Chapitre 20

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 2927 mots

Daphnée s'approche de notre table, en apparence uniquement pour prendre nos commandes.

- Alors ? Lui demande Jona, son ton décontracté tranchant avec ma tension intérieure. 

- Il a mordu à l’hameçon. Mais pour le ferrer, il va falloir faire mieux.

- OK. On va prendre 3 rails de shots surprises au rhum pour commencer. Tu veux autre chose ?

- Une piña Colada, sans glaçon et sans menthe.

- Mets-moi une bière, complète Jona.

- C'est noté ! dit-elle en tournant les talons.

Je sens le souffle de Jona se poser sur mon oreille et sa main sur ma cuisse.

- Est-ce que tu es prête à aller plus loin ?

Une alarme se déclenche dans ma tête, aussi forte qu’une corne de brume, mon corps menace de se tendre, mais je reste dans mon rôle, détendue et souriante.

Il ne t'a rien fait. Ce n'est pas celui qui t'a blessée. Tu peux avoir confiance.

Posant ma main sur son épaule, je réponds “Oui” grâce à notre signe. J'ai dit que j'irais jusqu'au bout et je ne compte pas craquer maintenant.

Il passe une main délicate dans mes cheveux et murmure contre mon cou :

- N’aie pas peur.

Puis il pose ses lèvres sur ma peau, quelque part entre ma joue et la commissure de mes lèvres. Je le fixe, sidérée : il n’a pas enfreint les règles, mais il joue avec, et ça me bouleverse. Mon signal de détresse s’active, tous les rouages de mon cerveau se mettent en alerte.

- Tout va bien, assure Jona. Je n’irai pas plus loin. Je m’y suis engagé. 

Le premier rail de shots arrive, accompagné de la piña colada et de la bière. Daphnée les dépose avec un sourire malicieux, comme si elle savait déjà ce qui allait suivre.

- Le coup du baiser… Chapeau. Là, vous êtes parfaits, lance-t-elle en repartant.

- On trinque à cette victoire trop facile à venir ? me demande Jona, un shot déjà en main.

- Je n’ai jamais bu ça. Je n’aime pas l’alcool.

- Essaie. C’est fort. Ça chauffe.

Je prends un verre et trempe le bout de mes lèvres. Le liquide me brûle, comme si je sentais chaque micro coupure. C’est le genre de boisson qui ne me correspond pas : trop agressif.

- Il faut boire tout d’un seul coup, rit-il. Et je te conseille de souffler un grand coup après, pour évacuer les vapeurs.

J’acquiesce en souriant, comme une écolière devant son professeur. Nos verres s’entrechoquent avec un petit clink sec et j’avale. Le rhum brûle ma gorge, je retiens une grimace et me mets à tousser tandis que Jona m’observe, hilare.

- On dirait que tu viens de mordre dans un citron entier.

- Pourquoi les gens s’infligent ça ?

- Pour ce qui vient après. Quand ça fait effet. 

Il me sourit, sincère. Son regard est doux, son genou touche le mien. C’est simple, fluide, comme si on jouait une scène qu’on a répétée mille fois. Et pourtant, tout est nouveau.

Un deuxième shot. Puis un troisième. 

On rit pour de vrai, de petites choses absurdes, de souvenirs qu’on redécouvre à mesure qu’on parle et on rapproche nos chaises jusqu’à être presque collés. Jona m’imite une cliente ivre qui l’aurait dragué à la fermeture l’année dernière, avec un accent russe approximatif et des gestes grandiloquents. Je ris à m’en étouffer, la tête renversée, incapable de reprendre mon souffle. Il me regarde, un peu fier de son effet, un peu ému aussi peut-être.

Je bois sans compter, alternant entre la fraîcheur de mon cocktail et le feu des shots. Ma peau picote, mes joues s’échauffent, et j’ai la sensation étrange que mes membres flottent légèrement. Comme si l’alcool décollait tout ce qui me retient d’habitude, les freins, les doutes, les souvenirs désagréables. Tout devient plus brillant. Plus doux. Plus flou aussi.

Ma tête est légère. Flottante. Et cette petite voix — celle qui me répète de rester sage, de me faire oublier, d’être discrète, docile, effacée — elle est toujours là, mais en sourdine. Comme un vieux poste radio dans une pièce voisine. Elle tente encore de me souffler « attention, tu vas trop loin », mais ses mots s’embrouillent dans les basses de la musique, dans les rires, dans la chaleur qui pulse dans mes joues.

Le deuxième rail arrive déjà, aligné comme une promesse trouble. Jona trinque à nouveau sans se poser de questions. Moi, je fais glisser un shot entre mes doigts, un peu hésitante. Il sent fort. Sucré aussi. Il me regarde avec un sourire en coin.

- On commence à prendre goût à l’alcool ?

- Je ne sais pas. Je crois que je suis… bien.

Je bois. La brûlure est immédiate, mais elle se transforme vite. Ça descend en une ligne chaude le long de ma gorge, puis ça se répand. Dans la poitrine d’abord, une chaleur dense, moelleuse, puis dans les bras, les joues, les jambes.

Les heures défilent, sans que je ne m’en rende compte. Tout devient plus rond. Plus lent. Et plus rapide à la fois.

- J’ai l’impression d’avoir un petit tonneau dans la tête, je plaisante en oscillant ma tête de chaque côté. Il roule…

Je laisse échapper un rire sans vraie raison, comme une bulle trop pleine. Jona me regarde, franchement amusé.

- Voilà, tu as la réponse à ta question. Les gens boivent pour plein de raisons, mais la plupart aiment cet état d’euphorie.

Mes pensées deviennent collantes, engourdies, et pourtant tout me paraît plus clair, plus drôle, plus vivant. Le bruit autour de nous s’atténue, comme filtré. Je vois les gens, je vois les lumières, je sens les corps proches, mais tout est recouvert d’un voile tiède. Comme un bain. Comme une étreinte.

Je le touche sans y penser, ma main glisse sur son bras, reste accrochée à son genou. Je cligne des yeux lentement, mes pensées sont pleines de coton et de lumière. Chaque son me fait sourire, chaque détail me fascine. La voix de Jona, plus grave, plus proche. Le tissu de sa chemise sous mes doigts. L’éclat d’une lumière dans son verre.

Je pose ma main sur son torse, sans réfléchir, juste pour le plaisir du contact.

- Oui. C’est comme… tomber amoureux de tout. D’un coup. Tout est plus… Plus, je dis à court de mots.

Il rit, sa fossette se creuse davantage. Je ris encore. Pour rien. Pour tout. Mon rire sort plus fort que je ne le pensais, cristallin, incontrôlable. Je penche la tête en arrière. Je me sens belle. Forte. Inarrêtable. Désirable.

Soudain, la musique change. Une rythmique plus profonde, plus lente. Je ne reconnais pas le morceau, mais chaque vibration me traverse comme une caresse, chaque battement m’enfonce un peu plus dans cette torpeur délicieuse, moite, suspendue. Le petit tonneau dans ma tête roule encore, mais il est devenu musique lui aussi. 

Jona se lève d’un mouvement fluide et me tend la main. Pas un mot. Juste son regard, brillant, amusé, et sa paume ouverte. Je la saisis sans réfléchir. Je n’ai plus froid. Je n’ai plus peur. Je suis liquide. Je suis lumière. Je suis une autre version de moi-même — ou peut-être celle qui a toujours voulu respirer. Je me lève d’un bond, un peu trop vite. La pièce tangue, je m’accroche à son épaule en riant comme une gamine.

Sur la piste, les corps bougent déjà, serrés. Mais je ne vois qu’un seul espace : celui que Jona m’offre, entre ses bras. Je me laisse couler contre lui, mes bras toujours autour de sa nuque, mes hanches épousant les siennes au rythme lent et entêtant de la musique. Je ferme les yeux et derrière mes paupières, ce n’est plus Jona que je sens contre moi. C’est lui. Zed.

L’odeur a changé, la texture de la peau aussi. Le corps est plus large, plus dense. Mes mains glissent sur une chemise claire qui devient t-shirt noir dans mon imagination. Mon cœur bat fort, mais ce n’est pas de peur. C’est de désir.

Ma cuisse se glisse doucement entre les siennes. Mon ventre touche le sien. Je me cambre à peine. J’ondule comme on invite. Mon souffle est court, chaud, presque lascif. Je suis ailleurs. Je suis avec lui.

Et soudain, la voix de Jona me coupe net. Pas brutalement. Doucement. Mais assez pour me rappeler où je suis.

- Arrête, Maud, murmure-t-il à mon oreille. Tu vas trop loin. C’est moi que tu vas séduire si tu continues. C’est ce que tu veux ?

Je rouvre les yeux. Son regard est là, tout près, flou, sérieux sous le vernis rieur. Je ne réponds pas. Je passe juste une main dans ses cheveux, lentement, mes doigts se perdant dans les mèches qu’il a coiffées un peu trop parfaitement.

Non. Je veux Zed.

Il ferme les yeux une seconde, respire, puis se penche à nouveau, plus près encore, presque contre ma peau.

- C’est bien. Ralentis. Mais sache que Cédric ne regarde que nous.

Une pause. Puis, dans un souffle :

- Tu m’autorises à t’embrasser dans le cou ?

Je ne parle toujours pas. Je me contente d’approcher mes lèvres de sa joue, et d’y déposer un baiser simple, précis, sans équivoque.

Oui.

Les lèvres de Jona effleurent mon cou avec une lenteur calculée, comme un frisson qui descendrait directement dans ma colonne vertébrale. Sa bouche est chaude, douce, presque réconfortante — un mensonge délicat déposé sur ma peau brûlante.

Je suis encore contre lui, suspendue à ce contact qui pulse encore dans ma nuque, mes lèvres tout juste détachées de sa joue. La musique tourne, mon corps aussi. Ma tête flotte un peu trop haut.

Il ne bouge pas tout de suite. Puis sa voix descend doucement, grave et posée, comme un fil qu’on tend pour me ramener à terre :

- OK, principessa. Il est temps de faire une pause.

Je fronce les sourcils, un peu frustrée, un peu perdue. La musique pulse dans mon ventre, mes hanches n’ont aucune envie de s’arrêter. Mon corps a encore envie de bouger.

- Il faut que tu avales un truc solide, pour absorber, explique-t-il.

- Je me sens très bien, je proteste.

- Ça ne va pas durer.

Sa main trouve la mienne et la serre doucement. Je le suis, mes pas un peu incertains, pas tout à fait consciente du chemin. Il m’entraîne hors de la piste, vers notre table et m’y fait asseoir comme on poserait un bibelot fragile.

- Regarde-moi. Ça va ?

- J’ai mal au ventre, j’avoue.

Ce n’est plus la chaleur diffuse et euphorique d’il y a quelques instants. Dans mon estomac, ça ne chauffe plus. Ça pique. Mon front est moite, mes joues brûlantes. J’ai chaud, mais pas comme avant. Mon petit tonneau dans la tête ne roule plus. Il cogne.

- Je crois qu’il faut que j’aille aux toilettes.

- Tu te sens nauséeuse ?

- Non, je le rassure. C’est juste ma vessie qui proteste.

Il rit et m’escorte jusqu’à la porte de l’espace des femmes, faisant rempart entre moi et le comptoir. Puis il reste là, en sentinelle discrète. 

Je découvre cette zone pour la première fois, les murs sont couverts de carrelage noir. L’ambiance tranche nettement avec celle du bar, si claire, si lumineuse.

Quand je ressors, Jona se place à nouveau de façon à m’éviter tout contact visuel avec Zed. Il me tend la main, et sans un mot, me ramène à la table.

A peine assis, Daphnée nous apporte une carafe d’eau et une assiette.

- Frites, dit-il. Arme secrète des lendemains de cuite.

Je ris faiblement, un peu confuse, un peu boudeuse.

- On n’est pas encore demain. Et je ne suis pas cuitée.

- Techniquement, il est 2h30. On est demain. Tu as dit que tu ne buvais pas. Tu ne connais pas tes limites. Si tu veux que la soirée se passe comme prévue, bois et mange, recommande-t-il en me versant de l’eau. Sinon, tu vas être malade. Aujourd’hui et demain.

Je baisse les yeux. Il n’y a pas de reproche dans sa voix. Juste une fermeté tranquille. Je saisis le verre, bois une gorgée. Mes mains tremblent légèrement. Il pousse doucement l’assiette vers moi.

Je pioche une frite, puis deux, trois. Je finis l’assiette en quelques minutes. Attentive à ses conseils, je vide aussi quatre verres d’eau. L’acide dans mon ventre recule un peu. La brûlure devient supportable. Je respire mieux.

- Ok. Tu te sens mieux ?

Je hoche la tête, souffle un petit « merci » sincère. Il sourit, penche un peu la tête.

- Tu m’as engagé pour ça, non ?

Un silence. Juste nos regards qui se croisent, un peu complices, un peu fatigués. Puis il ajoute, plus léger :

- Tu veux retourner danser ?

Mon cœur bondit, comme si on m’avait rallumé de l’intérieur.

- Oui !

Je me lève un peu trop vite — encore — et me retiens à la table. Il tend déjà les bras pour me rattraper, et cette fois, je ne ris pas. Je le regarde, vraiment. Son regard est stable. Le mien, encore un peu brumeux.

- Tranquille, principessa. Pas le moment de te blesser.

Je glisse mes doigts entre les siens. Parce que sa main est chaude, présente, solide. Que je lui fais confiance. Pour me protéger et pour m’emmener là où je l’espère avec Zed. La musique bat toujours, plus lente maintenant, plus enveloppante. Un tempo lourd et moelleux, qui appelle les corps à s’effleurer sans pudeur.

Je suis revenue contre lui. Mais quelque chose a changé. Ce n’est plus la fille ivre qui cherche à oublier. C’est moi, consciente, lucide — et toujours brûlante. Mes hanches ondulent, millimètre par millimètre, contre les siennes. Je me love dans la musique, je me perds dans le rythme, je l’utilise. Je ferme les yeux. Et c’est à nouveau Zed. Sa peau. Sa chaleur. Sa respiration dans mon cou. Mes doigts remontent lentement le long de ses bras à lui — à Jona. Mais je n’y pense pas. Je recrée ce que je veux. Ce que j’attends.

Je me redresse, mon regard accroché au sien. Je sens la chaleur qui monte encore, l’alcool qui me donne ce courage un peu fou. Je me retourne lentement, dos à Jona. Je sens sa surprise dans le léger flottement de ses bras. Mais les récupère et les pose sur moi. Une sur ma hanche. L’autre sur mon ventre, juste au-dessus de mon nombril.

- Laisse-les là, je souffle. Laisse-moi danser contre toi, comme si tu étais lui.

Il sourit, un éclat malicieux dans les yeux. Sa voix, basse et pleine de charme, me répond :

- Ok. Mais si tu sens quelque chose de dur, tu sauras pourquoi.

Je vis quelque chose — parce que n’est pas lui que je touche. C’est Zed. C’est lui que je convoque à chaque ondulation, chaque friction. Sa main sur ma hanche. Sa respiration dans mes cheveux. Sa voix, étouffée, grave, qui dirait mon prénom comme un soupir.

Par moment, ses doigts se crispent un peu. Je sens effectivement un début d’érection contre mes fesses. Mais il accepte sans broncher. Il entre dans mon jeu. Fait glisser ses mains le long de mes côtes.

Mes mouvements s’accentuent. Mon bassin trouve le sien. Mes mains parcourent mes cuisses, mes seins, ma nuque. S’accroche à celle de Jona dans mon dos. Je suis liquide. Brûlante. Enivrée.

- Il ne voit que toi, murmure Jona dans mes cheveux.

Mon ventre se serre. Mon cœur tambourine. Et pourtant, je continue de danser. Je vais jusqu’au bout de cette mise en scène — parce que c’est plus qu’un jeu. C’est un appel. C’est lui que je cherche. Que j’appelle à travers chaque roulis de mes hanches. Que je provoque à travers ce que je fais à un autre. Quand je rouvre les yeux, c’est vers le bar que je regarde.

Zed ne parle à personne. Il ne bouge pas. Il est figé. Le torchon dans sa main est immobile. Ses yeux sont des braises. Fixées sur moi. Des balles dirigées vers Jona.

Je le regarde. Longtemps. Volontairement. Je ne fuis plus.

Je veux qu’il voie. Qu’il comprenne. Qu’il ressente dans sa chair ce que je pourrais lui offrir. Ce que je donne à voir maintenant. Que ce corps qu’il a voulu sans jamais le prendre est contre un autre homme. 

Je n’ai pas besoin de parler. Pas besoin de sourire. 

Ses mâchoires sont serrées. Ses poings aussi, probablement, hors de mon champ de vision. Mais son regard… Son regard me happe, plus que jamais. Tout de suite, maintenant, il me veut. Je me tourne à nouveau vers Jona.

- Je pense que je vais rentrer.

- D’accord. Je te raccompagne. Et j’irai chasser ailleurs, ajoute-t-il avec un clin d'œil.

Nous rassemblons nos affaires et réglons l’addition. Avant de partir, je me faufile jusqu’au comptoir. Je me penche délibérément vers Zed, les clés de son appartement entre les doigts.

- C’est bientôt la fin de ton service, non ? Ne tarde pas trop à rentrer. Faire autant la fête m’a un peu fatiguée. J’ai hâte d’aller au lit.

Je m’éloigne avant qu’il ait pu répondre. Puis nous quittons le bar. Moi en tête, la main de mon complice dans mon dos. 

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