cette fois, de gluant. L’odeur est plus forte. Plus lourde. J’ai envie de vomir.

- Regarde-toi… Tu es faite pour ça.

Je sens le niveau du liquide dans lequel je patauge remonter lentement en moi. Visqueux. Immonde. Et je réalise qu’il a raison. Je ne suis pas au fond d’un trou. Je suis le trou. Et il me remplit. Chaque fois qu’il en a envie. Parce qu’il sait qu’il le peut.

Et chaque fois qu’il le fait, il me hait un peu plus. Et moi, je nous hais plus encore.

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