Chapitre 27
Il fait bon dehors, l’air encore frais avant que la journée ne bascule dans la chaleur, les bruits sont étouffés, suspendus dans une sorte de calme flottant typique des fins de matinée. Je m’apprête à suivre Zed dans la rue, mais il bifurque immédiatement vers le bar. Devant, garée bien en évidence, trône la voiture de Jona.
Il a dû lui demander de l’emprunter. Je visualise la scène sans difficulté : Zed volontaire mais embarrassé et Jona bienveillant mais taquin; juste de quoi l’agacer un peu plus.
Il ouvre le coffre avec nonchalance, même s’il jette des regards un peu fous autour de lui - il espère sûrement ne pas croiser Jona - puis m’ouvre la portière avec une politesse goguenarde. Je monte sans protester, mais l’interrogation me trotte dans la tête comme une note dissonante dans une mélodie : jusqu’où va-t-on aller si on a besoin d’une voiture ?
Une fois installé, il sort son téléphone, le glisse dans le support aimanté du tableau de bord et lance un GPS. Il ne rentre aucun nom, juste des coordonnées, mais je repère le chiffre en bas de l’écran.
- Une heure trente quatre ? Mais tu m’emmènes où ? je rigole.
- Je pourrais te répondre “loin”, mais je crois que tu as déjà deviné.
Il démarre, le moteur ronronne doucement, presque sensuel dans cette ambiance encore feutrée. Nous sortons de la ville sans un mot, comme s’il s’agissait d’un pacte tacite — le silence comme rituel de passage, mais au bout d’un moment, je me lasse de le regarder conduire comme s’il traversait une ligne droite dans sa propre tête, imperturbable.
Je tourne la tête vers lui, l’étudie un instant, le profil calme, presque joueur, la main relâchée sur le levier de vitesse. Il savoure ce silence tendu, ce suspense qu’il orchestre avec soin.
- On va vers la mer ?
- On est sur une île. On va toujours plus ou moins vers la mer.
- Mais il y aura de l’eau vu que tu m’as dit de prendre un maillot.
- Ou alors je t’ai dit de le prendre pour brouiller les pistes…
- J’ai bien droit à un petit indice ? Minuscule ?
- Minuscule ? Hum… Oui. On ne va pas dans un endroit moche.
Je lève les yeux au ciel, croise les bras, vexée pour la forme. Nous quittons la ville, et peu à peu, le paysage se transforme : les immeubles se font rares, les arbres plus nombreux, l’air change imperceptiblement de texture. Je sens la fatigue de mes nuits trop courtes me rattraper, la chaleur m’engourdir, son odeur de soleil m'hypnotiser… tout me tire vers le sommeil.
***
Les combles aménagées de la maison de mes parents. Une fournaise en été. Un iceberg en hiver. Aux murs, des posters vieillis par le soleil. Des dessins d’enfant scotchés dans tous les sens. Sur les poutres et les barreaux de l’escalier. Des fleurs en papier multicolores disséminées aux quatres coins de la pièce. Et des guirlandes lumineuses en surnombre.
Une musique s’échappe d’un vieux poste. L’air sent la poussière de la moquette bariolée.
Je suis dans ma chambre. Enfin, nous. Ma version enfant. Et moi aujourd’hui. Comme le fantôme d’un évènement à venir.
Mini Maud est debout au milieu de la pièce. Elle danse sur une chanson étrangère, essayant tant bien que mal de suivre les paroles. La lumière est douce. Couleur pêche. Malgré le bruit ambiant, tout est calme.
Un peu trop. Alors elle descend l’escalier. J’essaie de l’arrêter. Mais, bien sûr, elle ne me voit pas. Elle ne sait pas. Le bois craque sous ses pas. Le plancher grince, lui aussi.
Et puis elle va vers sa chambre. Au fond du couloir. Parce qu’elle veut passer un bon moment. Lui proposer de passer du temps ensemble. Dans le jardin. Dans notre terrain de jeux favoris.
Je la dépasse. J’essaie de faire barrage.
- N’y va pas, je souffle. Si tu ouvres cette porte, tout change. Tu ne pourras plus revenir en arrière. Tu verras tout. Et tu vas nous faire souffrir.
Mais elle tend la main. Ses doigts effleurent la poignée. Elle ouvre.
Et elle voit.
Je vois.
Une fois de plus.
***
Je sursaute à peine, comme si mon corps n’avait pas osé aller jusqu’au bout de l’effroi. Mes paupières se soulèvent lentement, collantes de sommeil interrompu, et je reste un instant suspendue entre deux mondes, encore engluée dans cette brume étrange où le réel peine à reprendre ses droits. Mon cœur cogne avec une ferveur désordonnée, battement après battement, comme s’il cherchait à repousser les souvenirs, et la moiteur qui perle à ma nuque, qui colle mes mèches à la tempe, n’a rien à voir avec la chaleur ambiante.
Heureusement pour moi, la voiture vient de heurter un nid de poule, me donnant un prétexte parfait pour mon réveil précipité.
- Désolé, marmonne Zed. J’essaie de faire gaffe à la route mais c’est carrément bagdad ici. J’espère que la voiture n’a rien, sinon Jona va me défoncer.
- Le connaissant, tu dois pouvoir l’amadouer avec ce qu’on aura fait aujourd’hui. Sauf s’il est déjà au courant… Il est déjà au courant ? je demande faussement innocente.
Il esquisse un sourire :
- Non. Pas la peine d’essayer de lui soutirer des infos.
Nous roulons encore une petite demi-heure puis il finit par garer la voiture à l’ombre d’un arbre, les pneus mordant doucement le sable. Je descends la première, tentant de trouver un repère dans cette vie sauvage qui s’étend sous mes yeux.
- Mais on est où, là ? je l’interroge.
- Pas encore arrivés, dit-il la tête dans le coffre.
Il me tend mon sac à dos, verrouille le véhicule, puis m’invite à le suivre sur petit sentier, presque effacé sous les herbes.
Il s’élève avec une lenteur trompeuse, comme s’il voulait nous amadouer avant de nous rappeler qu’on grimpe : sous mes semelles, la terre est sèche, parsemée d’éclats de cailloux et de racines. Tout paraît figé, silencieux, en dehors du vent, du grincement des cigales et du crissement de nos pas.
Zed sort régulièrement son téléphone, vérifie notre itinéraire, comme un Indiana Jones des temps modernes. Je sens qu’il savoure ça : l’inconnu maîtrisé, le secret encore intact. Et moi, je suis là, à quelques pas derrière lui, le souffle encore tranquille, le regard happé par le tout ce qui m’entoure - une colonie de fourmis à la file indienne, un mélange improbable de lavande et de coquelicots sur le bord du chemin, un rocher dans lequel je distingue la forme d’une bête imaginaire - mais surtout à l’affût du moindre détail qui détonne, de toute indication susceptible de m’en apprendre davantage sur notre destination.
Au bout d’un moment, il quitte brusquement le sentier.
- Euh… t’es sûr de toi, là ?
- Si je te dis “non”, tu fais quoi ? Tu repars ?
- Non. Mais je commence à me demander si tu ne m’as pas attirée dans cet endroit perdu pour me tuer et me forcer à creuser ma propre tombe.
- Un jour, peut-être. Mais pas aujourd’hui. J’ai oublié ma pelle.
Nous nous enfonçons dans une faille presque invisible, là où la nature semble n’avoir pas encore décidé si elle voulait redevenir forêt ou rester friche. Les branches nous griffent comme pour tester notre détermination. L’escapade se transforme en session d’escalade lorsque nous devons franchir un passage plus escarpé. J’ignore toujours où il me guide, mais je m’amuse comme une folle, j’ai l’impression d’être une exploratrice.
Le relief devient tour à tour capricieux ou clément, il fait chaud, mais c’est une chaleur supportable, filtrée par les feuillages. On s’arrête quelques minutes à l’ombre d’un arbre noueux pour faire le plein - d’eau, d’énergie, de souffle. Je m’assois dans l’herbe, bois à grandes gorgées, pendant qu’il inspecte les alentours comme un archéologue sur le point de découvrir une cité enfouie.
Nous repartons et presque immédiatement, la végétation se fait plus haute, plus dense. L’espace se referme autour de nous sans devenir étouffant. J’ai l’impression d’avancer dans un couloir vivant, où tout bruisse, pulse, respire.
- J’aurais dû ramener une tronçonneuse…, bougonne-t-il.
- Aaaaah, la joie d’être de taille personnalisée, je m’esclaffe. Nous passons la tête haute là où les grands se courbent.
- Je te balancerais bien une vanne, mais elle risque de te passer au-dessus de la tête.
La montée dure une petite heure, dans cette ambiance taquine, extatique et mystérieuse et puis, soudain, il s’arrête net devant une arche naturelle en pierre.
- Attends, dit-il en me tendant une main. Ferme les yeux. Fais-moi confiance, ajoute-t-il devant mon air mutin.
Ce n’est pas le doute qui me retient, loin de là — c’est plutôt une curiosité vibrante, un frisson d’attente mêlé à l’inconnu. Je ne sais pas ce qui m’attend derrière, ni ce que je vais découvrir, et ça me rend presque fébrile.
Sa paume est chaude contre la mienne, presque trop chaude au regard de la température ambiante, mais son contact est un ravissement. Je me laisse guider sans résistance, ses mains posées sur mes épaules, solides, me conduisant doucement à travers l’arche. Sous mes doigts, la pierre est rugueuse, couverte de mousse et de lierre qui s’accrochent comme des souvenirs oubliés.
Un vent tiède m’accueille, balayant quelques mèches de cheveux, une odeur de terre, d’herbe et de fleurs. Toujours dans mon dos, Zed m’oriente méticuleusement et si je reste impassible à l’extérieur, je trépigne d’impatience intérieurement.
Après quelques secondes, il quitte mon dos et souffle :
- Ok. Ouvre.
Je lui obéis et ma respiration s’arrête, comme si le temps lui-même retenait son souffle.
Devant moi, une clairière sauvage s’étire, indomptée, l’herbe haute, folle, s’agite sous le vent léger, mêlée à des fleurs éclatantes — des taches de rouge vif, de jaune lumineux, et de violet tendre qui semblent éclore au milieu du vert infini.
Et au milieu de cette profusion, les ruines se dressent, silencieuses et fières, presque honteuses de leur abandon : un vieux mur, rongé par la mousse et le temps, trace des lignes irrégulières, vestige d’histoires que je devine plus que je ne vois ; une colonne grecque, brisée mais digne, gît partiellement renversée, comme une sentinelle épuisée, une fresque délavée, griffée sur une pierre couchée, où les couleurs s’effacent doucement ; plus loin, une statue, magnifique et incomplète, me bouleverse : son visage a disparu, comme effacé par des mains invisibles, et cette absence lui donne une mélancolie qui m’attrape la gorge.
- Oh, wow, je murmure, à court de mots.
- Surprise, dit-il en posant un baiser près de mon front.
- C’est ce que je crois ?
- Si tu penses à des ruines sauvages, alors oui.
Je laisse tomber mon sac au sol, puis, comme happée par la majestuosité des lieux, mes pieds avancent tout seuls, chaque pas me donne l’impression d’entrer dans une autre époque, un autre rythme. Plus rien n’existe autour, même Zed s’efface, je ne vois que ce qui se déploie devant moi : ce morceau du monde qui semble avoir été oublié pendant des siècles.
Je m’arrête devant la colonne. Elle est couchée sur le flanc, à demi ensevelie dans l’herbe et les fleurs, comme si le temps avait fini par avoir raison de son orgueil. Le tambour brisé repose dans un silence ancien, recouvert de mousse en filigrane et de lichen pâle, comme des veines sur une peau très âgée.
Elle n’est pas complète, ni spectaculaire, pas comme celles qu’on voit dans les manuels ou les musées, mais c’est justement ce qui la rend plus belle encore. Je distingue, sous la crasse et la flore, les sillons fins des cannelures, certains presque effacés, rongés par la pluie, par le vent. Elle a dû soutenir un toit, une architrave, ou peut-être marquer l’entrée d’un lieu sacré, je ne le saurai jamais. Et pourtant je me surprends à essayer de la replacer mentalement, redressée, au cœur d’un temple ou d’un portique, bordée d’autres sœurs de pierre.
Je passe la main à quelques millimètres, m’interdisant de toucher, je veux juste voir, comprendre, absorber. Je compte les stries du bout du regard. Elles sont irrégulières, imparfaites, humaines. Je ferme lentement les doigts, pour résister à la tentation de toucher ces vestiges, et je les ramène contre ma poitrine. Tout en moi tremble d’une fièvre douce, d’un sentiment profond que je n’ose pas nommer.
La gorge serrée d’émotion, je murmure, sans même y penser :
- Comment tu as trouvé ça… ?
- C’est pas moi, répond-il. C’est des clients qui m’en ont parlé une fois. J’avais pensé venir tout seul et t’es venue avant que j’aie eu le temps. Je me suis dit que ça te plairait.
Je me retourne pour le regarder, avec cette sensation étrange que mon cœur a grandi d’un coup, jusqu’à devenir presque trop grand pour ma cage thoracique. Je n’arrive pas à parler. Il n’y a pas de mot pour dire à quel point il a eu raison, à quel point je suis émue - pas seulement pour le lieu, mais pour le geste, parce qu’il me voit, il me comprend. Exactement comme moi je lis en lui.
Il s’approche, puis ses bras passent autour de mes épaules, chauds et solides, comme un bain rassurant qui m’enveloppe. Il se cale contre mon dos, son menton effleure le haut de ma tête et j’accueille cette chaleur avec gratitude, les battements de mon cœur s’accordant aux siens.
Je baisse un peu le menton pour embrasser l’intérieur de son avant-bras - une fois, puis une deuxième. Il sent le soleil, le sel, et quelque chose de lui que je ne pourrais nommer mais que je reconnaîtrais entre mille.
Il murmure, un sourire dans la voix :
- N’empêche… je comprends pas ce que tu leur trouves, à ces cailloux poussiéreux.
Je ris doucement, la joue posée contre sa peau.
- Il faudrait que tu sois dans ma tête pour comprendre.
- Non merci, rit-il en embrassant le sommet de mon crâne. Ça a l’air d’être un sacré bordel.
Je lui envoie mon coude dans le ventre, qu’il avait gainé en anticipation.
- Sale gosse, je râle.
- Tu m’adores.
- T’es quand même un sale gosse.
Il ne répond rien, mais je sens son torse vibrer contre mon dos, un souffle amusé dans mes cheveux qui dit “Tu peux parler…”.
- Je vais vous laisser entre vieux machins alors. Je vais aller nous installer un coin un peu plus loin.
Il s’éloigne à pas souples et je reste seule un instant, baignée dans cette lumière étrange qui rend tout un peu plus grand, un peu plus sacré, toujours stupéfaite et admirative de ce cadeau qu’il me fait. Mon téléphone en main, je prends quelques photos, capturant la lumière sur la pierre, les nuances effacées de la fresque et la féérie du lieu. Je me déplace lentement, effleurant du regard chaque fragment, chaque fissure, comme si un esprit pouvait surgir à tout moment du monument.
Quand je le retrouve, Zed est à moitié allongé sur la nappe qu’il a étendue un peu à l’écart, à l’ombre d’un arbre tordu. Dans ses mains, la petite bourse en cuir que je lui ai offerte deux Noëls plus tôt — son étui à dés, qu’il garde toujours sur lui comme d’autres ont des porte-bonheurs.
- Tu veux jouer ? propose-t-il.
- Aux dés ? Tu sais que tu vas perdre ?
- Ça dépend à quoi on joue. Et de la mise.
- Peu importe ce à quoi on joue, je garde mes vêtements, je préviens.
- Ok. Alors une vérité, un gage… Tout est permis. Tant qu’on reste habillés. Ça te va ?
- Ça marche. Quatre vingt-et-un ? On a des cailloux en guise de jetons.
- Ou on peut jouer sans et passer aux enchères ?
- Aussi. Dans tous les cas, je vais t’éclater.
Il me tend trois dés, un air cabotin dans les yeux. Je les fais rouler dans le creux de ma main, le plastique claque contre ma paume, le poids est familier, presque apaisant et je les jette. Un 5, un 3, et… un 2.
- Pas fameux pour quelqu’un qui doit m’éclater, ricane-t-il.
Ah oui, vraiment ? Attends, mon chou, tu vas pleurer.
Je le fixe un instant, reprends les dés et dis, très posée :
- Il me faut un 4 et un 1. Et c’est exactement ce que je vais faire.
Je les lance et les chiffres apparaissent, dociles.
- Et voilà… Deux lancers. Essaie de faire mieux.
Il s’empare des cubes et les envoie sur la nappe, pour un résultat bien inférieur au mien. Je peux lui imposer un gage, ou une vérité.
- Pourquoi tu t’es intéressé à la cuisine ? Je veux pas tomber dans les clichés, mais c’est plutôt un truc de fille…
- J’ai quitté la maison assez vite, dit-il en haussant les épaules. Je voulais pas manger de la merde ou foutre en l’air mon argent dans des trucs à emporter… Je suis tombé sur un site qui donne des idées de plats avec les restes du frigo. Et puis, je sais pas… Ça m’a plu de jouer avec les odeurs et les saveurs. C’est comme les cocktails, mais avec du solide. Ça demande de réfléchir mais sans… penser, tu vois ?
J’acquiesce en silence.
Zed récupère les dés avec un air de revanche à peine voilé, il les fait aller dans sa main, concentré et les lance. Les dés ricochent sur le tissu de la nappe et s’arrêtent dans un frémissement léger : deux 6, un 4. S’il parvient à faire un autre 6, il faudra que je mette le paquet. Il le soulève avec délicatesse et le fait rouler. 6.
Merde.
Je saisis les dés, inspire à fond et lance à mon tour. Deux 1. Pas mal, si j’arrive à faire un autre 1 ou un 6, je l’emporte. Malheureusement c’est un 3 qui sort. Je regarde Zed, il jubile, sans honte. J’attends la sentence, pressentant un gage sexuel ou quelque chose s’en approchant, mais à la place il demande :
- Un pays ou tu rêves d’aller ?
- J’ai envie de dire la Grèce, mais… Mon rêve s’est déjà réalisé, je ris. Peut-être l’Italie dans ce cas, pour voir d’autres types de ruines. Paestum, Pompei…
Je gagne la manche suivante avec un 421 dès le premier lancer. Il m’envoie un regard accusateur en coin pendant que je récupère les dés.
- Tu sais ce que tu veux faire après la Grèce ? C’est quoi tes plans ?
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde, les yeux un peu plissés par le soleil, puis tourne légèrement la tête comme s’il regardait loin devant lui, ou dans un futur qu’il n’a pas encore inventé.
- J’ai jamais vraiment de plan. Je me laisse porter. Mais, je ne sais pas… Peut-être que je me renseignerai sur l’Italie.
Mon ventre se serre, sans prévenir, comme à chaque fois qu’il me prend par surprise — pas avec un geste ou une caresse, mais avec ça : ce fil tendu entre ce qu’il pense et ce qu’il me donne à entendre.
Il tourne la tête vers moi, doucement, et dans ses yeux je vois cette même chose que je ressens — ce feu tranquille qui crépite sous la surface. Ses mots restent en suspens dans l’air, comme un voile léger qui se pose entre nous. Il parle de son futur en fonction de moi.
Je crois que je rougis, un peu, à cause du calme de sa voix, de la façon dont ses yeux n’ont pas quitté les miens, de mon excitation soudaine et incontrôlable.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ? je souffle.
- Je te regarde, c’est tout.
- Tant que tu apprécies ce que tu vois…
- C’est le cas, dit-il en me faisant un baise-main.
Il récupère les dés et les jette. Ils rebondissent sur notre table improvisée, roulent un instant… et s'arrêtent : triple 1, du premier coup. Si je veux gagner, je dois à nouveau obtenir un score parfait en un lancer, et bien entendu, j’échoue.
Zed ne me lâche pas du regard. D’un geste lent, il attrape un dé et le fait tourner distraitement entre ses doigts, puis il s’approche, comme s’il ne supportait plus la distance infime entre nous. Il glisse un genou contre le mien, sans un mot, et penche la tête vers moi, très légèrement. Je m’attends à ce qu’il m’embrasse, mais il me surprend en dictant :
- Va t’adosser à l’arbre, là. Mets les mains derrière le dos. Regarde vers les ruines.
Je lève un sourcil.
- Pourquoi ?
- Parce que c’est ton gage.
Je roule des yeux mais me lève en soupirant, un peu frustrée, mais bonne joueuse malgré moi. Je m’approche de l’arbre, me positionne comme demandé — les mains croisées derrière le dos, la tête tournée vers les pierres anciennes. La lumière passe entre les feuillages, douce sur ma joue. Un oiseau vient se poser sur le sommet du mur antique et je souris : le tableau est charmant, à la limite de la perfection.
Je l’entends se lever, mais je ne le regarde pas : je ne sais pas si je suis toujours sous le coup du gage. Lorsqu’il me rejoint, il se penche, effleure ma clavicule de ses lèvres, lentement, comme s’il cherchait à s'imprégner de chaque sillon de ma peau. Ses doigts tracent une ligne paresseuse le long de mon flanc, jusqu’à la taille de mon short, sans insister, juste de quoi m'électriser.
Je ferme les yeux un instant. Le vent joue dans les feuilles au-dessus de nous, mais je n’entends plus rien que son souffle et mes battements de cœur. Je me love un peu plus contre lui, souhaitant qu’il ne s’arrête jamais.
Il remonte doucement vers mon cou, y dépose un baiser un peu mouillé, puis il approche ses lèvres de mon oreille, sans précipitation :
- J’ai tellement envie de toi maintenant…
Je m’accroche à sa nuque, me colle un peu plus contre lui tandis qu’il continue de jouer avec le creux de mon épaule. Je sens son érection naissante contre mon ventre, mon souffle s’emballe et je me cambre.
- Je pourrais te prendre, là, tout de suite, marmonne-t-il dans mes cheveux.
- Qu’est-ce que tu attends, alors ?
Il me plaque contre le tronc, l’écorce rugueuse égratignant mon dos, et cette douleur fine, inattendue, me fait frissonner de plaisir. Je sens les nervures de l’arbre comme autant de griffures silencieuses.
Mon cœur s'accélère, ce mélange familier d’excitation et de calme qui m’envahit quand c’est lui. Nos bouches se cherchent comme deux aimants, toujours fébriles, impatientes, malgré le nombre de fois que nous avons été intimes.
Ses mains passent sous mon t-shirt et quand il dégrafe mon soutien-gorge, je retiens un soupir. Mes vêtements finissent au sol en quelques secondes et je sens ses lèvres sur mes tétons, délicates et pourtant pleines de désir. Un frisson me traverse : mon corps parle, lui, même si ma bouche ne fait aucun bruit. Mes hanches se pressent contre lui, mes doigts parcourent ses cheveux, comme pour l’absorber tout entier.
Sa main ouvre mon short et s’y glisse, caressant mon entre-jambe à travers la dentelle de mon string puis au-delà.
Ses doigts chauds, un peu rêches, me pénètrent et j’accentue mes mouvements sur sa main, l’encourageant à aller encore plus loin. Mais à la place, il quitte mes lèvres, porte ses doigts à sa bouche pour les lécher sous mon regard.
- Enlève tout. S’il te plaît, ajoute-t-il, face à mon haussement de sourcils.
Je m’exécute, avec une lenteur calculée - j’obéis, oui, mais selon mes conditions - scrutant ses réactions, la raideur dans ses épaules, la faim dans son regard et la tension dans son short.
Il se met à genoux devant moi, tout aussi lent que je l’ai été, avec cette manière de me vénérer du regard. Mon souffle s’accroche à ma gorge, pas à cause de la pudeur — je n’en ai pas avec lui — mais parce que je sens venir ce moment où je vais devoir lutter encore plus fort contre moi-même, contre l’envie de lui donner tout, y compris ma voix.
Sa bouche trouve ma peau, s’installe entre mes cuisses, et tout mon corps chavire. J’ai beau me tenir droite, j’ai l’impression de flotter. Sa langue est douce, lente, affamée. Il me goûte comme on se jette sur son fruit préféré, sans jamais se lasser. Ma main s’égare dans ses cheveux, se crispe malgré moi, mes hanches remuent, trahissent ma concentration. Je me mords la lèvre, fort, pour empêcher le moindre son de passer.
J’en veux plus, bien plus, sa langue ne suffit plus, aussi habile soit-elle. Je veux la brûlure, l’abandon, le poids de son corps sur le mien. Je veux le sentir me traverser, me remplir.
- Zed… Je veux t’avoir en moi, je souffle.
Il se redresse, le regard brillant, la bouche humide de moi. Je tends les mains, tremblante d’excitation, défais sa ceinture sans le quitter des yeux. Le tissu résiste une seconde, puis glisse le long de ses hanches. Son sexe se libère, gonflé, vibrant.
Il me soulève sans un mot, m’arrache à la terre, et je m’enroule autour de lui comme une liane — mes jambes autour de sa taille, mes bras noués à sa nuque, mes doigts dans ses cheveux.
Ses doigts re trouvent mon sexe, je le guide, me cambre juste assez pour l’orienter dans le bon angle. Dur et brûlant contre ma chair, je le sens s’aligner, pousser, m’étirer, me combler, avec cette douceur vorace qui le rend unique, avec cette patience fiévreuse, ce respect brutal qui me fait fondre.
Il s’enfonce jusqu’à la garde et se fige, juste quelques secondes, prolongeant ce moment suspendu où je sens qu’il est là, en moi, où mon corps entier se tend autour du sien, l’accueille, le reconnaît, le réclame.
Lorsqu’il se retire, tout chavire : ma tête tombe contre la sienne, ma bouche se pose contre sa joue, contre sa mâchoire, contre tout ce que je peux atteindre de sa peau. Je cherche sa langue, roule des hanches contre lui, je m’ouvre encore davantage, le presse, l’enlace, me perds dans ses mouvements. Il me rend chaque baiser avec cette fougue tendre et rageuse à la fois qui me rend folle.
Malgré mon souffle court, brisé, irrégulier, je répète son surnom, comme une litanie. Il me serre plus fort, sa bouche cherche mon cou, il y trace de petits cercles, là où il sait que je vacille, puis il murmure :
- Toujours aussi douce. Ta peau est parfaite.
Je gémis, souris contre sa tempe, à peine, et je m’écarte à peine pour lui tendre mes seins, gonflés de sang, de désir, de lui.
- Hum… Vérifie ici.
Je le provoque pour forcer ses instincts de maîtrise et il craque, s’abat sur moi, sa bouche avide, sa langue assoiffée, et je retiens un gémissement en serrant les dents. Je ferme les yeux, tête renversée, gorge tendue. Il lèche, il mordille, il suce, et je tremble sans un son - ma respiration s’emballe, mais ma voix reste enfermée, prisonnière entre mes dents.
Il se frotte contre moi, reste bien en place, enfoncé, présent, connecté, intense. À chaque poussée, je suis un peu plus à lui.
- Ici aussi, assure-t-il. Évitons de l’abimer contre ce tronc.
Il se recule, se détache de l’arbre, me garde serrée contre lui. Je me cramponne à sa nuque pendant qu’il nous déplace, quelques pas hésitants sur l’herbe haute, son sexe toujours en moi, comme un fil tendu entre nos corps, chaque mouvement me fait frémir.
Lorsqu’il s’extrait de moi, je refoule un gémissement de protestation. Il s’installe sur la nappe et m’ouvre les bras. Je viens à lui, sans hésiter et prends les rênes, cette fois. Je m’agenouille au-dessus de lui, le regarde droit dans les yeux, puis je le prends en main et m’aligne.
Sa chaleur m’envahit, son corps se tend sous le mien, mon sexe se resserre autour de lui, affamé, humide, avide. Je le chevauche, ivre de lui, de sa chaleur, de son corps en moi. Il me tient, me guide, ses mains plaquées à mes hanches, m’attirant encore, toujours plus bas, jusqu’à me fondre en lui.
Chaque mouvement enfonce son bassin plus profondément, et je sens son sexe frotter contre cette zone sensible, là où je deviens folle. Mes cuisses tremblent, mes reins se creusent, je me laisse envahir.
- Zed… Zed…
- Dis mon vrai prénom, souffle-t-il entre deux pénétrations. Juste une fois.
Je ne le dis pas. Il s’impose à moi, brutal, réel, cru.
Cédric…
Le visage en feu, mon sexe se contracte si violemment autour de lui que Zed tressaille de tout son long. Il râle, se fige, prend une inspiration sèche et plante ses doigts dans mes hanches, empêchant le moindre mouvement entre nous. Il respire profondément - une fois, deux fois - un rire étranglé lui échappe.
- Okay, souffle-t-il, on ne refera pas ça tout de suite… Sauf si tu veux que ce soit fini dans trente secondes.
- Désolée.
Je me sens honteuse, mal à l’aise d’avoir fait quelque chose que je n’aurais pas dû, mais déjà il est là, contre moi, me serre, m’embrasse, me fait basculer sous lui.
- Ne t’excuse jamais de prendre du plaisir. Ou de m’en donner.
Ses lèvres effleurent mon cou, explorent la ligne de ma gorge jusqu’à ma bouche. Je l’étreins davantage, et quand il me pénètre à nouveau, cette fois en me dominant de tout son poids, toute sa force, toute sa tendresse, toute sa fièvre, je me laisse faire, entièrement : les bras écartés, les cuisses grandes ouvertes, le cœur battant à s’en briser.
Ses mains viennent encadrer mon visage, me ramènent à lui. Mon front touche le sien, je l’agrippe à la nuque, je plante mon regard dans le sien, mes ongles dans sa peau, dans ses reins, dans tout ce que je peux saisir. Je bouge sous lui, sans gêne, à la recherche de plus, de tout — plus de pression, plus de lui, plus de ce lien brûlant qui nous tisse l’un à l’autre.
Je respire fort, pour bloquer les gémissements et les cris qui menacent d’envahir ma gorge. Il ralentit, frustré par ma retenue, se penche vers mon oreille, sa voix râpeuse susurre :
- Tu veux que j’arrête ?
C’est une mise en garde, je le sais, mais je n’arrive pas à lâcher prise. Je fais “non” de la tête, incapable de formuler une phrase, même pour lui dire de continuer.
- Tu sais ce que moi je veux, chuchote-t-il contre ma peau. Laisse-toi aller.
Il ne veut pas juste voir mon plaisir, il veut l’entendre.
Mais, si quelqu’un venait…
- Il n’y a personne pour t’entendre à part moi, reprend-il, comme s’il lisait dans mes yeux.
Ses mots me percutent, me dénudent plus que ses gestes, ses baisers qu’il dissémine sur toute peau à sa portée. Je m’agrippe à la nappe sous nous, comme si elle pouvait m’empêcher de me dissoudre. Mon dos se cambre, mes seins s’offrent à lui, à ses yeux, à ses mains, mais ma voix reste bloquée. Son regard m’attrape, plus intense, plus exigeant.
- Dis-moi ce que tu ressens, réclame-t-il en accélérant ses va et vient.
Encore une fois, c’est ce qu’il ne dit pas que j’entends à travers ses mots : il a besoin de savoir que je suis connectée à lui, pas juste à ce qu’il me fait physiquement. Sa manière de me parler m’enflamme, pousse mon excitation plus haut, mon plaisir monte sans compromis. J’essaie de répondre, mais les mots se brisent, parce que ce que je ressens dépasse la parole.
Il insiste, doucement, sa demande comme une caresse dans l’air.
- Tu aimes que je te prenne comme ça ?
Ma bouche reste close, mais à l’intérieur, je hurle. Un cri silencieux m’éventre, me laboure, me supplie de sortir. Et je l’écrase. Encore. Je ferme les yeux et me serre contre lui, les muscles qui se contractent autour de lui trahissent ma réponse, un oui sourd et profond. Je sens son râle, un murmure rauque qui résonne en moi.
- Regarde-moi, Maud.
J’ouvre à peine les paupières, cherchant ses yeux dans ce brouillard de plaisir, et je le vois, solide, présent, ancré en moi.
- Réponds-moi.
Ses yeux, bruns et or, intenses, fébriles ont raison de moi. Ma gorge se serre une dernière fois et un souffle cassé se fraie un chemin hors de moi, trahissant tout ce que je retiens.
- Oui… c’est… si bon…
Il sourit dans un râle, et s’enfonce en moi avec une douceur maîtrisée, comme s’il voulait inscrire chaque centimètre dans ma mémoire. Mes parois se tendent, se contractent pour le retenir, et je sens mon ventre se tordre.
Je perds pieds, mon corps se crispe, je gémis, suffoque, comme si tout l’air que je retenais menaçait de sortir d’un coup.
Il murmure encore des paroles douces et crues qui me font chavirer. Tout s’efface autour de moi, se dissout dans ses mots, dans ses gestes, dans ce rythme lent et profond qu’il imprime entre mes cuisses. Chaque syllabe qu’il souffle contre ma peau embrase un peu plus mes nerfs, chaque poussée me fait perdre un fragment de moi. Il parle, et ses mots m’enveloppent, m’entraînent, me construisent une tension si précise, si fine, que je me tends à la moindre intonation. Mon corps le supplie sans que je le décide : mes hanches cherchent les siennes, mes cuisses se resserrent, mon souffle se brise. Et quand il me parle de son propre plaisir, je perds définitivement tout contrôle.
Je l’entends à peine me demander :
- Qu’est-ce que tu veux, Maud ?
Les mots me quittent sans passer par ma tête :
- Toi… Je.. te veux… toi !
Il répond à ça d’un grognement, comme si ces mots lui brûlaient la poitrine et la gorge, et il redouble d’intensité, avec la même douceur féroce.
- C’est tout ?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Ni où je suis. Ni qui je suis. Rien qu’une flamme brûlante sous lui. Je n’ai plus de volonté propre, plus de voix, plus rien. Je ne sens plus mes doigts dans son dos, je n’entends plus nos corps qui claquent l’un contre l’autre.
- Oui… Je ne veux que toi…
Cette vérité nue, le fait qu’il soit si… tendre dans son désir, me font perdre toute raison.
Il n’y aura toujours que toi.
Je le serre contre moi, comme pour l’empêcher de s’échapper, comme si en l’enlaçant je pouvais arrêter le temps ou le chaos. Je ne sais plus comment il bouge. Je ne sais plus si je respire. Tout ce que je sens, c’est lui. Ses bras autour de moi, sa bouche qui glisse dans mon cou, sa peau brûlante, son sexe qui pulse au creux de mon ventre et son doigt qui trouve exactement ce point de plaisir ultime. Et qu’il manie à la perfection.
- Zed… Zed…
C’est trop… Si tu fais ça…
- Je… vais jouir…
C’est incontrôlable. Mon ventre se tend, mon sexe se contracte si fort que j’en ai presque mal. Il est là, en moi, autour de moi, et tout s’effondre d’un coup. Mon cri me déchire la poitrine, me traverse sans retenue, brut, primitif.
L’orgasme le plus fulgurant que j’ai jamais vécu me cueille, profond, absolu. J’ai l’impression que ça n’en finit pas, que chaque vague en appelle une autre, et qu’il est là pour les accueillir toutes, sans jamais me lâcher. Je sens ses bras qui m’enlacent plus fort, ses gémissements au creux de mon oreille, ses secousses qui répondent aux miennes jusqu’à ce qu’il vienne aussi.
Je reste là, suspendue, dans ce corps qui semble flotter, encore traversée par des secousses lentes qui n’en finissent pas, comme si l’orgasme refusait de me quitter.
Je sens Zed toujours en moi, profond, immobile, sa peau ruisselante, son souffle court. Son poids sur mon ventre me tient, m’ancre, m’empêche de me dissoudre complètement - et c’est peut-être ça qui me ramène à la réalité, ce calme brûlant après la tempête. Notre silence.
Nous restons un long moment enlacés, l’un contre l’autre, sans rien dire, écoutant nos respirations qui s’accordent. Le silence nous enveloppe, lourd et tendre, quand soudain mon ventre gronde, un râle doux et imprévu.
- Pas besoin de demander si tu as faim, plaisante Zed.
- De toute évidence…
Il sourit, ses mains quittent lentement ma peau brûlante, glissent avec douceur pour se défaire de moi. Nous nous redressons, récupérons nos vêtements éparpillés sur le sol, puis il sort du sac de quoi faire un nouveau pique nique, un peu plus consistant que notre petit déjeuner de l’autre jour.
Tandis qu’il installe les victuailles sur la couverture, un détail me frappe :
- C’est marrant, il n’y a jamais de bière avec toi.
- Tu en voudrais ? me demande-t-il avec une grimace à mi-chemin entre la surprise et le dégoût.
- Non, beurk ! je rigole. Mais, reconnais que dans ta famille, c’est un peu LA boisson… J’ai même entendu ton père dire un jour “La bière, c’est pas de l’alcool.”, alors excuse-moi de trouver bizarre qu’il n’y en ait pas chez toi.
- Je suis pas un grand fan. J’en bois avec eux plus par habitude sociale que par envie. C’est assez insipide. Surtout celles qu’ils boivent…
- Je suis pas d’accord. Ça a du goût. C’est juste que c’est infâme.
Il rit doucement et vient tapoter mon nez du bout de son doigt.
- Maud, c’est pas avec ton expérience d’il y a deux jours au bar que tu peux essayer de rivaliser avec mon expertise en ce qui concerne l’alcool.
- Je ne referai sûrement pas ça de si tôt, je marmonne en me souvenant de la brûlure acide dans mon estomac. Mais, c’était… incroyable. J’avais l’impression de ressentir tout en mille fois plus fort. Tu vois ce que je veux dire ?
Il me tend un morceau de fromage et acquiesce.
- Je vois, oui. Et chez toi, c’est logique. Tu ressens tout beaucoup trop fort, rit-il. L’alcool ne fait qu’exacerber les émotions. Et franchement, toi, je te déconseille de boire si tu es triste. Ça sera pas beau à voir.
- Je bois déjà pas de base… Pourquoi je voudrais boire en étant triste ?
- Je sais que…
Il s’interrompt. Son regard se trouble à peine, mais je le vois : une ombre passe, furtive, comme un éclat de pensée trop lourd pour rester à la surface. Il cligne des yeux, baisse imperceptiblement la tête, fait rouler sa chevalière autour de son pouce, et dans ce geste minuscule, quelque chose se ferme. Je ne sais pas ce qu’il a ravalé, mais je sens que ce n’est pas rien.
- Y a des gens qui boivent pour oublier, reprend-il. Pour anesthésier. Y en a pour qui ça marche. Pas tout le temps. Pas longtemps.
Je me demande, un instant, ce qu’il a pu voir, lui, derrière son bar. Combien de regards noyés, de corps qui vacillent, de colères qui éclatent pour rien, ou pour tout, de silences vides ou pleins d’alcool ?
Il relève les yeux vers moi et son sourire revient, léger, simple, comme un soleil timide après la pluie :
- Mais avec toi, y a aucune chance. Ça va juste amplifier le truc.
Il est toujours un peu mélancolique, mais il est revenu, et c’est tout ce qui compte.
Nous mangeons sans nous presser, profitant des rayons du soleil qui filtre entre les feuilles de l’arbre témoin de nos ébats.. Tout est doux, tranquille et reposant.
J’attrape mon téléphone et cadre sans trop réfléchir : les restes du repas, la nappe froissée, ses jambes croisées nonchalamment, les miettes dorées sur le tissu sombre, le reflet du soleil sur ses cheveux...
Il me regarde du coin de l’œil, vaguement amusé.
- Tu fais quoi, là ?
- Je veux un souvenir de ça. D’aujourd’hui. Et pas juste les ruines. Je veux une photo de nous.
Je crois qu’il ne mesure pas à quel point cette journée, cette surprise, est peut-être le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais offert. Je m’approche de lui avec une délicatesse qui pourrait sembler timide, mais qui est en réalité une confidence silencieuse, un geste d’intimité suspendu dans l’air tiède de la fin d’après-midi, et quand il m’enlace, c’est tout un monde qui se referme autour de nous.
Je tends le téléphone, l’objectif braqué sur nous deux, mes doigts tremblant légèrement sous l’émotion d’une première fois — notre première vraie photo. Il grimace au premier essai, la troisième est parfaite, mais c’est la seconde qui reste ma préférée : nous nous embrassons, les yeux fermés, dans une douceur suspendue, un instant volé au temps. Ce n’est qu’en rouvrant les yeux que je remarque, à travers l’écran, qu’il fait un énorme doigt d’honneur à l’objectif — comme pour déjouer la romance avec sa malice habituelle. Je ris doucement, touchée par ce mélange de tendresse et d’espièglerie qui nous définit si bien.
Le soleil tape doucement, la lumière dorée caresse encore la couverture froissée où nous avons partagé ce repas sans prétention, et nous décidons de reprendre le 421, sans enjeu, juste pour le plaisir de lancer les dés et de laisser filer le temps dans ce cocon fragile.
Zed rit déjà en lançant les premiers dés, ses doigts agiles s'animent avec une aisance tranquille, et je sens cette légèreté entre nous, une pause bienvenue, comme si le monde extérieur pouvait bien attendre un instant de plus. Je le taquine sur ses pertes successives, il me répond avec un sourire en coin, complice, et la partie glisse doucement, rythmée par nos éclats de voix et le cliquetis des dés sur la nappe.
Lorsque la lumière commence à faiblir, nous rassemblons nos affaires, prêts à reprendre notre chemin en sens inverse. Zed attrape ma main au moment où je referme mon sac et me tire doucement vers lui.
- Selon l’heure à laquelle on rentre, on peut passer par la plage. Histoire que tu n’aies pas pris ton maillot pour rien.
- Pourquoi pas. On verra. On peut aussi commander à manger, se poser gentiment devant un film et ne rien faire.
- Ou je peux te faire enfin un plat décent pendant que tu choisis un film. Mais pitié, pas Roméo et Juliette, me devance-t-il.
- Hum… Tu sais que tu n’y couperas pas ? Un jour ou l’autre, tu devras céder, je ris.
- Peut-être, mais pas ce soir.
Sur le chemin du retour, la lumière décline, teintant les collines d’or rose et d’ombres allongées.
Arrivés à la voiture, je propose, un peu taquine, de prendre le volant pour changer, mais Zed secoue la tête avec un sourire. Il est sur les conducteurs occasionnels, pas moi.
Je me laisse une nouvelle fois entraîner, mon regard s’attardant sur la route qui se dessine devant nous, sur la musique qui s’échappe des hauts-parleurs. Nous ne parlons pas, je ne chante pas : la randonnée nous a vidés de notre énergie. Pourtant, dans cette fatigue douce, il y a aussi une chaleur réconfortante, celle d’un partage rare et précieux.
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