Chapitre 28
Après avoir déposé la voiture, nous entrons dans l’appartement de Zed, accueillis par une lumière basse, dorée, glissante sur les murs, comme une invitation à ne rien faire. Je sens encore sur ma peau la poussière des chemins, une fatigue douce qui pèse sur mes épaules et m’incite à m’étirer, à me fondre dans le canapé.
Nous abandonnons nos sacs contre la porte, un peu las mais contents d’être rentrés, puis Zed se redresse, s’étire à son tour, effleure mes cheveux de ses lèvres et lance :
- Je vais me doucher. Je gère le dîner après.
- Ça marche. Je vais regarder si j’ai des mails.
J’ôte mes chaussures, récupère mon ordinateur, m’installe sur mon ancien “lit”. L’air est tiède, encore chargé du jour, et je lève une main vers ma nuque pour en repousser les mèches collées par la sueur. Mon dos me tire légèrement, mes mollets protestent, mais ça me fait du bien : la journée était parfaite en tous points.
L’ordinateur s’allume lentement, la lumière bleue me semble brutale, presque déplacée. Pourtant je clique, j’ouvre ma boîte mail, un nouveau message m’attend.
Hello Maud,
J’espère qu’il n’y avait rien de grave. En tout cas, t’inquiète pas, tout va bien. Apparemment le lancement des publications de Damien n’est pas prévu pour tout de suite, donc on n’a pas pris de retard.
J’ai un nouvel extrait à traduire pour toi. C’est un peu dur, je préfère te prévenir.
Bon weekend.
Théo
J’ouvre la pièce jointe, préoccupée d’avance.
Il faut assumer ses fautes et les conséquences de ses actes. Mais il faut savoir faire face au mensonge et fausses accusations. Car il peut venir de n'importe où. Vous n'êtes jamais à l'abri.
Même vos proches peuvent vous blâmer à tort. L'erreur est humaine. La manipulation de la vérité pour le plaisir de nuire, c’est ça qui fait mal.
Et si un de vos proches vous blâme de quelque chose que vous n'avez pas commis ? Vers qui pouvez vous vous tourner ? Personne ne viendra vous aider. Vous n’avez nulle part où vous cacher. Et vous ne pouvez rien y faire.
Je relis, une fois, sans m’arrêter, presque en pilote automatique, et puis une deuxième, plus lente, plus attentive, comme si les mots avaient changé entre-temps, comme s’ils portaient autre chose que leur poids initial, comme s’ils étaient venus pour moi, ici, ce soir.
Le dernier paragraphe me heurte, résonnant beaucoup trop fort en moi, comme un coup porté en pleine poitrine.
Je fixe l’écran sans vraiment le voir, mon ventre se serre, comme si ce texte, pourtant impersonnel, avait visé exactement là où ça fait mal. Il touche une corde trop précise, trop vivante, une mémoire que je n’ai pas envie d’ouvrir mais qui vibre quand même sous la peau.
Et si un de vos proches vous blâme de quelque chose que vous n'avez pas commis ?
Je sais ce que c’est d’être celle qu'on montre du doigt par besoin d'un responsable. J'ai vécu l’isolement, l’impression d’être rayée du réel, rendue suspecte d’avoir trop ressenti ou trop peu agi.
Je connais la solitude absurde, l’impression étrange que plus on dit la vérité, moins on est entendu; que plus on insiste, plus on dérange. Qu’on soit victime non reconnue, ou coupable jugé d’avance.
Personne ne viendra vous aider. Vous n’avez nulle part où vous cacher. Et vous ne pouvez rien y faire.
Je distingue ici la signature de Damien, cette lucidité oscillant entre la lumière et l’ombre, entre réflexions mystérieuses et constats tranchants.
J’inspire à fond et entame ma traduction, chaque mot tambourinant sous mon crâne comme un second cœur. Je m’applique à transcrire chaque nuance, à faire renaître le malaise dans une autre langue, sans le dénaturer ou l’édulcorer.
Les phrases s’enroulent autour de mes doigts, et bientôt le texte prend forme, cohérent, fluide, presque apaisé. Je relis une dernière fois, pour traquer les fautes, contrôler le ton, surveiller que la plume de Damien vibre encore sous la mienne.
J’ouvre ensuite un nouveau message, ajoute ma version en pièce jointe et, sans me laisser le temps d’hésiter, envoie :
Salut Théo,
Voici la version traduite du dernier texte de Damien.
Merci encore pour ton message. Tout va bien de mon côté, vraiment. Tu n’as pas à t’en faire.
À très vite,
Maud.
Tandis que je referme mon portable, un soupir m’échappe, comme si cet extrait m’avait vidée de toute mon énergie.
Au même moment, j’entends l’eau de la douche s’arrêter, des bruits légers, familiers, puis Zed sort de la salle de bain, pieds nus, la serviette nouée autour des hanches. Il passe près de moi, dépose un baiser rapide sur mes lèvres, et disparaît dans sa chambre.
Je me lève à mon tour, retire mes vêtements et entre dans la salle de bain. L’odeur du gel douche de Zed est imprégnée dans l’air, boisé et réconfortant. Il balaie ce qu’il reste de mon trouble en une fraction de seconde. Je me glisse dans la douche, l'eau chaude coule sur mes épaules, dénoue les tensions dans mon dos.
Une fois propre, j’enfile la première serviette venue et me dirige vers ma valise. Sur le chemin, je jette un œil à mon compagnon, en train de remuer sa sauce, ses cheveux encore humides, son profil sérieux mais apaisé.
Lorsque j’ouvre mon bagage, il est vide, dépossédé de toutes mes affaires. Un frisson d’anticipation et d’excitation me traverse. Je me faufile dans la chambre pour confirmer mes doutes, tire la porte de l’armoire, le cœur battant. Ma gorge se serre : mes vêtements sont là, alignés, pliés. C’est lui qui les y a rangés, comme si c’était normal, comme si j’avais ma place ici.
J’enfile un débardeur, un short en coton, une joie indicible au creux du ventre, puis je reviens dans le salon où l’odeur du dîner flotte dans l’air, plus puissante - ail, oignons, tomates et autre chose que je n’arrive pas à identifier.
En cuisine, Zed est concentré, le dos tourné, une main sur la casserole. Il a les cheveux encore humides, le dos nu, calme dans la lumière du soir.
Je m’approche furtivement, me coule derrière lui et l’enlace, posant un baiser entre ses omoplates.
- Merci. Pour l’armoire.
Il prend une de mes mains et la porte à ses lèvres avant de la remettre contre son cœur, sans un mot, attentif à ses gestes et au plat en cours de préparation.
Je reste un instant contre lui, bercée par la chaleur de sa peau, le clapotis discret de la sauce et le calme entre nous, puis je me détache sans un mot, passe les doigts sur le creux de son dos comme une ponctuation tendre, et me dirige vers le salon.
Je récupère les couverts, les verres, connaissant l’emplacement de chaque élément, comme si ma venue n’avait jamais été temporaire. J’attrape deux assiettes avant de les remettre à leur place sur les instructions de Zed - il va utiliser des bols - et dresse la table en silence, attentive aux bruits de la cuisine, à cette odeur délicieuse qui embaume l’air.
Une fois la table prête, j’attrape mon ordinateur et fouille dans les applications de streaming pour trouver un film - quelque chose de simple, un peu drôle, pas trop lourd. Je navigue à l’instinct, comme on cherche une chanson sans savoir laquelle, juste pour prolonger l’ambiance.
C’est alors que je tombe sur Comme un chef. Jean Reno, Michaël Youn — une histoire de cuisine, de passion maladroite, de transmission chaotique mais sincère. Je me surprends à sourire. Ce choix a quelque chose d’évident, presque affectueux : Zed et sa manière de cuisiner comme s’il conversait avec chaque ingrédient, de goûter, d’ajuster, de faire silence devant une poêle comme devant un tableau. Ce film est pour lui, pour nous, pour ce soir suspendu entre fatigue et tendresse.
- J’ai trouvé un film ! je lance à travers la pièce. Promis, c’est pas une comédie romantique.
Un rire discret s’élève derrière moi, pas moqueur, plutôt complice. Zed s’approche avec deux bols encore fumants, il s’agenouille avec précaution et les dépose devant moi. L’ensemble est harmonieux, coloré, presque artistique - simple sans être banal.
Passé la découverte visuelle, l’odeur me prend par surprise — chaude, solaire, une promesse de sel et de douceur mêlés. Il s’assied à côté de moi, puis, l’air faussement sérieux, il annonce :
- Au menu ce soir, bowl crétois : poulet grillé mariné au citron et à l’origan, courgettes et aubergines sautées et riz complet. Dans les petits pots j’ai bricolé une sorte de tzatziki, ça ira super avec le poulet et les légumes.
Je reste éberluée quelques secondes, mes yeux oscillant entre son visage, presque blasé, et sa préparation, puis un brin jalouse de son talent, je lâche :
- Méfie-toi, c’est un luxe auquel je pourrais très vite m’habituer, si c’est comme ça à chaque fois.
Zed esquisse un sourire, puis s’approche à peine. Sa main se lève, vient trouver mon menton qu’il cueille entre deux doigts, avec une lenteur presque solennelle. Ses yeux plongent dans les miens, attentifs, profonds, chargés d’une tendresse silencieuse. Il reste là, tout près, sans franchir la distance, comme s’il goûtait ce moment, juste avant le basculement, comme si l’intention valait plus que le geste.
- Attends que je te fasse un dessert, murmure-t-il. Tu ne voudras plus jamais manger autre chose que ma cuisine.
Puis, sans un mot de plus, il relâche la pression, laisse glisser ses doigts contre ma joue, et replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.
Le geste est simple, léger, presque anodin entre nous, et pourtant je sens mon ventre se tendre, quelque chose battre trop vite dans ma gorge.
Il me relâche, attrape son bol et me tend le mien. Alors je me concentre sur ce que j’ai entre les mains — les saveurs, les textures, la chaleur encore prise dans le riz, la fraîcheur du tzatziki, le croustillant du poulet — tout ce qui peut m’aider à rester ancrée, à ne pas me perdre trop tôt dans le désir qu’il a éveillé sans même le vouloir.
Nous mangeons sans nous presser, bercés par le silence complice qui suit les grandes randonnées, les longues journées partagées. Le film commence, les premières images s’animent sur l’écran posé devant nous, les voix familières des acteurs remplissent doucement la pièce. Je ris parfois, d’un rire étouffé dans ma cuillère, et je sens Zed sourire à côté de moi sans forcément regarder l’écran.
Les bols vides finissent sur la table basse, les verres à moitié pleins, abandonnés comme on s’abandonne à la douceur du soir. Je me laisse glisser contre lui, la tête nichée sur son torse. Il ne dit rien, mais je le sens se réajuster pour m’accueillir, poser un bras le long de mon dos, comme s’il m’enveloppait sans m’enfermer.
La lumière du film projette des reflets mouvants sur nos peaux. Je respire son odeur, encore chargée de soleil et de savon, et quelque chose en moi se relâche, une tension que je n’avais pas conscience de porter.
Sans réfléchir, je fais courir le bout de mes doigts sur son avant-bras, des gestes doux, presque absents, comme s’ils cherchaient une musique à suivre. Il ne bouge pas, mais ses muscles frémissent sous ma paume. Alors je continue, laissant mes doigts tracer des arabesques sur ses côtes et ses pectoraux.
Ses doigts viennent à leur tour effleurer mes reins, un geste à peine perceptible, désinvolte en apparence, mais la chaleur qui l’accompagne me fait frissonner. Je sens mon ventre se tendre, mon souffle se suspendre, comme si tout mon corps trépignait d’impatience.
Je relève les yeux vers lui et nos regards se croisent dans une lumière vacillante — celle de l’écran, celle du désir. Dans ces yeux, je vois l’étincelle d’un feu prêt à prendre, quelque chose entre la tendresse, l’envie et cette forme de gravité qu’il a parfois, quand il ôte son masque apathique.
Il se penche alors, sans prévenir, sans hésiter, sans demander, mais avec cette lenteur mesurée, presque cérémonielle, qui fait de chaque millimètre une attente insoutenable. Lorsque sa bouche atteint la mienne, c’est d’abord un souffle plus qu’un baiser, une pression si légère qu’elle pourrait s’effacer aussitôt, si je ne savais pas déjà que je vais y répondre. Mes doigts, avides, se faufilent contre sa nuque, l’attirant un peu plus contre moi, en ouvrant les lèvres avec ce besoin de le goûter.
Dans un mouvement lent, presque instinctif, je me redresse sur mes genoux, laisse mes jambes se replier de part et d’autre de ses hanches, et viens m’installer à califourchon sur lui, cherchant à me rapprocher encore, à réduire cette distance dérisoire qui nous sépare, à sentir tout son corps sous le mien. Il m’accueille sans un mot, ses mains remontent d’elles-mêmes sur mes cuisses, mes hanches, mes fesses nues, me pressent contre son sexe déjà dur, avec une fermeté qui m’électrise.
Nos gestes se précipitent, sans jamais perdre leur douceur — mes doigts glissent sur sa peau chaude, la parcourent à la recherche de cette tension que je devine sous sa respiration saccadée. Ses mains s'activent aussitôt, passionnées, sur mes flancs, mon dos, se faufilant sous le tissu qui me couvre encore, impatientes et précises.
Je sens la fraîcheur de l’air sur ma peau lorsque mon haut vole, quelque part entre les coussins, oublié sitôt qu’abandonné. La chaleur de ses bras se refermant autour de mon dos me consume, me donne envie de fondre en lui.
Ses mains s’attardent sur mon short, tâtonnent à la recherche de la ceinture de ficelle, un peu emmêlée. Je libère ses lèvres et m’incline en arrière pour lui faciliter la tâche, mais il plonge entre mes seins, sa bouche et sa langue caressant ma peau nue, sans cesser de lutter avec mon bas.
Je ferme les yeux, le corps et l’esprit tout entier vibrant sous ce contact à la fois tendre et enflammé. Il y a quelques jours encore, il se dérobait dès que je m’approchais trop, et maintenant, il se précipite vers moi, semble ne plus pouvoir se passer de mon contact.
Ses doigts triomphent de ma ceinture et je me redresse juste assez pour lui permettre de descendre le vêtement le long de mes cuisses. Mes mains cherchent à leur tour la ceinture de son propre bas — il se soulève un peu, juste ce qu’il faut, et en quelques gestes fébriles, tout disparaît entre nous. Plus rien ne nous sépare, sinon cette tension vive, vibrante, qu’il ne reste qu’à suivre jusqu’au bout.
Je me frotte contre lui, pressée de nous unir, le guide à l’aveugle en moi et déjà son souffle change, plus court, plus rugueux. Mes hanches trouvent d’elles-mêmes un rythme lent, profond, comme une danse ancienne que nos corps ont déjà apprise, mais qu’ils réinventent chaque fois. Chaque mouvement enfonce plus profondément ce besoin de lui, ce besoin de nous.
Je me perds dans cette danse, dans ce balancement souple et affamé, où tout s’accorde : sa bouche qui cherche la mienne, ses mains qui me guident sans jamais m’entraver, son souffle qui s’accélère au rythme du mien. Je l’entends murmurer mon prénom entre deux soupirs, je le sens vibrer sous moi, tendu, offert, comme si lui aussi ne pouvait plus faire autrement.
Je me cambre un peu, change l’angle, le tempo, juste pour savourer ce feu qui monte, cette chaleur qui déborde, et là, quelque chose déraille. Zed grogne, agrippe mes hanches avec plus de force, ancré dans l’instant, happé par un instinct brut.
Une poussée, puis deux, trop rapide, trop profonde. Une onde aiguë traverse mon bas-ventre, fulgurante, comme un coup mal placé dans cette mécanique pourtant si bien huilée. Et plus encore que la douleur physique, une autre souffrance s’invite, plus ancienne, sournoise, traîtresse : le constat amer que jusqu’ici, ça n’était jamais arrivé avec lui, comme si nos corps s’étaient toujours parlé en silence, comme s’ils étaient ajustés l’un pour l’autre.
Je serre les dents, retiens ma respiration, à la fois pour retenir la peine qui m’envahit et pour me rappeler de rester tranquille. Je sais comment ça se passe, mon corps aussi. C’est de cette façon que ça prendra fin le plus vite. Il n’y a qu’à patienter. Feindre l’impassibilité. Faire le vide. Attendre…
Mais, Zed s’arrête brusquement. Il se retire en une seconde, puis ses mains viennent encadrer mon visage, chaudes et un peu tremblantes.
- Merde. Ça va ? demande-t-il d’une voix rauque et affolée. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Sa panique me désarçonne un instant. L’élancement qui vrille mon ventre ne décroît pas, mais je ravale les signaux et tente de le rassurer :
- Ça va. C’est pas grave, c’est pas important.
Son érection palpite encore contre mes fesses, trahissant la force de son désir interrompu. Pourtant, il reste immobile, muet, ses yeux cherchant les miens, jusqu’à ce que ses doigts se crispent sur mes joues.
- Quoi ? Comment ça c’est pas important ?
Je baisse les yeux, honteuse. C’est ce que je me suis toujours répété : “ça n’est pas important”, “je peux encaisser”, “c’est ma faute”, “j’ai l’habitude”...
- Maud, regarde-moi ! assène-t-il.
Je m’exécute. Il est énervé, et il a raison de l’être. J’ai interrompu son plaisir, je m’en veux. J’ai peur d’avoir cassé quelque chose entre nous. Hésitante, je lève les yeux vers lui, terrifiée par ce que je découvrirai dans son regard. Mes yeux rencontrent les siens, pleins d’inquiétude, sombres, intenses. Je sens mon cœur s’emballer, ma peur grandir.
- Bien sûr que c’est important, affirme-t-il.
Je veux qu’il sente que je comprends, que je veux continuer — pour lui —, pourtant, les mots restent coincés, bloqués dans ma gorge. Les larmes menacent de monter, je les retiens autant que possible en forçant ma respiration à garder un rythme lent, profond.
Je ne veux pas qu’il me voit comme on m’a déjà décrite : sale, faible, accessoire. Je ne veux pas qu’il parte. Je ne veux pas qu’il me laisse.
Je ferai tout ce qu’il faut. Je peux vivre avec la violence, la douleur, la tristesse et la honte. Je veux juste qu’il reste.
- Ce qui compte, c’est que tu prennes du plaisir, je chuchote enfin.
- Et tu crois que j’en prends en te faisant mal ? s’écrie-t-il.
Oui. Non. Je ne sais pas.
Je connais des gens comme ça : égoïstes, pervers, sadiques. Des hommes qui se réjouissent de la douleur qu’ils infligent.
- Putain, mais ça m’excite pas du tout, au contraire, enchaine-t-il sans savoir ce qui me bouleverse. Sérieux, j’en reviens pas de devoir te dire ça…
Je fixe son ventre, comme si les réponses s’y cachaient, comme si je pouvais effacer ce qui vient de se passer.
Je n’aurais pas dû dire ça. Je n’aurais rien dû laisser paraître. A force d’être autant en phase l’un avec l’autre, à l’écouter me dire qu’il veut voir, qu’il veut savoir j’en ai oublié pourquoi j’agis comme ça, pourquoi je ne dis rien, pourquoi je garde mes sensations pour moi.
Si j’étais restée impassible, il n’aurait rien su. Il ne serait pas en colère ou dégoûté. Il n’y aurait pas de risque qu’il me repousse ou qu’il me rejette.
Il s’approche, avec une lenteur infinie, pose son front contre le mien et murmure :
- Maud… Si quelque chose ne va pas, tu dois me le dire ! C’est pas une option. Pas avec moi. Ok ?
Son souffle chaud caresse ma peau et pendant quelques secondes, je ne comprends pas.
J’ai fréquenté des mecs qui se fichaient de ce que je ressentais. Je m’en fichais aussi, je faisais ce qu’il fallait pour qu’ils restent, jusqu’à ce qu’ils se lassent. Je sais au fond de moi que ça aurait fini de la même manière avec Nate. C’est comme ça qu’ont fonctionné toutes mes relations. Il ne peut pas comprendre et je ne peux pas lui dire que c’est lui l’anomalie dans mon monde.
- Je suis désolée, je souffle, la gorge sèche.
- T’as pas à t’excuser. C’est moi qui…
Je l’interromps d’un baiser, m’évertuant à faire taire sa culpabilité avant qu’elle ne se fige dans sa mémoire. Il n’est pas comme mes ex, il n’est pas violent, il n’est pas égoïste. C’est tout le contraire.
- Ce n’est pas grave. Tu ne l’as pas fait exprès, j’explique. Je ne veux pas que tu me regardes comme un petit truc fragile.
Il ouvre la bouche pour protester, alors je lève une main et poursuis avant qu’il n’ait le temps de formuler quoi que ce soit :
- Mais ! J’ai entendu ce que tu m’as dit. Je te promets pas d’y arriver mais je vais essayer de te dire si ça ne va pas.
Il me serre aussitôt contre lui, son torse contre ma poitrine, son nez niché dans mon cou. Sa respiration est plus posée mais encore tremblante, et son étreinte, plus appuyée que jamais, comme s’il essayait de m’ancrer là, avec lui, dans ce présent maladroit et fragile.
- Qu’est-ce que tu veux faire du coup ? On peut remettre un film, aller dormir…, propose-t-il.
Je le fixe, sans comprendre.
On ne continue pas ? Pourquoi il ne veut pas reprendre ? Il ne veut plus de moi ?
- Est-ce que tu as encore mal ? murmure-t-il.
Je perçois dans son regard une douceur fébrile, une peur qu’il tente de dissimuler. Sa main sur ma hanche reste immobile, comme s’il craignait qu’un simple mouvement me brise.
Et soudain, une idée qui ne m’a jamais traversé l’esprit s’impose à moi : ma norme n’est peut-être pas “normale”.
Je commence à saisir que contrairement à ce que je lui ai affirmé, ce qui compte pour lui, ce n’est pas son plaisir, c’est le nôtre. Il n’en veut pas sans le mien, ou du moins pas si ça implique que je vive quelque chose de négatif. Avec lui, les règles établies s’envolent. La dynamique à laquelle je suis habituée peut évoluer.
Est-ce que j’ai encore mal ? Oui.
Je le lui confirme d’un bref hochement de tête. Ses yeux s’emplissent d’une terreur indicible quand il bredouille :
- Est-ce que… Maud, est-ce qu’avant ce soir… Je t’ai déjà fait mal ?
Quoi ?
- Non ! Non, jamais. J’adore que tu me prennes comme tu le fais, je le rassure. C’est juste que là… Je crois qu’on a été un peu trop fort, un peu trop vite.
Je grimace, un peu honteuse encore, le corps encore sensible, mais le cœur déterminé à l’apaiser, à ne pas le laisser se perdre dans des doutes qui n’ont pas lieu d’être. Il capture à nouveau mes lèvres, son souffle chaud contre ma peau, empreint d’une émotion qu’il ne cherche même plus à masquer.
- Je suis désolé, répète-t-il. Tellement.
- Hé… On a le droit aussi de se tromper.
Je me redresse à peine et dépose un baiser sur son nez, doux et léger comme une plume, dans un geste presque enfantin. Son visage se détend un peu. Il ferme brièvement les yeux sous mon contact.
- Ça serait pas juste pour les autres couples s’il n’y avait jamais aucun accroc entre nous, je plaisante.
Il esquisse un sourire, timide, un peu abîmé, comme s’il n’était pas encore certain d’avoir droit à mon pardon.
- Je suis prêt à t’engueuler tous les jours pour les fringues que tu laisses trainer dans l’appart, si ça peut te faire plaisir, mais… Ce genre d’accroc, j’en veux pas, conclut-il en enfouissant sa tête dans mon cou.
Je perçois un infime tremblement dans ses bras autour de moi, et cette fois, je n’ose pas répondre. Je crois que je comprends enfin : cet instant, ce point de bascule, ça a été bouleversant pour nous deux. Nous avons tous les deux eu peur d’avoir sali quelque chose, d’être rejeté. L’absurdité de la situation m’arrache un rictus triste : comme si moi je pouvais le quitter lui.
Mes doigts glissent dans ses cheveux, dans son dos, le long de sa nuque. Ses pouces tracent des lignes indistinctes au creux de mes reins et sur mes épaules. On ne dit rien pendant quelques minutes, blottis l’un contre l’autre, ni tout à fait sereins, ni tout à fait en miettes, comme pour se rappeler notre présence, comme pour s’assurer que rien n’est cassé entre nous.
Je sens son souffle qui ralentit peu à peu contre ma peau, son cœur qui cogne encore fort contre mes côtes. Il dépose un baiser léger dans mon cou, presque distrait, comme une ponctuation rassurante.
- Je peux te ramener un doliprane, une bouillotte ou… Je sais pas… Un plaid ? Un thé ? propose-t-il.
Je souris un peu malgré moi, émue par l’inventaire maladroit mais sincère. Il s’écarte juste assez pour voir mon visage.
- Dis-moi. Je ferai tout ce que tu veux.
Son regard est grave, tendre, un peu inquiet aussi. Je devine dans ses yeux qu’il serait prêt à traverser la ville pour me ramener un chat en peluche si je le lui demandais. Une chaleur étrange me monte à la poitrine, un mélange de gratitude et de tristesse douce. Il est là, comme personne avant lui.
- Je veux rester avec toi. Et peut-être un doliprane, j’ajoute avec une moue contrite.
Un léger sourire soulève le coin de ses lèvres, et il acquiesce comme si c’était la mission la plus importante du monde. Il m’embrasse une dernière fois sur le front et me soulève, comme à son habitude, pour se mettre debout. Je resserre mes jambes autour de sa taille, dans un geste devenu presque instinctif, tandis qu’il nous entraîne jusque dans la chambre.
Une fois allongée, il s’assure que je sois confortable, glisse le drap sur moi, puis retourne dans le salon. Il revient quelques minutes plus tard, vêtu d’un boxer, avec le médicament, un verre d’eau, et même un carré de chocolat. Il s’arrête au bord du lit, sans un mot, toujours tendu, mal à l’aise, et dépose le cachet dans ma paume.
J’avale la pilule en vitesse et lui rends le verre.
- Merci pour l’attention, je souffle en prenant le chocolat. Tu veux bien me donner une culotte ?
Il fouille l’armoire quelques secondes et me tend ledit sous-vêtement que j’enfile en me tortillant sous les draps. Une fois décente, je me tourne vers lui :
- Viens avec moi ? je l’invite.
Il s’assoit près de moi, sur le drap, une jambe en dehors du lit, comme s’il restait prêt à partir au moindre mot.
- Viens avec moi, je répète, une main vers lui. Allonge-toi avec moi. S’il te plaît.
Il me regarde quelques secondes, surpris, les yeux brillants d’un trop-plein d’émotion qu’il tente de contenir, puis il hoche la tête et me rejoint enfin.
Il m’entoure de ses bras, serrant mon corps contre le sien pour effacer la douleur, la culpabilité et la peur. Je sens son souffle chaud dans mon cou alors qu’il me berce, ses doigts traçant des caresses apaisantes dans mon dos. Je me laisse faire, les yeux fermés, mon front contre sa clavicule. Mon ventre me tire encore, mais c’est plus supportable. Dans ce cocon fragile qu’il construit autour de moi, j’oublie la douleur, la honte et les fantômes du passé.
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