Chapitre 16

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4643 mots

Je ne me réveille pas, j’émerge, comme un débris qui remonte à la surface, rejeté par l’océan. Huit heures. La lumière du matin passe à travers les rideaux tirés, diffuse, pâle, sans chaleur. Je me lève sans réfléchir, mécaniquement, portée par une vieille habitude — celle qui me pousse à cacher ma honte et ma saleté.

J’ouvre le robinet de la douche, je monte la température trop haut, volontairement, pour que l’eau brûle, qu’elle dissolve les traces invisibles de ce rêve que je sens jusque sous ma peau. Je me frotte les bras, nerveusement, sentant cette absence de pilosité dûe aux brossages à la pierre ponce que je me suis infligée pour me nettoyer jusqu’au sang, jusqu’à l’oubli. À l’époque, je croyais que c’était ça, guérir : extraire la douleur, la rendre visible, palpable. Il ne reste rien aujourd’hui de ces années d’acharnement, aucune cicatrice, aucune preuve, si ce n’est cette peau lisse, cette zone sur mes avant-bras où plus aucun poil ne pousse.

Peu à peu, mes gestes ralentissent, se font moins durs, las. Je réduis la température de l’eau, mes mains glissent encore sur mon corps, mais sans haine, comme si elles cherchaient à apaiser. Je laisse encore l’eau couler quelques instants, elle ne lave rien, mais elle m’enveloppe d’une brume tiède.

En sortant, je jette un œil à la porte de Zed, toujours close. J’ai besoin de me distraire, de m’activer, mais je n’ose pas me lancer dans une session de sport. Je risquerai de le réveiller, et vu comme il était énervé hier soir, je n’ai pas envie de tenter ma chance.

Je replie le canapé, puis je me dirige vers la cuisine, une envie de sucre sur la langue. Mes doigts glissent sur mon téléphone, lançant une playlist en sourdine, à peine audible, pendant que je cherche dans les placards les ingrédients dont j’ai besoin. Les œufs claquent dans le bol, le sucre danse avec la farine, le lait s’y mêle en un tourbillon doux, la poêle chauffe, prête à recevoir la pâte toute fraiche. Une à une, les crêpes s’empilent, soigneusement, sur une assiette et leur parfum d’enfance flotte dans l’air, léger.

Entre deux retournements, je me trémousse dans le salon, portée par les rayons du soleil qui pointent le bout de leur nez. La bande-son de Hazbin Hotel pulse doucement, vibrante, sortie du petit haut-parleur de mon téléphone. Je me laisse aller, corps en mouvement, libre, légère, portée par ce rythme qui m’enlace, m’emporte.

Au détour d’une pirouette, je surprends Zed, immobile dans l’encadrement de sa porte, les bras croisés, un sourire en coin.

- Je fais des crêpes, j’explique, presque pour m’excuser d’utiliser ses ustensiles.

- Je vois ça. 

Je retourne ma crêpe en cours avec soin, en me laissant aller au rythme, oubliant l’heure, oubliant la fatigue.

- Je prends une douche et je file bosser, dit-il tout à coup.

- Quoi ? Mais il est 11h ! T'es rentré aux aurores hier, je proteste, surprise.

- Je sais. Mais c'est légal. Merci les journées coupées.

- Journées coupées ?

- 11h-15h et après, 20h-1h.

- C’est nul.

Je repense à mes propres horaires un peu particuliers, mais ils sont à ma convenance. Je ne sais pas si je saurai m'accommoder d’un rythme aussi étrange s’il m’était imposé. Il traverse la pièce et, comme annoncé, s’enferme dans la salle de bain pour se doucher. Je profite qu’il soit réveillé pour augmenter le son : je ne risque plus de le déranger.

J’attrape une nouvelle louche de pâte que je verse doucement dans la poêle chaude. Mes mains glissent sur la spatule, le rythme de la cuisson me ramène un peu à moi-même.

Au moment où je me penche pour saisir une crêpe, la porte de la salle de bain s’ouvre. Zed réapparaît, un éclat fatigué mais calme dans le regard. Il me lance un bref sourire, et je sens, malgré la distance qu’il maintient, une tendresse discrète qui me traverse.

Another Lover de Vincint et Adam Lambert se lance. La chanson parfaite pour définir notre relation à Zed et moi en ce moment.

- Celle-là, elle est pour toi ! je lui lance.

Je ne peux pas m’empêcher de bouger, de laisser mes hanches onduler, mes mains glisser sur ma peau comme si elle ne faisait qu’un avec la musique. Je sens à nouveau cette vibration de la musique, cette tension, ce trop plein d’énergie qui monte en moi et qui ne demande qu’à sortir.

La musique s’arrête net. Je me tourne vers mon téléphone, dans les mains de Zed. C’est lui qui a coupé le son.

- Hey ! Ma musique !

- Tu peux mettre autant de musique que tu veux. Mais ça… C’est trop.

- Rabat-joie…

Et soudain je le vois, tout entier dans sa raideur, ses épaules tendues, sa respiration qui court, ses yeux qui évitent les miens. Cette danse, innocente à mes yeux, résonne en lui comme une provocation. Je sens une brûlure dans ma poitrine, ce mélange d’envie et de frustration qu’on essaie tous les deux de cacher, mais qui nous envahit malgré tout.

- Je vais être en retard, dit-il.

Il prend quelques crêpes sur la pile et sort de l’appartement.

- Zed ! Attends !

Malgré mes appels, il continue de descendre l’escalier et me laisse seule dans le silence, me demandant combien de temps encore nous pourrons nous tenir à distance, et ce qu’il se passera quand nous n’aurons plus l’énergie de résister. 

Je relance la musique, non pas pour danser cette fois, mais pour m’accrocher à quelque chose de vivant. Les notes se déploient doucement, emplissent l’espace comme un baume qu’on étale sur une brûlure encore vive. Je termine les dernières crêpes et les filme, sans y penser, gestes précis mais lointains — mon corps sait quoi faire, mon esprit, lui, dérive ailleurs.

Incapable de rester là à tourner en rond, j’enfile ma tenue de sport, étale une serviette sur le sol et enchaîne les abdos, les pompes, les mouvements qui épuisent et recentrent. La douche qui suit est brève, glacée, volontaire, pour trancher net dans l’agitation.

Quand j’en sors, la lumière a changé, plus nette, plus crue. Je décide de descendre travailler en terrasse. Zed sera là, sans doute, mais je n’ai pas l’intention de lui parler. J’enfile un short en jean, un débardeur rose, glisse mon ordi dans mon sac et referme la porte derrière moi.

 

La terrasse du bar est déjà animée : quelques rires, des tasses qu’on repose un peu fort sur le bois des tables, et cette lumière de fin de matinée qui blanchit les parasols. Je repère Zed tout de suite, penché sur la machine à café, les épaules contractées, comme s’il portait un poids invisible, trop lourd pour lui seul. À côté, Jona rit d’une remarque que je n’entends pas, son corps désinvolte appuyé contre le comptoir, une tasse en main.

Je m’avance vers eux, le pas plus sûr qu’il ne devrait l’être, comme si j’avais quelque chose à prouver. Jona me voit en premier, me gratifie d’un sourire tranquille, comme si tout était normal. Zed, lui, relève à peine les yeux, juste assez pour m’accorder un regard qui glisse sur moi, sans vraiment s’y attarder, et pourtant, je le sens plus fort que s’il m’avait touchée.

- Hello. 

- Hey ! me salue Jona. Je ne m’attendais pas à te voir.

- Ouais, moi non plus, renchérit Zed, l’air vaguement surpris, mais pas mécontent.

Une jeune femme d’une trentaine d’années que je n’avais jamais vu se rapproche du bar, un plateau en main. Jona s’empresse de me la présenter.

- Au fait, tu ne connais pas la nouvelle serveuse.

- Enfin “nouvelle”... Ça doit faire cinq ans que je bosse ici tous les étés…

- Ouais… Elle fait presque partie des meubles saisonniers, rit-il. Daphnée, Maud. Maud, Daphnée.

- Maud ? répète Daphnée, en tournant les yeux vers Zed, les yeux légèrement plissés.

- Oui. Maud.

Il y a comme un écho entre eux, imperceptible mais réel, quelque chose de contenu dans leur ton, dans leurs regards qui se croisent un peu trop longuement. Je sens une tension minuscule, à peine une vibration, mais elle me traverse. Le regard de Daphnée s’attarde sur moi avec une curiosité étrange, presque trop marquée, et tout à coup, je me sens en trop.

Je détourne les yeux, cherche Jona, m’accroche à sa présence comme à une bouée. Je dépose mon assiette sur le comptoir avec un sourire un peu trop appliqué.

- Euh… Je voulais te remercier pour la voiture hier. J’ai fait des crêpes. Je me suis dit que ça serait plus sympa de partager avec tout le monde.

- C’est adorable. Il ne fallait pas.

- C’était la moindre des choses, je réplique.

Daphnée s’est déjà servie et croque dedans avant de lever un pouce, visiblement conquise.

- Tu vois, c’est ça qu’il manque à ce bar : une touche féminine, dit-elle, la bouche encore à moitié pleine.

- Genre repeindre en rose et mettre des paillettes ? plaisante Zed.

- Mais non, abruti ! Je pensais à un truc utile. Et tout simple : une petite boîte avec des serviettes, tampons, même des culottes de secours dans les toilettes des femmes. Discret, mais accessible. Tu sais, pour celles qui ont un pépin et veulent pas rentrer chez elles, la honte au ventre.

- Ça se fait vraiment, ce genre de truc ? demande Jona, le front plissé par la curiosité plus que le jugement.

- De plus en plus. Et franchement, je trouve ça hyper bien. Pas toi, Maud ?

Je sens tous les regards se tourner vers moi, et d’un coup, l’air me paraît plus dense, ma gorge un peu sèche. Je n’aime pas qu’on m’interroge comme ça, à l’improviste, surtout pas sur des choses aussi personnelles. Pourtant, je sens qu’ils attendent une réponse, alors je la donne, même si je la regrette avant même de l’avoir finie.

- Euh… Je me sens pas vraiment concernée, je bredouille en haussant les épaules. J’ai un stérilet hormonal. J’ai plus à me soucier de ça depuis des années.

Il y a un petit flottement, juste assez pour confirmer que c’était trop intime, trop direct, déplacé. Derrière le bar, Zed s’active, prend un chiffon et essuie vaguement un verre, comme s’il ne savait plus quoi faire de ses mains. Jona, lui, lève les sourcils, un sourire mi-surpris, mi-amusé sur les lèvres et m’envoie un clin d'œil. 

- Oooooh, interessante !

- Oui, bon… disons que ça a des avantages non négligeables, je plaisante malgré moi en comprenant ce qu’il sous-entend.

Zef interromps notre échange d’une voix sèche :

- Je prends une pause.

Et il disparaît dans l’arrière-salle, sans un regard, sans une explication. Jona et moi restons là, figés, face à ce retrait incompréhensible. Puis, comme si l’atmosphère n’était pas déjà assez étrange, la voix de Daphnée s’élève, calme, tranchante.

- Tu n’aurais pas dû venir, me dit-elle. Pas dans le bar, mais ici, en Grèce. Cédric mérite mieux, ajoute-t-elle en repartant en salle.

Sa remarque me fait tout à la fois l’effet d’une douche froide et d’une gifle. Je me tourne vers Jona, essayant de rassembler mes idées. Il me regarde avec la même expression que je devine sur mon visage : un mélange d’incompréhension et de stupeur. Mon cœur cogne, mais ce n’est pas de la colère, c’est un mélange de gêne, d’humiliation, de confusion pure. Pourquoi cette fille que je ne connais pas se montre tout à coup si hostile ?

- Euh… je vais… aller me poser pour travailler en terrasse. Euh… Est-ce que je peux commander quelque chose ? Un thé glacé ?

- Certo. Je t’amène ça.

Sa voix est calme, mais son regard reste accroché au dos de Daphnée, comme s’il essayait, lui aussi, de reconstituer un puzzle auquel il manque des pièces. Je m’éloigne lentement, avec cette sensation étrange d’avoir reçu un coup sans l’avoir vu venir, et surtout, sans en comprendre la raison.

Je m’installe en terrasse, à la même table que l’autre jour, à l’ombre d’un arbre. Mes mains tremblent un peu lorsque j’allume mon ordinateur, obsédée par cette phrase, lâchée comme une évidence : Zed mérite mieux.

L’émotion et la fatigue me font monter les larmes aux yeux. Je m’empresse de les essuyer quand Jona me rejoint avec un grand verre de thé glacé. Il dépose devant moi avec des gestes mesurés, presque attentifs.

- Un thé glacé.

- Merci, dis-je, sans oser croiser son regard.

Il repart, sans un mot, me laissant seule avec mon verre, mon écran et cette sensation insupportable d’être de trop, de déranger simplement en existant. Je soupire un grand coup, prends une gorgée de thé, sucré à souhait, comme s’il pouvait, à lui seul, remettre les choses en place. 

J’ouvre ma boite mail, prête à démarrer ma journée de travail, mais un éclat de voix me fait redresser la tête.

- Aïe ! Mais arrête ! Qu’est-ce que tu fais ?

Je me tourne instinctivement vers l’intérieur du bar, et assiste à une scène surréaliste : Zed, le visage fermé, tenant Daphnée par le bras, comme une enfant mal élevée, l’attirant vers l’arrière-salle. Elle proteste, plus agacée que véritablement inquiète, mais la colère évidente de Zed me secoue. Hier soir mis à part, je ne l’avais jamais vu perdre son sang froid.

Ils franchissent la porte battante, engloutis dans la zone réservée, et le silence retombe aussitôt, comme s’il ne s’était rien passé.

Je reste immobile, les yeux fixés sur la porte qui oscille doucement, mon corps encore en tension. 

Tout est ma faute. 

Essayant de masquer ma honte, je reporte mon attention sur mon ordinateur. Théo m’a envoyé deux nouveaux textes à traduire. Je clique, soulagée d’avoir une tâche claire, un objectif simple, une routine à suivre.

Une fois de plus, je suis bouleversée par cet auteur mystérieux : ses textes sont empreints de gravité mais aussi d’une certaine poésie. 

 

Le mensonge trahit, le pardon libère. Et la langue française, maligne, nous souffle que “trace” est l’anagramme de “carte” — comme si chaque blessure pouvait devenir un chemin vers la guérison. Il faut juste ouvrir l'œil et chercher les signes.

 

J’aime beaucoup cet extrait, plus doux, presque méditatif, qui m’oppose un vrai challenge linguistique : comment garder le jeu de mot de l'anagramme ? Après quelques minutes de réflexion, je décide de proposer deux versions. Un première sans la traduction des anagrammes - avec des astérisques pour expliquer le jeu de mot -, et une seconde plus idiomatique avec “anger” et “range”. Anger is just range unbound — emotion stretched too far. But if you map its edges, even rage becomes a territory you can learn to cross. J’aime bien cette deuxième version, elle colle au thème, mais je dois reconnaître que ce n’est pas le message initial. Je laisserai le fameux Damien trancher.

Je poursuis avec le deuxième texte du jour. 

 

Pardonner. Je ne pensais pas que ce mot aurait un jour sa place dans mon histoire. Pourquoi l’offrir à quelqu’un qui nous a blessé ? Parce que le pardon ne concerne pas l’autre : c’est un cadeau qu’on se fait à soi. Garder sa rancune, c’est offrir du pouvoir à l’autre. Moi, ça m’a pris des années. Mais j’ai finalement retrouvé ce que la colère m’avait enlevé : la paix. Et vous, vous pensez pouvoir vous libérer ? 

 

Ce second texte me laisse plus agacée que fascinée : il y a des choses qu’on ne peut pas juste pardonner. “Ce n’est pas parce qu’on a soif qu’il faut boire du poison”. Je mets bien plus de temps que nécessaire à transposer les mots, cette fois-ci, parce que le texte m’agrippe malgré moi, me parle, me dérange, me force à regarder là où je n’ai pas envie.

Je me relis une dernière fois, ajuste quelques virgules, puis joins les fichiers à un mail rapide pour Théo.

Salut Théo,

Tu trouveras ci-joint les deux textes.

Pour le premier, j’ai proposé deux traductions :

 – une littérale, fidèle au texte original, avec une note pour expliquer l’anagramme intraduisible ;

 – une autre, plus libre, plus fluide, avec un jeu de mot anagramme, mais qui s’éloigne du message initial.

Je te laisse transmettre à Damien pour qu’il tranche.

Bonne journée,

Maud

Je clique sur envoyer, et laisse retomber mes mains sur mes cuisses, comme si cet acte minuscule venait de me coûter une énergie démesurée. J’ai beau aimer ce travail, aujourd’hui tout me pèse un peu plus que d’habitude.

Je m’appuie contre le dossier, profitant des quelques rayons de soleil qui filtre à travers le feuillage. Ma boîte mail se rafraîchit automatiquement, un petit bidip discret me ramène à la surface, à ce que j’ai mis de côté depuis trois jours : mon mariage. 

Trois nouveaux messages, tous marqués d’un drapeau rouge, tous empreints de cette urgence sourde et familière qui accompagne depuis des semaines chaque étape de la préparation. Je n’ai même pas besoin de les ouvrir pour deviner le contenu, mais je le fais quand même, par réflexe plus que par envie, par devoir plus que par curiosité.

Le premier vient de l’agence de décoration, qui attend une réponse définitive sur les derniers éléments : l’arche florale, les nappes, les guirlandes lumineuses, les bougies suspendues — autant de détails censés créer une ambiance “magique” et “inoubliable”, selon les termes qu’on me répète sans cesse, comme s’il s’agissait de fabriquer des souvenirs en avance, à la chaîne. Le second est du DJ, cordial mais pressant, qui réclame une playlist pour la soirée, une chanson d’entrée “dynamique” pour notre arrivée, une autre plus douce pour la découpe du gâteau, et une liste de titres à proscrire. Le troisième message est plus personnel, signé par le fleuriste — un ami proche de la mère de Nate — qui sollicite la validation de la commande de fleurs, en s’excusant d’insister, mais “le temps file”, dit-il, avec un point d’exclamation que je n’arrive pas à lire autrement que comme une gifle.

Je reste un moment immobile, le regard fixé sur l’écran mais l’esprit ailleurs, perdue dans cette accumulation de demandes, d’attentes, de décisions. Je pense à tous ces détails minuscules qui finissent par prendre toute la place : les boîtes à dragées à personnaliser, les centres de tables à fabriquer à la main — un différent pour chaque table, bien sûr, sinon quel intérêt ? — le jeu de piste que j’ai imaginé pour rythmer la soirée, le photobooth que Nate a exigé, les cadeaux de remerciement pour les invités, la logistique des couchages le jour J. Toutes ces contraintes dont je dois m’occuper, alors que je ne voulais pas de cette grande cérémonie, de cette chorégraphie imposée, de ces obligations déguisées en festivités.

Loin de la pression, je réalise les efforts que je déploie pour Nate, pour que tout soit parfait; et qu’il se contente d’approuver ou de refuser mes suggestions. Je pense au traiteur, aux quatre entreprises différentes que j’ai dû solliciter avant qu’il ne se décide enfin, à chaque prestataire qu’il m’a laissée contacter, trier, rappeler, relancer — et à ce sentiment de solitude grandissante qui me serre la gorge un peu plus chaque fois que le mot “mariage” est évoqué. 

C’est son mariage de rêve, mais c’est moi qui l’organise de bout en bout. Seule.

Une colère sourde monte en moi, aussitôt rattrapée par une vague de culpabilité, cette voix insidieuse qui me rappelle que je le fais parce qu’il m’aime.

Scandalisée par mon attitude ingrate, je ferme les yeux et mon ordinateur, dans un même geste, comme si ce double silence pouvait suffire à mettre le monde en pause. 

Je n’ai pas la tête à réfléchir à ce mariage, et encore moins à toute la gestion qui en découle. 

Je m’enfonce un peu plus dans mon fauteuil, le corps tout entier happé par l’assise. La nuit a été courte, quatre heures tout au plus, entrecoupées d’un sommeil agité, d’un cauchemar surtout, dont je peine encore à me défaire.

Nate m'aime. Mais est-ce que ça suffit ? Qu'est-ce que je veux ?

Je ferme les yeux, juste quelques secondes, pour calmer le vertige, l’agacement, la tension et cette lassitude qui s’installe sous mon crâne.

 

***

 

Une main se pose sur mon épaule et tout explose. Mon cœur s’emballe, je bondis comme si on m’avait frappée, renversant la table basse, mon ordinateur et ma boisson dans un fracas absurde. Passé le choc du réveil, je découvre Zed, abasourdi au-dessus de moi, puis mon regard glisse vers le désastre : le verre brisé scintille au soleil, le liquide sucré s’étale sur les dalles, coule lentement jusqu’à mon ordinateur échoué quelques mètres plus loin. Un élan de honte me prend à la gorge. Je me penche aussitôt, mains tremblantes, pour tenter de réparer ce que je viens de faire : ramasser les morceaux de verre, redresser le mobilier, contenir le chaos - comme si je pouvais effacer la violence de mon sursaut.

- Oh merde, merde, merde. 

Du coin de l'œil, j’aperçois Jona, déjà accroupi à côté de moi, m’aidant à rassembler les débris dispersés sur le sol, calme, les gestes précis. Il recueille les fragments épars sans dire un mot, puis me tend un vieux cendrier pour les y déposer. Son regard n’est ni agacé ni curieux, simplement attentif, comme s’il devinait que les mots seraient de trop.

- Je suis tellement désolée. Je rembourserai le verre et les dégâts de la table, je lui assure.

- Non ti preoccupi. Tu n’es pas blessée ?

- Non, tout va bien, dis-je après une brève inspection.

Quand Jona part jeter les restes de mon verre à la poubelle, je me tourne vers Zed, toujours debout, toujours figé. Il me semble si jeune tout à coup, si fragile dans cette hésitation silencieuse.

- Zed ? Je ne t’ai pas fait mal ?

- Moi, ça va, souffle-t-il. Je… Je voulais juste te demander les clés de l’appart.

- Oh. Oui, oui, bien sûr. Les voilà.

Alors que je les lui tends, il s’agenouille et pose une main tremblante sur la mienne. Ses yeux cherchent une réponse, comme s’il attendait une sentence.

- Tu es sûre que tout va bien ? Est-ce que… Est-ce que c’est moi qui…

Il croit que c’est sa faute.

- Non, je le coupe en posant une main sur sa joue, parce que son inquiétude me serre plus que ma propre panique. C’était juste un cauchemar. Ça va. Je ne voulais pas te faire peur.

Et puis ses bras se referment autour de moi. J’ai la gorge encore nouée, les nerfs à vif, mais je m’abandonne à cette étreinte comme à une planche de salut. Il ne m’a pas enlacée ainsi depuis… “avant”. Il respire contre moi, son odeur me revient en plein cœur. Ses lèvres se posent sur ma tempe et je pourrais pleurer de joie. C’est cet aspect de notre relation que je tiens à garder, à prolonger, à renforcer - celle qui me fait me sentir entière, vivante, vue. 

- Je vais rentrer, murmure-t-il dans mes cheveux.

J’acquiesce silencieusement et il me relâche, prenant mes mains dans les siennes. Il les embrasse, se lève et part. Je reste là, les mains vides, assaillie de questions — cette étreinte était-elle un pas en avant ou un simple retour au calme ? Dois-je y voir un signe encourageant ? — mais surtout, le cœur encore trop plein de cette révélation : je suis attachée à Nate, mais c'est Zed que je veux depuis le premier jour, et j’ignore comment l’en convaincre, ni comment l’amener à croire en un “nous” plus grand.

Je me relève lentement, les gestes encore engourdis, comme si chaque mouvement nécessitait une autorisation que mon corps hésite à accorder. Autour de moi, le monde a repris sa place — les tables, les voix, le cliquetis des verres et les allées et venues du service — mais à l’intérieur, quelque chose reste suspendu, ébréché. Je repositionne la table basse et récupère mon ordinateur. Le couvercle est recouvert de thé et j’espère que le choc ne l’a pas trop abîmé, qu’il fonctionne malgré tout.

- Ton nouveau thé glacé, dit Jona en le posant devant moi. Je t’ai ramené des serviettes aussi…

- Merci, dis-je en commençant à éponger les gouttes collées à mon clavier. Est-ce que tu penses que je peux commander à manger ? Si le chef est déjà parti… laisse tomber.

- Je suis sûr qu’il nous reste quelque chose. Qu’est-ce qui te fait envie ?

- Une salade, une planche… N’importe quoi qui soit déjà fait. Je veux pas abuser.

Il m’adresse ce demi-sourire tranquille qu’il a toujours, celui qui dit “ça va aller”, sans jamais le prononcer à voix haute. 

- Très bien. Je vais voir ce que je trouve.

Il s’éloigne sans bruit, et je me retrouve à nouveau seule, face à mon ordinateur désormais sec. J’hésite, puis l’ouvre, le souffle un peu suspendu. L’écran s’allume sans protester, et un soupir de soulagement glisse hors de moi. Une notification attire mon attention.

Yo !

Juste un mot pour te dire que Damien a adoré ta suggestion pour le jeu de mots. Il trouve ça malin et fidèle au ton du message original. Il veut publier les deux versions en même temps. Et tu sais quoi, il veut même te créditer pour te remercier publiquement ! Franchement, c’est du super taf. Tu peux être fière !

Théo

 

Les mots coulent en moi comme un baume lent, diffus. Tu peux être fière. Ça paraît si simple, dit comme ça, mais dans ma poitrine, ça prend une ampleur démesurée. Comme si ce mail, presque anodin, venait recoller quelque chose de fêlé. J’appuie sur "archiver" puis change d’avis et le glisse dans mon dossier “garder précieusement”, là où je range les “boosters” pour les jours de creux.

Quelques minutes passent. Je m’efforce de me plonger dans mon autre projet - le roman historique -, d’analyser les nuances du texte, mais mon regard glisse sans cesse vers cette tâche sombre sur la terrasse. Cette preuve de ma faiblesse.

Jona revient avec un plateau : une planche apéro improvisée, une salade colorée dans un bol tout aussi bariolé. Il les dispose devant moi avec soin.

- Beaucoup de travail aujourd’hui ?

- Pas plus que d’habitude, je souris.

- Je peux m’asseoir ? demande-t-il, en désignant la chaise vide à ma droite. Il n’y a pas beaucoup de clients.

Je referme doucement mon ordinateur, prends une gorgée de thé et un morceau de fromage.

- Bien sûr.

Il s’installe sans bruit, croise les jambes, le regard posé sur moi sans insistance, mais pas tout à fait neutre non plus. Il semble réfléchir à la bonne manière d’aborder ce qu’il a sur le bout de la langue.

- Alors ? C’est quoi l’histoire ?

- C’est passionnant. Ça parle de luttes de classe, de destins croisés…

- Non, rit-il. Avec Cédric.

- Oh. C’est… compliqué, je soupire.

- J’ai cru comprendre…

- Tu veux vraiment tout savoir ?

Il s’enfonce dans son fauteuil, prenant une expression exagérément sérieuse.

- Eccome !

- Moi aussi, lance tout à coup la voix de Daphnée qui s’approche, hésitante mais déterminée. Désolée pour tout à l’heure. Apparemment je ne sais pas tout. Et il faut que je comprenne.

- Bon…  

Et je commence à raconter.

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