Chapitre 17
- Franchement je te comprends pas. Pourquoi tu ne lâches pas l’affaire ? m’interroge Daphnée, une fois mon récit terminé. Pourquoi t’entêter alors que tu as un fiancé à tes pieds ?
- Techniquement, je ne suis plus tout à fait fiancée.
- “Techniquement”, je n’ai aucun scrupules à te mettre mon pied au cul. Ne joue pas sur les mots.
- Je ne suis plus avec Nate. Notre relation va droit dans le mur. Je ne peux plus prétendre le contraire. Mais je ne peux pas juste mettre fin à trois ans de relation par téléphone. Je serai la pire des connasses. Ce qui est sûr, c’est que je sais ce que je veux. Si Zed - “Cédric” chuchote Jona à l’intention de Daphnée - s’autorisait à essayer… Je sais que c’est tordu mais je me dis que Nate ne souffrira pas “pour rien”.
Daphnée croise les bras, ses yeux plissés fixés sur moi.
- Et Cédric dans tout ça ? Sa douleur à lui ?
- Zed souffre déjà. Et tu le sais très bien, je souligne. Si je disparais purement et simplement de leur vie à tous les deux, ça ne changera rien de ce côté là.
- Ok, capitule-t-elle. Vous êtes aussi bornés l’un que l’autre, ça peut marcher.
- Moi, je pense que tu devrais plutôt t’amuser, lance Jona, son accent italien adoucissant ses paroles.
Daphnée lève les yeux au ciel et lui donne une petite tape sur la nuque. Le geste me choque : ils se connaissent depuis des années, mais ça reste son patron.
- Ça, c’est la pire idée de merde du siècle !
- M’amuser ?
- Oui, pourquoi pas ? poursuit Jona en ignorant Daphnée. Tu as la liberté maintenant. Si lui ne veut pas de toi, prends du bon temps ailleurs, avec quelqu’un d’autre.
- Euh… Venir ici c’était pas pour prendre du bon temps. Et même si je n’étais pas venue pour lui, ce genre de truc ne me traverserait même pas l’esprit.
Je vois une forme de respect dans le regard de Daphnée, signe que j’ai gagné des points sans même le chercher.
- Ah non ? creuse Jona.
- Non.
- Allez… Tu sais aussi bien que moi qu’un bon coup, ça détend. Après ça, on a les idées plus claires. Et puis, c’est bon.
- Abruti ! souffle Daphnée en secouant la tête.
- J’en doute pas, je réponds, neutre.
Il me regarde d’un air suspicieux et se penche vers moi avant de murmurer :
- You’ve never done that before ? One night stands, I mean ?
- Nope. C’est pas mon truc. Je ne comprends même pas comment les gens peuvent avoir des relations si intimes comme si c’était une partie de tennis… Je veux dire, c’est un moment privilégié. Je déteste l’idée même que n’importe qui puisse avoir accès à mon corps. Je ne pourrais pas faire ça. Je ne suis pas comme ça.
- Fair enough.
Il se recule avec lenteur dans son siège, avant de croiser les bras. Il m’examine en silence, trop longtemps à mon goût, ses yeux scannant mon corps et mon visage, comme s’il cherchait à comprendre quelque chose. Son regard se pose un instant sur Daphnée avant de revenir vers moi en souriant. Je sens mes joues s’échauffer.
Pourquoi me fixe-t-il comme ça ?
- And how would you feel about faking it ?
Daphnée arque un sourcil et intervient aussitôt :
- Faking quoi, exactement ?
- Est-ce que tu pourrais faire semblant d’être comme ça ? continue Jona sans se laisser distraire.
- Je ne comprends pas.
- De ce que j’ai vu ces derniers jours, Cédric te veut, explique Jona en me regardant. Mais pour lui, tu es toujours engagée à son frère.
- J’aurais beau lui dire que non, il s’obstinera. Et je ne peux pas vraiment agir. Il a menacé de ne plus jamais me parler si je tentais le moindre truc avec lui ! Tout à l’heure, j’ai simplement dansé et ça l’a mis en rogne alors…
- Alors il faut qu’on te montre sous un autre angle. Il faut que tu lui donnes encore plus envie. Que tu lui fasses réaliser ce qu’il rate. Parce que, crois-moi, il rate, ajoute-t-il avec un clin d’oeil.
Je détourne le regard, un peu perdue, cherchant une réponse silencieuse auprès de Daphnée. Elle le fixe avec un mélange de curiosité et de scepticisme qui ne m’aide pas.
- Sors le grand jeu, continue-t-il. Lâche-toi, montre-toi avec un autre et tu verras qu’il réagira.
- Je n’ai pas vraiment envie de me faire tripoter par un inconnu…
- Et moi ? Je suis un inconnu ?
- Plutôt oui, je confirme avec un sourire contrit et gêné.
Il s’esclaffe, mais son regard reste sérieux.
- OK. Je te promets que je fais ça pour t’aider. Tu es très sexy mais je n’ai aucune envie de te forcer la main. Allora, comment est-ce que je peux te rassurer ?
Cette conversation est si surréaliste. Je m’efforce de faire appel à mon côté raisonné. Comment me protéger ? Je pense à toutes les situations où j’ai appelé à l’aide sans être crue : il me faut des preuves.
- Il y a des caméras dans le bar ?
- Ovviamente !
- Parfait. Dans ce cas, il nous faut un contrat.
- Che cosa ?
- Un contrat. Et un enregistrement continu de toute la soirée. Si on notifie par écrit ce que tu peux faire ou non et qu’on a un rapport vidéo détaillé de tout ce qui aura été fait, je marche. Et si tu tentes un truc qui n’a pas été validé au préalable, je te fais un procès.
Il reste bouche bée un instant, avant de rire à gorge déployée, comme si cette réponse l’amusait autant qu’elle l’impressionnait.
- Davvero? Bene, faisons comme ça ! Je suis off demain, on ira faire les boutiques ! dit-il en se frottant les mains.
- C’est complètement dingue, soupire Daphnée en se frottant les tempes. Bon, OK, ajoute-t-elle en posant ses mains sur ses hanches, résolue. Je marche. Voilà ce qu’on va faire : toi, dit-elle en me désignant, tu gères ton histoire de contrat pour demain; toi, poursuit-elle en pointant Jona, tu l’emmènes acheter ce qu’il faut pour que Cédric la remarque; et moi, comme je bosse, je garderai un oeil sur tout ça pendant la soirée.
Je suis abasourdie de l’aplomb avec lequel elle prend les commandes, la façon dont elle s’adresse à son patron sans cligner des yeux. J’envie son autorité et son assurance. Je lui adresse un regard reconnaissant, un poids en moins sur la poitrine.
- Merci, Daphnée.
- Ne me remercie pas encore. Parce que je vous préviens : si tout ce manège finit par encore plus blesser Cédric, je vous défonce. Toi, dit-elle en pointant Jona, tu pourras désinstaller Tinder vu ce que je ferai de ta bite… Et toi, ajoute-t-elle dans ma direction, je te botterai tellement fort le cul que ça pourrait bien te ramener en France sans passer par la case avion. C’est clair ?
- C’est noté.
Je me remets à manger, un peu plus calme maintenant que tout a été dit. Le silence retombe autour de la table, juste ponctué par le bruit de mes couverts contre le bol. Daphnée en profite pour consulter son téléphone.
- Fin de la pause, boss ? demande-t-elle à Jona.
Il hoche la tête en se levant, mais reste un instant à côté de moi et sort son téléphone de sa poche.
- On échange nos numéros ? Comme ça je t’écris demain matin pour qu’on se donne rendez-vous.
- Bien sûr.
Je lui dicte mon numéro pendant qu’il le note.
- Si tu n’as pas de mes nouvelles à 10h30, c’est que je dors, rit-il. N’hésite pas à venir frapper chez moi. C’est l’appart en face de chez Cédric.
Puis il retourne dans le bar, reprenant son rôle sans effort apparent, échangeant quelques mots avec les serveuses, encaissant les clients. Je ne sais pas exactement ce que je suis en train de déclencher, mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai le sentiment que quelque chose change.
Je termine mon bol sans me presser, puis file vers Jona pour payer mes consommations.
- Tu rentres déjà ? demande-t-il, en haussant un sourcil, comme s’il espérait me voir traîner encore un peu.
- Oui. Je suis épuisée. J’ai besoin de dormir si je veux survivre à demain.
Il hoche la tête avec un petit sourire.
- Va te reposer, principessa. Demain, on attaque fort.
Je lui rends son sourire, soulagée qu’il ne cherche pas à insister.
Je traverse la salle, salue Daphnée d’un signe de tête, puis grimpe les escaliers menant à l’appartement.
***
Dès que je pousse la porte, l’air plus chaud m’enveloppe et je suis saisie par ce parfum que je pourrais reconnaître entre mille — celui de Zed. Enivrant et rassurant, à la fois doux et boisé, qui m’atteint toujours comme une caresse invisible, s’insinuant jusqu’au creux de mon ventre.
Et pourtant, je m’immobilise net à peine quelques pas franchis, suspendue dans l’embrasure de la porte du salon, incapable d’aller plus loin, debout face à une scène que j’ai fantasmée cent fois sans jamais oser l’imaginer aussi réelle, aussi sensuelle, aussi intime.
Il est là, au milieu du salon, torse nu, vêtu d’un simple short de sport, son corps sculpté par l’effort et la concentration. Chaque muscle de son dos, de ses bras, de son torse, est tendu, vivant, vibrant à travers les mouvements précis de sa séance. Il fait des pompes en rythme, ses mains ancrées au sol, les tempes perlées de sueur, les écouteurs plantés dans les oreilles, comme hermétique à tout ce qui ne serait pas cette cadence qu’il s’impose, ce monde à part, où il canalise tout ce qu’il ne dit jamais, toute la colère sourde, tout le contrôle froid, toute cette intensité qu’il dissimule derrière son silence.
Il ne me voit pas tout de suite, concentré sur sa respiration, ses gestes précis, son rythme maîtrisé, et pourtant je sens, à l’instant exact où il interrompt son mouvement, qu’il a perçu ma présence. Son regard glisse vers moi, sans précipitation, juste une curiosité tranquille teintée d’une fatigue physique qui le rend presque vulnérable. Nos yeux se croisent une fraction de seconde, et je sens ma gorge se nouer, mon coeur cogner trop fort.
Comment un simple corps en mouvement peut m’ébranler aussi violemment ?
- Tu comptes rester plantée dans l’entrée encore longtemps ? demande-t-il, essoufflé, avec cette once de moquerie tendre dans la voix.
Je cligne des yeux, comme tirée d’un rêve trop réel.
- Pardon, je… je ne voulais pas te déranger.
Il se laisse tomber sur le côté dans un soupir, roule sur le dos et me regarde sans ciller, les bras écartés, les cheveux en bataille.
- Tu me déranges pas. T’as l’air ailleurs. Ça va ?
Je hoche la tête, incapable de formuler quoi que ce soit de sensé. Mon regard se perd sur son torse qui se soulève à un rythme régulier, sur la ligne de ses clavicules, sur les ombres dans le creux de ses hanches. Ce n’est pas la première fois que je le vois torse nu — bien sûr — mais après nos caresses de la veille, tout semble différent, plus grisant.
- Je suis crevée. J’aurais bien fait une sieste, mais…
Je laisse mon regard glisser vers le canapé, où je comptais m’allonger un moment, réalisant que ça ne sera pas possible sans mettre fin à la séance de Zed.
- Prends mon lit, dit-il.
Je relève les yeux, un peu surprise.
- Tu es sûr ?
Il esquisse un sourire, les paupières mi-closes, la voix déjà plus douce, presque rieuse.
- Bof, tu me le piques tout le temps chez mes parents. C'est pas très différent. Tant que je ne suis pas là, tu peux y aller.
Je hoche la tête, sans trouver les mots, presque gênée par ce que cette offre pourrait suggérer - une intimité, une proximité physique telle que celle que nous avions hier -, mais vite rattrapée par la réalité - la proposition n’est valable qu’en son absence, il n’a aucune intention de dormir à nouveau avec moi.
La pièce est baignée d’une pénombre dorée, paisible, presque irréelle. Il y règne un calme étonnant, chargé de lui, de son odeur, de son essence. Le lit est défait, accueillant, presque trop. Je m’y glisse avec une lenteur mesurée, consciente du poids symbolique de ce geste, de l’intimité silencieuse qu’il représente. Je ferme les volets et m’enfonce dans les draps, mon visage à demi enfoui dans l’oreiller, et ferme les yeux. Mon corps s’abandonne au matelas avec gratitude, et dans le silence, bercée par l’écho lointain de ses mouvements, je sombre enfin.
Quand je me réveille, il est un peu plus de vingt-et-une heures, et le soleil a décliné derrière les rideaux tirés. Je sors sur la pointe des pieds, les yeux encore engourdis par le sommeil, mais l’appartement est vide. Le silence est total - Zed est reparti au bar.
Un creux dans l’estomac me pousse jusqu’à la cuisine, mais c’est sur le comptoir que mes yeux se posent, attirés par un mot griffonné à la hâte.
Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi. Je garde un œil sur mon téléphone. À tout à l’heure.
Ses mots, simples et sincères, m’enveloppent d’une douceur inattendue : une réminiscence de ce que notre relation a été, et l’espoir de ce qu’elle pourrait être.
Le coeur un peu plus léger, j’attrape une barquette de ravioli que je prépare sans conviction, puis m’installe sur le canapé et lance un épisode d’une série idiote dont je ne retiendrai rien. Après le repas, la digestion et le manque de sommeil de ces derniers jours s’abat sur moi comme une chape de plomb.
Sans même y réfléchir, je retourne dans le lit de Zed et je me glisse sous les draps sans bruit, espérant que cette nuit m’épargne les pensées, les doutes, les regrets.
***
Je flotte. L’eau dans laquelle je baigne est douce, rassurante. Tout sent bon le soleil et la sécurité. Et puis je sens soudain une chaleur autour de moi, une odeur familière qui me berce, et puis ses bras — les bras de Zed — qui me soulèvent avec précaution, comme si j’étais faite de quelque chose de rare, de précieux. Je m’abandonne contre lui, savourant cette paix si inhabituelle. Après toutes les nuits que j’ai passées à me débattre dans l’obscurité, peuplée de souvenirs poisseux, ça me fait du bien de rêver de lui.
Je veux rester avec toi…
Je me niche contre son torse, le respire plus fort. Mes doigts s’accrochent à sa nuque, mes lèvres cherchent instinctivement son cou, l’effleure dans un baiser léger.
Son corps se fige une fraction de seconde, son souffle suspendu, mais il ne dit rien. Il se met en marche, puis me dépose en douceur sur une surface molle, les grincements m'indiquent je suis dans le canapé. Je pense la phrase si fort qu’elle glisse hors de moi, sans que je m’en aperçoive :
- Même dans mes rêves, tu me rejettes.
Il ne s’éloigne pas. Je sens le matelas s’enfoncer sous son poids. Une main chaude se pose contre ma joue, une autre frôle mes cheveux. Sa voix, proche, chaude, brisée me répond :
- Sois raisonnable.
- C’est toi qui ne l’es pas.
Son front vient se coller au mien, lentement, tendrement, comme s’il n’osait pas aller plus loin, mais qu’il ne pouvait pas non plus reculer. Il reste là. Immobile. Son souffle court, incertain.
- Tu es avec Nate, gémit-il.
- Je ne suis pas avec Nate. Je suis là.
Je saisis alors sa main, la guide, et la dépose contre mon cœur, là où il bat sous ma poitrine, un contact doux et fragile. Comme si je voulais lui dire que c’est ici que je suis, que c’est ici que je reste. Et je bascule vers un autre genre de rêve.
***
Je suis dos à une porte. Vieille, éraflée, peinte en blanc jauni. Je la reconnais tout de suite. C’est celle de la réserve de la salle des fêtes.
Je ne bouge pas. Je ne parle pas. Il fait sombre, l’air sent la poussière, le renfermé. Et le soleil. L’odeur de Zed.
Je ne sens que sa présence derrière moi. D’abord son souffle. Puis ses mains. Il pose ses paumes sur mes bras, avec précaution, comme s’il voulait me demander la permission sans prononcer un mot.
Je me tourne pour lui faire face. J’acquiesce en silence. Ses doigts glissent sur mes flancs, remontent sous mon t-shirt. Sa peau est chaude, la mienne frissonne à son contact. Mon dos s’arque à peine, mais mon bassin cherche déjà à se rapprocher de lui.
Il m’embrasse avec retenue d’abord, puis avec faim. Il recule juste assez pour retirer mon t-shirt, ses gestes toujours mesurés, presque solennels. Il me regarde un instant, puis ses doigts s’attardent sur ma poitrine, caressant mes seins à travers la dentelle. Il les enferme dans ses larges paumes, les pétrit avec une douceur brûlante. Ses lèvres se perdent dans mon cou, sur ma clavicule, sur l’arrondi de mon épaule.
Je m’abandonne corps et âme. Il n’y a plus de pudeur, plus de barrière. Je suis à lui.
Je veux le toucher aussi. Mes mains trouvent le bas de son t-shirt, que je lui retire sans un mot. Sa peau est chaude, douce sous mes paumes. Il me laisse faire, docile, presque tendu. J’embrasse son torse, le creux entre ses pectoraux. Je descends en traçant une ligne de baisers vers sa ceinture. Je défais le bouton, puis la fermeture. Je tire sur son pantalon, qu’il laisse tomber sans résister. Son boxer suit, et son sexe se libère dans un frémissement d’air chaud. Il est dur, dressé, magnifique.
Il me redresse vers lui. Cette fois, ce sont ses doigts qui viennent glisser sous l’ourlet de mon jean. Il le déboutonne, le fait glisser le long de mes cuisses. Il effleure l’élastique de ma culotte, puis la fait glisser à son tour. Un courant d’air tiède me frôle la peau nue. Tout est ralenti. Dense. Comme dans l’eau.
D’un geste précis, il défait l’agrafe de mon soutien-gorge et le fait glisser le long de mes bras. Un frisson me traverse quand il découvre ma poitrine. Ses pouces caressent mes tétons, les effleurent, les pincent. Je gémis.
Nous sommes nus. Là, dans cette réserve poussiéreuse, irréelle, hors du temps. Le monde extérieur n’existe plus. Il n’a jamais existé.
Il me soulève sans effort, me plaque contre la porte. Une de ses mains soutient mes fesses, l’autre s’enroule dans mes cheveux. Nos souffles sont courts, irréguliers. Ma tête bascule en arrière quand je le sens frotter contre moi, juste là.
Nos regards se croisent. Il se fige. Une seconde suspendue. Je sens son hésitation. La mienne. Nous sommes à la frontière. Encore un pas, et tout change.
Alors je décide. Je bouge. À peine. Une ondulation du bassin, presque imperceptible. Mais suffisante. Il comprend. Il s’aligne. Il pousse. Je le sens s’enfoncer en moi avec une délicieuse lenteur. Mon souffle se bloque, puis repart, saccadé.
Il pose son front contre le mien. Nos bouches se frôlent sans se toucher. Nos corps sont joints. Il n’y a plus rien à attendre. Plus rien à retenir. Nous sommes là. Ensemble. Et tout est irréellement parfait.
Je me réveille en sursaut, arrachée à un monde bien plus réel que celui qui m’accueille maintenant, avec son obscurité et son silence glacial. Mon cœur bat dans ma poitrine avec une urgence absurde, comme s’il n’avait pas compris que l’instant était terminé. Dans le creux de mon ventre, une chaleur sourde persiste, pulse entre mes cuisses comme une brûlure cruelle.
Je suis seule. Sous mon dos, les contours rugueux du canapé, son tissu rêche, son étroitesse inconfortable, son absence totale de tendresse, me paraissent soudain étrangers, presque hostiles.
Il n’y a personne, pas de chaleur résiduelle à mes côtés, pas de parfum musqué dans l’air, rien qui puisse me faire croire, ne serait-ce qu’un instant, que Zed est encore là, que ses bras m’enveloppent encore, que sa peau effleure la mienne.
Il a disparu, ce n’était qu’un rêve.
Et pourtant, tout en moi crie sa présence, ou plutôt son absence, avec une force telle qu’elle me donne le vertige. Mon corps refuse de croire à la fin de ce moment suspendu, il réclame ce qui a été interrompu, il s’accroche aux traces du rêve comme une huître à un rocher.
Je sens encore, sur ma bouche, le goût de ses lèvres, le souffle de ses soupirs, cette lenteur maîtrisée avec laquelle il m’approchait, me prenait, me possédait sans violence mais avec une certitude absolue, comme si cela allait de soi, comme si cela devait arriver depuis toujours.
Je ferme les yeux, mais c’est trop tard, déjà le rêve se délite, s’efface comme une encre soluble, et ce qui reste, ce n’est même pas un souvenir net, mais une empreinte, un manque, une cavité brûlante là où il aurait dû être.
Je pourrais pleurer, non pas de chagrin, mais de frustration pure, de cette injustice flagrante qu’est le réveil, cette rupture brutale avec un monde où tout était accordé, offert, évident.
Dans mon rêve, Zed allait jusqu’au bout, sans frein, sans hésitation, sans honte ; dans mon rêve, il ne se retenait plus, il me voulait, il me prenait, il me faisait sienne avec une intensité telle que tout le reste, le monde entier, s’effaçait autour de nous comme un décor de théâtre inutile.
Et je me réveille exactement là, à cet instant où l’abandon allait enfin être total, où je n’avais plus besoin de me cacher ni de résister, à cet instant où j’étais sur le point de tout lui donner — et de tout recevoir en retour.
Je glisse une main entre mes cuisses, pour garder vivante cette tension qui me relie à lui à travers le brouillard de l’éveil, pour apaiser ce vide, ce besoin de vibrer avec lui. Mes doigts ne trouvent que ma propre chaleur, amplifiée par le désir inassouvi, et ce contact me désarme, m’exaspère, me brise un peu plus.
Je plonge en moi, sans honte, sans crainte, sans détour, parce que résister n’aurait pas de sens, parce que mon corps, tendu comme un arc, réclame la délivrance qu’il a effleuré dans mon sommeil.
Je laisse mes doigts s’aventurer sur mes seins, effleurant mes mamelons, pressant délicatement mes tétons. Le souvenir de notre douche rend tout plus net, plus proche. Il me suffit de fermer les yeux pour qu’il soit là, immense, magnifique, son regard planté dans le mien, sa bouche sur ma peau. Dans cette illusion, ses doigts recouvrent les miens, dictent le rythme, insufflent une lenteur calculée, insoutenable.
Sa bouche descend le long de mon ventre, se pose contre mon sexe, son souffle brûlant, sa langue trace des cercles patients, savants, dévastateurs. Je me cambre à peine, mon bassin suit la cadence, ma main tente d’imiter ses gestes, de reproduire ce qu’il aurait fait si j’avais pu rester endormie. Chaque frémissement que je déclenche me fait vibrer de l’intérieur, un feu sourd qui grandit, qui m’étreint et me consume à la fois.
Je m’entends gémir et je l’imagine soupirer mon nom, sa voix grave et rauque comme une caresse dans l’obscurité. La vague monte, inexorable, insoutenable, et dans un souffle brisé, je murmure son nom, moi aussi. Tout mon ventre se tend, ma gorge se serre, une plainte monte en moi comme un orage, étouffée juste à temps, mais présente, brûlante, ancrée dans chaque nerf.
- Touche-moi encore...
La demande sort dans un soupir rauque, inaudible pour le monde, mais brûlante de sincérité. Ce n’est pas une supplique, ni une plainte : c’est un besoin, nu, entier, qui traverse mes lèvres comme une vérité irrévocable. Je veux qu’il efface la frontière entre l’onirique et le réel, qu’il me rejoigne, qu’il me prenne, enfin, que plus rien d’autre ne compte que son corps enfoui dans le mien.
“Demande-moi mieux que ça…”
- S’il te plaît…
Je l’implore, mon souffle saccadé s’échappant de mes lèvres entrouvertes, tandis que mes doigts dansent entre les plis de mon sexe, caressant, massant, réveillant chaque nerf, chaque repli secret. Zed… Zed… Zed… Ce nom qui roule sur ma langue, qui fait vibrer ma peau, qui fait battre mon cœur en tempête.
Alors que mes doigts poursuivent leur lente course, que mon bassin s’élève en cadence pour rencontrer cette absence que je voudrais combler, je ferme les yeux plus fort, me laisse glisser dans la pente du fantasme, jusqu’à sentir son sexe me pénètrer, avec une lenteur proche de la révérence, puis plus fort, ses reins frappant les miens dans un rythme parfait, presque douloureux de justesse. Je poursuis mes assauts sur mon corps, visualisant son corps sur moi, en moi. Il est avec moi, partout : sa peau frottant la mienne, sa chaleur m’engloutissant, sa voix guidant mon plaisir.
Et il monte, comme une vague immense, profonde, prête à m’engloutir. Ma main accélère, ma peau incandescente sous mes caresses, chaque pulsation devient une explosion sourde, chaque frisson une secousse qui me fait trembler.
Je continue d’enfoncer mes doigts, cherchant à prolonger chaque sensation, chaque spasme naissant, chaque frisson. Mon ventre se tend, mon souffle s’accélère, se fragmente. Je voudrais qu’il entre dans le salon, là, maintenant, qu’il me trouve ainsi - nue, offerte, haletante, les reins creusés, les doigts en moi - et que le fantasme prenne vie.
Mon sexe est un volcan au bord de l’éruption, mes reins se creusent, mes doigts accélèrent. Ma voix se brise, noyée dans le vertige. Le plaisir monte, jusqu’à me dévaster, me submerger comme une marée lente, profonde, irrésistible. Je jouis, enfouissant mon visage dans le coussin, mon corps tremblant. Je viens pour lui, avec lui, à cause de lui.
Dans le silence après, j’entends mon cœur cogner, un peu trop fort. Je reste allongée, sans bouger, une main sur le ventre, l’autre toujours entre mes cuisses, glissant sans pression - pour faire durer le plaisir, mais aussi pour ne pas chasser ce qu’il reste de lui, de sa présence fictive. Petit à petit, tout redescend : mon ventre se dénoue, mes cuisses se relâchent, mon souffle se fait moins haletant.
Une nouvelle envie monte en moi, mais ce n’est plus du désir, c’est autre chose. Un appel plus diffus, le besoin de chaleur, de peau contre peau, de silence partagé, de mots murmurés dans le noir, de bras autour de moi.
Mon regard se pose sur la porte de la chambre où Zed dort, selon toute vraisemblance. Si je n’avais pas aussi peur qu’il me mette à la porte, je l'aurais rejoint. Bien avant mon orgasme.
Je me retourne lentement dans les draps rêches du canapé, le corps encore lourd, traversé par des rémanences de plaisir qui s'effilochent déjà dans l'obscurité. Le tissu sous ma peau est froid, sans tendresse, sans mémoire. Je cherche une position qui me tiendrait chaud, une courbe où me blottir, mais il n’y a rien à quoi me lover, personne à qui me raccrocher tandis que je tombe dans un sommeil dénué de rêve.
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