Chapitre 18

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 4455 mots

L’horloge du salon frôle les dix heures. Je tends la main vers mon téléphone, posé sur un des accoudoirs du canapé, l’écran s’allume : aucune notification. 

Je me redresse alors doucement pour m’habiller, le corps encore un peu engourdi, comme suspendu entre l’envie de rester à paresser et le besoin de me remettre en mouvement. Le tissu léger de mon t-shirt glisse sur ma peau, froissé, presque indifférent. Mes doigts trouvent le bord de mon short en jean, frais au contact de mes cuisses nues, un contraste piquant avec la chaleur qui coule encore en moi.

Je brosse mes cheveux à la va-vite, ramasse mon sac et enfile mes chaussures. Dans la cuisine, je me lance à la recherche d’un post-it et d’un stylo afin de laisser à mon tour un message à Zed.

 

Je serai avec Jona toute la journée. Je passerai au bar ce soir pour récupérer les clés.

- M

 

Je m’approche de la porte, la main hésite un instant sur la poignée, puis tourne avec douceur. Je jette un dernier regard vers la chambre d’où aucun bruit ne filtre, aucun signe d’éveil. Je referme derrière moi sans un bruit, descends au petit magasin en bas de la rue et achète de quoi faire un petit déjeuner avec Jona.

Je prends ce que je trouve : deux yaourts grecs, un sachet de pain brioché sous plastique, quelques abricots un peu trop mûrs, et un petit pot de miel local, presque poussiéreux sur l’étagère. Ce n’est pas grand-chose, mais j’espère que ça lui plaira, que ça excusera le temps qu’il est prêt à m’accorder dans cette entreprise folle qu’est devenue la séduction de Zed.

Mes achats terminés, je remonte lentement l’escalier. Le sac plastique cogne doucement contre ma jambe, les abricots roulent un peu. Devant la porte de Jona, je m’arrête une seconde, jette un œil à mon téléphone : dix heures trente-trois, aucun nouveau message. Je frappe, trois coups légers, presque timides et j’attends, en retenant mon souffle.

Derrière la porte j’entends des bruits feutrés : le grincement d’une porte, des pas nonchalants, puis la porte s’ouvre.

Jona se tient là, nu comme un ver, ou presque. Il tient contre lui un coussin du canapé, rectangle de velours bleu canard qui, par miracle ou maîtrise, masque l’essentiel. Tout le reste de sa peau cuivrée est à découvert : de ses cheveux soigneusement décoiffés jusqu’au bout de ses orteils. Ses yeux sont encore ourlés de sommeil, mais son sourire, lui, est déjà parfaitement en place — charmeur, moqueur, insolent.

- Buon giorno principessa.

Je reste plantée là, sac plastique à la main, incapable de bouger et puis le caractère érotique de la situation me rattrape.

- Oh, merde, je m’écrie en détournant le regard. Pourquoi t’es à poil ?

- J’allais pas te faire attendre.

- Et si ça avait été quelqu’un d’autre ? Un livreur par exemple ?

- J’aurais gentiment fait tomber le coussin pour prendre le colis, et qui sait, peut-être aussi le livreur, plaisante-t-il.

Je lève les yeux au ciel et il s’écarte pour me laisser entrer, toujours fidèle au coussin, toujours nu. L’image est absurde, mais je crois que c’est précisément ce qu’il veut. Je passe, le frôle, essaie de ne pas trop fixer son torse — il est sec, lisse, sans poil, trop parfait pour être pris au sérieux. 

- Je t’ai apporté le petit dej.

- Tu sais parler aux hommes.

L’appartement ressemble beaucoup à celui de Zed, construit en miroir, avec une pièce en plus apparemment. Il referme derrière moi, passe derrière le comptoir de la cuisine et envoie le coussin jusque sur le canapé.

- Tu comptes t’habiller, j’espère ? 

Et laver ce pauvre coussin…

Il me regarde, lève un sourcil, et sourit franchement. Il repasse dans le salon, me forçant à me tourner à nouveau - comme si c’était moi qui était indécente -, puis s’éloigne nu vers la chambre, me lançant au passage :

- Fais comme chez toi.

Quand il revient, il arbore une chemise blanche, légèrement ouverte, en lin, roulée aux manches. Le tissu est si fluide qu’on dirait qu’il flotte autour de lui. Il a aussi enfilé un pantalon dans un beige clair, souple, parfaitement coupé. La teinte arrive à souligner à la fois son teint caramel et ses yeux clairs. Il a l’air de sortir d’un shooting pour un parfum hors de prix.

- Bon… Concrètement, c’est quoi le programme de la journée ? je demande.

- Faire de toi une arme de destruction massive.

Je roule des yeux, mais il y a quelque chose dans sa voix, cette conviction tranquille qui m’effraie un peu.

Jusqu’où est-ce que je suis prête à aller ?

Nous mangeons tranquillement, puis il débarrasse et disparaît une dernière fois dans la chambre pour mettre ses chaussures. Quand il revient, lunettes de soleil sur le nez, sac en toile à l’épaule, il a l’allure d’un vacancier professionnel.

Il me tient la porte, galant et moqueur à la fois. Pendant qu’il verrouille son appartement, mon regard glisse vers la porte d’en face, je me demande si Zed est réveillé, s’il a vu mon message, s’il peut nous entendre, s’il va surgir et me poser des questions. 

Rien de tout cela ne se produit. Dans la cour extérieure, Jona s’enfonce dans une rue adjacente. Je lève les yeux vers la chambre de Zed : les volets sont toujours fermés, mais il pourrait très bien être parti se doucher. 

- Veni ! Pas de temps à perdre !

Je serre un peu plus fort mon sac, puis m’engage à la suite de Jona dans la rue, décidée à ne pas me faire surprendre. Pas encore.

 

***

 

Le magasin est presque vide, à peine quelques touristes qui errent entre les portants avec l’air absent de ceux qui achètent sans réel besoin. La climatisation souffle faiblement, et l’odeur du tissu neuf mêlée à celle du plastique bon marché me soulève un peu le cœur. J’avance sans conviction entre les rayons, frôlant du bout des doigts des chemises en lin trop pâles, des robes flottantes, des t-shirts à messages mal traduits qui me donnent envie de fuir. Jona, lui, semble dans son élément, à l’aise parmi les vêtements, comme si chaque tissu, chaque étiquette contenait une promesse, une ouverture, une possibilité de recommencement.

- J’ai l’impression d’être Julia Roberts dans Pretty Woman! je ris en lui montrant une robe en flanelle bleue.

- Oui sauf qu’elle est sexy et essaie d’être distinguée. Nous on veut faire l’inverse.

Il s’aventure dans un rayon paré de tissus moulants, de coupes courtes, d’audaces textiles tout juste légales - dentelle noire, faux cuir, mini-robes brillantes, dos nus vertigineux, décolletés capables de faire perdre le nord à n’importe qui.

Il fouille, compare, fronce le nez, m’envoie des pièces par-dessus le bras - un bustier rouge sang, une robe noire qui ne semble tenir que par la pensée, un ensemble en simili vinyle que je prenais pour un maillot de bain.

Je le suis, docilement, tentant de me rappeler pourquoi je suis ici, pourquoi je m’impose cette corvée de boutique alors que je déteste ça.

La cabine d’essayage est minuscule, à peine un recoin dissimulé par un rideau trop court. J’y entre avec une espèce de prudence rituelle, comme si j’allais déranger quelque chose, ou quelqu’un. Mes bras sont chargés de vêtements que je n’aurais jamais osé approcher seule, qui ne ressemblent en rien à ce que je porte d’habitude.

Je reste un moment debout, face au miroir, sans bouger. J’ai l’impression de transgresser une règle silencieuse que je me suis imposée toute ma vie : ne pas trop en montrer, ne pas attirer le regard. 

Pourtant, je retire mon t-shirt et en enfile un autre que Jona a sélectionné pour moi. Il est noir, simple, presque sage dans sa coupe, mais le tissu est si fin, si près du corps, qu’il semble murmurer des choses interdites avant même d’être enfilé. Je me tortille pour le passer et regarde mon reflet. Cette pièce n’a clairement pas été pensée pour être portée avec un short en jean, mais ça n’est pas si mal.

- C’est vraiment très serré. Tu es sûr d’avoir pris la bonne taille ? je demande en ouvrant le rideau.

- Oui ! Ça se porte comme ça. Par contre… Il va falloir enlever le short.

Je recule de trois pas, le visage en feu.

- Pardon ?

- C’est une robe.

- Non, je proteste. Vu ce qu’il couvre, c’est un haut.

- C’est une robe ! Allez ! insiste-t-il en me poussant dans la cabine et en refermant le rideau.

Je me tourne à nouveau vers le miroir, hésitante, puis, à contrecœur, je défais le bouton de mon short. Je le fais glisser le long de mes jambes et je me retrouve là, presque nue, dans ce tissu minuscule qui ne couvre que l’essentiel — et encore.

J’ai l’impression d’être un mensonge habillé, une version trafiquée de moi-même, mais un mensonge dont je ne peux pas détacher les yeux. Je tire sur l’ourlet, par réflexe, il ne descend pas plus bas. C’est sa longueur maximale, une robe pour laquelle on n’avait pas assez de tissu en réserve et qu’on essaie quand même de vendre au prix d’une pièce entière.

Je hais la mode, où chaque raté peut devenir “stylé” avec le nom approprié. Tu foires ta coupe ? “Non, mais cette jupe, elle est “asymétrique”, tu comprends ? ”. Les pièces sont cousues avec les pieds ? “Mais c’est parce que c’est un modèle “destructuré”, ma chère ! ”. Vraiment un monde d’hypocrites !

J’ouvre le rideau à contrecœur et montre le résultat.

- Tu vas le tuer si tu viens comme ça, plaisante-t-il.

- Et moi aussi, je soupire. C’est pas moi, ça. J’oserai jamais me montrer là-dedans. Ni dans aucun des trucs que tu as choisi.

Je me sens travestie, une caricature ridicule dans une parodie de séduction. Ce n’est pas du désir que j’inspire, c’est du malaise : le mien.

- Ok. Fais ton propre tour dans les rayons. Regarde tout ce que tu penses être en mesure de porter, mais pitié pas de petites fleurs…

Je me rhabille et sors des cabines. Je pars à la recherche de la perle rare, évitant les tissus trop brillants, les robes trop courtes, les corsets trop serrés. Je sonde les portants, en quête d’une échappatoire, d’une pièce qui me laisserait respirer un peu, tout en restant dans le rôle. 

C’est là que je la vois : une robe rouge vif, avec de fines bretelles et un tissu opaque. Je tends la main, c’est doux, fluide, la coupe pourrait convenir à la fois à la vision de Jona et à ma pudeur.

Je retourne voir Jona, curieusement pressée de tester ma trouvaille. Je rentre dans ma cabine et enfile la robe, tremblante d’anticipation. Quand je lève les yeux vers le miroir, mon souffle se bloque.

La robe épouse chaque courbe, chaque hésitation de ma peau. Elle est moulante sans être vulgaire, provocante sans être complètement indécente, si on omet le décolleté qui est… abyssal. Il descend si bas que je ne peux même pas porter de soutien-gorge sans qu’il se voie. Bon gré, mal gré, je le retire et me regarde à nouveau.

Je suis véritablement transformée dans cette robe, et contre toute attente… j’aime ce que je vois. Je ne sais pas comment prendre ce revirement de ma part.

Je passe une main dans mes cheveux, soupire, puis tire le rideau d’un geste sec. Jona lève les yeux de son téléphone, s’arrête net dans son mouvement, et je vois son expression changer - pas de rire, pas de blague, il me regarde vraiment - comme s’il ne s’attendait pas à ça.

- E… E perfetta, souffle-t-il.

Je me sens rougir, ne sachant pas s’il parle de ma tenue ou de moi. Il me scrute de haut en bas, un peu trop longtemps, et je me demande s’il n’a pas oublié pourquoi on était là, pour qui j’ai enfilé cette robe. Il est troublé, dommage collatéral de cette opération séduction, et je détourne le regard, surprise, presque honteuse de l’effet que je produis.

- Tu crois vraiment que ça va marcher, ce plan ? Je veux dire… tout ça. La robe. Le look. C’est tellement cliché. Vieux comme le monde.

Il me sourit, sans moquerie, avec une tendresse désarmante.

- C’est parce que c’est vieux comme le monde que je suis sûr que ça va marcher. 

Je regagne la cabine, retire la robe rouge, et enfile mon débardeur et mon short, ravie de retrouver des vêtements plus familiers. Quand je sors, Jona me sourit, complice, sans aucune ambiguïté cette fois. Je passe en caisse, règle la robe et nous partons.

Il m’entraine ensuite dans un autre magasin de torture : une boutique de maquillage. Il jette un œil aux rayons et m’invite à prendre ce avec quoi je suis à l’aise. Je reviens avec une baby crème, du mascara et un fard à paupière brun.

- Tu n’as pris que ça ?

- Euh… Tu voulais que je prenne d’autres trucs ?

- Che sì ! Un eye-liner, du rouge à lèvres, du blush… De quoi faire un maquillage complet !

- Oh. Euh… Je saurais pas quoi choisir. Je ne me maquille jamais. Je ne suis même pas sûre de le faire correctement les rares fois où j’en mets.

Personne ne s’est donné la peine de m’apprendre, et quand bien même on l’aurait fait, ça n’aurait rien changé. Il valait mieux éviter que j’attire encore plus l’attention - plus j’étais transparente, et mieux c’était.

- Je vois. Laisse-moi faire.

Jona disparaît entre les rayons et revient quelques minutes plus tard, les bras chargés comme un enfant le jour de Noël. Il dépose devant moi un assortiment impressionnant : crayons, pinceaux, rouges à lèvres de toutes les teintes, poudres, gloss, et même un petit miroir de poche.

- Tu sauras te servir de tout ça ?

Il sourit, presque fier.

- Oui. J’ai trois sœurs. Quand on était petits, je jouais avec leur tête à coiffer. Peut-être même plus qu’elles.

Je ne peux m’empêcher de sourire à cette évocation d’un Jona miniature, plus douce, moins attendue que la façade charmeuse et sûre de lui.

- Est-ce qu’on achèterait pas un petit bijou en plus du reste ? suggère-t-il.

Je grimace franchement.

- Je préfèrerais éviter. Je déteste ça. J’ai dû batailler pendant des heures pour faire entendre à Nate que je ne voulais pas de bague de fiançailles. L’alliance c’était déjà trop. Pas question d’avoir deux anneaux pour le prix d’un.

- Le naturel à tout prix, hein ?

Nos emplettes terminées, nous nous posons dans un petit restaurant, un de ceux qu’on remarque à peine mais où l’on mange bien. A l’intérieur, l’ambiance est tamisée, chaleureuse, et un doux brouhaha de conversations enjouées accompagnent nos pas.

Installés à une table au fond, face à face, nous feuilletons rapidement le menu, Jona doit me faire la traduction de la plupart des plats, et nous commandons.

- Bon, maintenant il faut réfléchir à un code. Pour pas se faire griller. Un truc simple pour se dire “oui”, “non” et “stop”.

- C'est-à-dire ?

- On ne va pas se lécher le visage à peine arrivés au bar, ça ne marcherait pas. Il faut faire monter la tension progressivement. Et comme tu as l’air… inquiète, je vérifierai avec toi que tu es toujours partante à chaque étape. Ça te va ?

- Ok.

- Il faut que ça passe pour de l’intimité. Cédric ne doit se douter de rien. Voilà ce que je propose : “non”, tu passes ta main dans tes cheveux; “oui”, tu me souris; et “stop”... je n’ai plus d’idées, rit-il.

- J’aime bien, mais j’ai peur de te dire “non” toute la soirée sans faire exprès. Autre proposition : “non” je passe une main dans tes cheveux; “oui”, un léger baiser sur la joue; et “stop”, je pose ma main sur la tienne. Vu de l’extérieur, on pensera que je t’encourage alors que c’est tout l’inverse. Ça te paraît bien ?

Ses yeux brillent.

- Perfetto !

Je souris, pince-sans-rire :

- Ok. Je noterai tout ça dans le contrat.

Il me regarde, un peu moins taquin, un sourire de confidence sur les lèvres.

- Dis…, commence-t-il. Je peux te poser une question un peu… personnelle ?

- Tu peux toujours essayer.

- Tu m’as expliqué, en gros, comment c’est entre Cédric et toi. Mais… Quand est-ce que tu as commencé à avoir des doutes ? C’est quelque chose qu’il a fait ? Qu’il a dit ?

Je reste un instant muette, désarçonnée par sa question et ce mélange d’intérêt et de voyeurisme qu’il manifeste. Je pousse un soupir et regarde mes mains jointes sur la table.

- Quelque chose qu’il a dit. Il y a eu plein de petits détails avant et après. Mais je pense que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris. C’était à Pâques. On était à la plage. La famille de Zed s’y retrouve chaque année, c’est une espèce de rituel. Cette fois-là, il avait pu rentrer pour le week-end. Juste quelques jours. 

Je m’interromps, un peu surprise de voir ce souvenir remonter aussi vif.

- J’étais ravie de le revoir. Je me souviens que je l’ai pris dans mes bras, comme c’était devenu une habitude entre nous. Rien de spécial, pas de gêne. Et je lui ai dit que j’étais contente qu’il soit là, qu’il devait arrêter de partir aux quatre coins du monde, que ces foutus CDD c’était bien gentil mais… combien de temps ça allait encore durer ? je plaisante. Et là, je l’ai entendu marmonner quelque chose. Pas vraiment pour moi. Pas vraiment fort. Juste… “Je sais pas, tu comptes rester combien de temps encore avec Nate ?”.

Je lève les yeux vers Jona, il ne dit rien, mais ses sourcils se sont légèrement arqués.

- C’est resté coincé quelque part, dans un coin de ma tête. J’ai fait comme si je n’avais rien entendu. Comme si c’était une mauvaise interprétation. Mais à partir de là… je crois que j’ai commencé à me demander si tous les autres petits détails et attentions que j’avais relevées n’étaient pas le signe de quelque chose de plus grand.

Je termine mon récit sur un souffle, un peu surprise d’avoir autant parlé, de m’être autant confiée et pourtant soulagée de l’avoir fait. 

Les plats arrivent, chauds, fumants, pleins d’odeurs rassurantes, et la conversation s’étire, s’adoucit, se fait moins stratégique. Il me demande, presque par curiosité douce, comment je suis devenue traductrice, et sa question fait remonter des souvenirs anciens, mais tenaces, précieux. Je raconte tout en mangeant.

J’avais cinq ans, je me souviens de vacances à la montagne et d’une petite fille croisée un été, quelque part sur un chemin de randonnée. Elle s’exprimait dans une langue que je ne comprenais pas douce, musicale, fascinante, et j’étais incapable de lui parler. 

Le soir même, j’ai demandé à ma mère de m’apprendre et elle m’a enseigné les mots élémentaires — les couleurs, les chiffres, les verbes les plus simples. Plus tard, j’ai été happée par la frénésie Harry Potter, je les ai lus jusqu’à les savoir presque par cœur, d’abord en français, puis en anglais, dictionnaire à la main. J’ai vu et revu les films en version originale et sous-titres anglais des centaines de fois, pour reproduire le rythme des phrases, la musique des mots.

J’ai appris seule, par besoin, par obsession aussi peut-être, et à chaque langue nouvelle, j’avais l’impression d’ouvrir une fenêtre supplémentaire sur le monde, moi qui grandissais dans un univers de plus en plus sombre.

Jona m’écoute, sans m’interrompre. Il ne commente pas, ne se moque pas, il a ce regard attentif, presque grave, comme s’il cherchait à lire entre les lignes. Je joue avec mes couverts, avec les restes de mon plat pour échapper à son regard.

- C’est fou…, souffle-t-il. On dirait que tu es tombée amoureuse d’une langue comme d’autres tombent amoureux d’une personne.

Je hoche la tête, un léger sourire aux lèvres.

- C’est un peu ça, oui. Bon, à ton tour ! je lance. Raconte-moi un truc un peu personnel.

Ses doigts effleure le pied de son verre dans un geste absent, il prend une gorgée avant d’annoncer :

- Je suis propriétaire de l’appartement de Cédric.

- Pardon ?

- Quand Matteo a racheté le bar, on savait que le logement allait devenir un vrai casse-tête. Alors j’ai investi dans deux appartements, juste en face. 

Il marque une pause, avant d’ajouter avec un sourire en coin :

- À l’époque, Matteo vivait dans celui de Cédric. C’était son QG, gracieusement prêté, vu qu’il m’embauchait. Moi, j’étais en face. Et puis le bar a commencé à marcher, Matteo s’est payé son propre appart. On s’est rendu compte qu’en basse saison, je gère la partie bar, mais en haute… C’était évident qu’il nous fallait une personne supplémentaire. Mais qui va accepter de louer un appart pour six mois ?

Je hoche lentement la tête, les pièces du puzzle s’imbriquant dans mon esprit.

- Donc… Zed est ton locataire en plus d’être ton employé.

- Si on veut. Il ne paie pas de loyer. Ça fait partie du deal : le barman qu’on embauche a un toit pour la durée de son contrat.

Je souris, mais au fond, je suis troublée. Il n’est pas juste le type sûr de lui qui me torture dans des magasins de mode. Il est aussi l’homme attentif dans l’ombre, solide, prévoyant. Et dans le rôle du joueur, peut-être plus stratège qu’il ne veut le dire.

Nous quittons le restaurant dans une lumière d’après-midi éclatante, les estomacs pleins et les idées claires. Il propose de passer par chez lui, pour y déposer mes sacs. L’idée est bonne : si je retourne chez Zed maintenant, il y aura forcément des questions, des regards trop attentifs, un détail qui trahira quelque chose. Mieux vaut qu’il découvre tout ce soir, d’un seul coup.

Et alors que je marche à ses côtés, je sens cette sorte de calme nerveux s’installer — celui d’avant les grandes représentations. Ce soir, tout bascule peut-être, mais pour l’instant, il reste un peu de temps, juste assez pour régler les derniers détails.

 

***

 

De retour devant chez lui, il me laisse sur le pas de sa porte et je pénètre dans l’appartement de Zed. À peine ai-je mis un pied à l’intérieur que Zed passe la tête hors de sa chambre.

- Salut.

- Salut.

Il hésite une seconde, puis avance un peu, mains dans les poches.

- Euh… Je me suis dit… Si tu veux… Peut-être que tu peux mettre tes affaires dans une de mes étagères ? Ça éviterait qu’elles trainent partout.

La proposition, inattendue, maladroite et touchante, me prend de court.

- Oh… C’est gentil, merci. Je gèrerai ça plus tard. Je viens juste chercher mon ordi, je vais travailler chez Jona.

Son visage se fige imperceptiblement, ses épaules se crispent.

- Tu vas chez lui ? Tu ne peux pas bosser ici, ou au bar plutôt que… chez un autre mec ?

Ses intonations me laissent à penser que peut-être, tout ce manège est inutile, qu’il reste un espoir de ne pas avoir à jouer toute cette comédie.

- Ça te gêne ? je demande.

- Je m’inquiète, c’est tout. Tu es fiancée.

Je marque un temps, lasse.

- A tes yeux, peut-être. Mais pas aux miens.

Il me regarde sans bouger, sans un mot, mais pas d’une manière de défi, plutôt dans un conflit entre lui et ses propres pensées. Je soupire et attrape ma sacoche d’un geste bref :

- Bref, si tu me cherches, je suis à côté.

Mon ordinateur sur l’épaule, j’ouvre la porte et pars dans l’appartement voisin, où Jona m'attend pour la rédaction du contrat.

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