Chapitre 34

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 5183 mots

Je ne me souviens pas vraiment du vol. À peine du décollage, du moment où la poussée m’a clouée contre le siège, ni même de l’atterrissage. Tout s’est confondu dans un long bourdonnement blanc. Les heures ont coulé sans bruit, comme si le monde avait été mis sur pause. J’ai gardé le téléphone serré dans ma main presque tout le trajet, comme un talisman, même après que l’équipage m’a demandé de le couper. J’ai obéi, mais mes doigts refusaient de le lâcher.

Je n’ai pas dormi. Je n’ai pas pensé non plus. Je suis juste restée là, droite, les yeux ouverts sur le hublot, à regarder les nuages défiler sans réussir à me convaincre que je revenais vraiment.

C’est au moment où j’aperçois la crinière flamboyante de Ben, dans le hall des arrivées, que je réalise que c’est fini, que je suis rentrée. Appuyé contre une barrière, les mains dans les poches, son regard scanne la foule. Dès qu’il me repère, il fonce vers moi, ses épaules crispées m’indiquant qu’il se retient de courir.

Sans un mot, il me prend dans ses bras. Pas un de ces câlins maladroits, ni ces embrassades pour la forme qui se multiplient autour de nous. Je ne trouve pas la force de lui rendre son étreinte. Pas encore.

Le trajet jusque chez lui se fait dans un silence presque total. Seul le moteur ronronne, régulier, presque rassurant, et le tic-tac intermittent des essuie-glaces vient ponctuer la nuit comme un métronome.

Ben conduit, pendant plus d’une heure, sans se presser, sans poser de questions, du moins pas à voix haute. Ses phalanges blanchies, son front plissé révèlent qu’il est déjà en train de visualiser les étapes à venir - le mutisme, les larmes, la violence, le sabotage et enfin seulement l’apaisement - et comment il va gérer ou contrecarrer chacune de ces phases.

Je sais, comme lui, que ça va se passer comme ça. C’est toujours la même séquence. Je la reconnais avant même qu’elle commence — comme un compte à rebours sous ma peau. Je suis une cocotte-minute sous pression, prête à exploser au moindre geste. J’aimerais pouvoir couper le feu, desserrer le couvercle, mais je n’ai jamais su faire ça. Chez moi, tout déborde. La moindre émotion devient une déflagration, et quand elle est négative, je ne lutte même plus. Je laisse l’explosion m’éparpiller, jusqu’à ce que l’énergie retombe et que je réintègre mon corps.

Dès que la porte est franchie, la soupape lâche. Je m’effondre littéralement sur le sol, incapable de rester debout. Mon corps tout entier tremble sous le poids de la fatigue, de la peur, de la colère et de la douleur accumulées. Ben laisse tomber ma valise, m’enveloppe dans ses bras, chaque geste posé, doux, mesuré, comme s’il savait exactement combien de soin il fallait pour ne pas me briser davantage.

Il me redresse, me guide vers le canapé, m’y fait asseoir avec une douceur quasi professionnelle, puis disparaît quelques secondes. Il revient avec une couverture douce qu’il me dépose sur les épaules, mais se décale presque aussitôt, bien trop conscient de l’ouragan à venir.

J’attrape un coussin, hurle dedans, mais ce n’est pas assez, je me lève, jette ma couverture sur le sol, m’installe à genoux sur le canapé et je frappe l’assise, encore et encore. Tout est incontrôlable, brutal, presque animal.

Après un ou deux crochets, Ben intervient avec la même précision qu’un sauveteur. D’un bras il me remet sur mes pieds et m’immobilise juste assez pour que je ne puisse plus cogner dans le coussin. Je me débats un instant, réflexe animal, mais il sait ce qu’il fait. Sa prise n’est pas brutale — elle est ferme, déterminée. Précise, comme un vieux réflexe, répété trop de fois pour être oublié.

Il me libère tout à coup, ses yeux plantés dans les miens :

- Si tu veux frapper, frappe-moi.

L’offre est tentante, j’ai trop d’énergie à évacuer, trop de haine à dépenser, mais jamais je ne le ferai. J’ai toujours été la cible de mes crises de violence. C’est moi que je veux blesser, pas les autres. L’idée même me brise un peu plus le cœur. À l’instinct, je serre mes bras contre moi, mes doigts s’enfonçant dans mes épaules comme des griffes, dans une tentative désespérée de me faire mal pour contenir le tumulte intérieur. Ben intervient à nouveau, m’obligeant à lâcher prise en pressant mes doigts entre les siens.

- Redescends, Maud. Respire avec moi. Inspire par le nez. Souffle par la bouche.

Sa voix n’explique rien, elle ordonne avec une tendresse sans pitié. Je finis par caler ma respiration sur la sienne, comme si on réglait un instrument d’horlogerie. La violence n’a pas disparu, mais elle perd de son ardeur quand elle doit composer avec la cadence régulière de son souffle.

Et avant que je comprenne, mes bras tombent et je me jette contre lui. Je m’écrase littéralement contre sa poitrine, mes doigts agrippent son t‑shirt comme si je voulais le déchirer et le retenir en même temps.

- Je suis désolée… Tu devrais pas rester… Je sers à rien à part gâcher la vie des autres. Je comprends pas pourquoi tu continues à t’acharner avec quelqu’un comme moi. T’as mieux à faire de ta soirée que de me ramasser à la petite cuillère… Tout le monde a mieux à faire. La vie de tout le monde serait mieux sans moi… J’en ai marre d’être aussi pathétique, faible, lâche, inutile…

Les mots sortent en vrac, à moitié sanglotés, à moitié chuchotés contre son épaule. Il ne répond pas, se contente d’abord de me serrer un peu plus fort. Sa main lisse mes cheveux, comme on apaise un enfant en plein cauchemar.

- Tu n’es rien de tout ça. Et c’est pour ça que je suis là.

C’est tout. Et ça me fait plus mal que mes propres mots, parce que je sais que ce à quoi je ressemble là, tout de suite, et ce que lui voit ne concordent pas. Alors je continue à le serrer tout en crachant mes mots. Les minutes passent, ma voix se casse peu à peu, mes mains retombent, et mes larmes s’épuisent. Je suis vidée.

Je peux enfin parler de ce qui s’est passé.

Ben le sent et s’éloigne, juste assez pour ramasser la couverture à l’autre bout du salon. Il me la passe à nouveau autour des épaules, me réinstalle sur le canapé, puis disparaît dans la cuisine.

L’eau coule, la bouilloire s’enclenche. Le cliquetis familier du métal me rassure plus que n’importe quelle parole. Quand il revient, il pose un mug devant moi, encore fumant. 

On reste là un moment, à écouter le temps passer. Puis il s’assoit à côté de moi, sans un mot. L’odeur du tissu, mêlée à celle du thé qu’il a posé sur la table basse, me donne presque envie de pleurer à nouveau.

- Je me suis trompée sur toute la ligne. Je pensais vraiment que… que c’était réel. Mais en fait c’est ma faute. J’ai vu ce que je voulais voir et il en a joué. Tout ce que j’ai pris pour de la pudeur ou de la peur de s’exposer… c’était juste du calcul. Je croyais qu’il se protégeait, qu’il avait peur du regard des autres. Mais non. Il se cachait juste pour ne pas se trahir.

Ben ne dit rien. Sa main vient se poser entre mes omoplates, lourde et chaude, un point fixe dans le chaos. Il frotte, comme pour me frictionner. Le tissu de mon t-shirt accroche un peu, ça me ramène au présent, me retient de replonger.

- Qu’est-ce qui s’est passé concrètement ?

Je fixe le mug fumant, incapable de boire.

- Je me suis rapprochée de son patron… un ami aussi, bref. Il m’a invitée à sa soirée d’anniversaire. C’est là que Zed a vrillé. Il m’a dit que tout ça, c’était un jeu pour lui. Qu’il voulait juste me mettre dans son lit et que le fait que je devienne proche de quelqu’un de son entourage, ça poussait la comédie trop loin.

Son regard passe au-dessus de moi, se perd dans le vide, avant de revenir. Je lis dans ses yeux : je le savais, je lui avais dit, j’avais raison.

- Dis-le, je marmonne.

- Quoi ?

- Ce que tu penses, là, tout de suite.

Il inspire longuement, ses épaules montent, descendent.

- Tu iras mieux si je le dis ? demande-t-il, sans colère.

Je secoue la tête.

- Non. Vraiment pas.

Un mince sourire étire le coin de ses lèvres, triste.

- C’est pour ça que je le dis pas.

Je baisse les yeux. Le tic-tac de l’horloge revient, obstiné. Mon cœur s’aligne dessus, un battement sur deux, irrégulier. 

- Il a fait tout ça parce que je ne mérite pas Nate. L’objectif, c’était de nous séparer.

- Wow…, souffle Ben. C’est vraiment tordu.

- Et réussi surtout. Je vois pas comment je pourrais retourner vers Nate.

- Tu veux retourner avec Nate ?

Sa question me prend de court. Je relève la tête vers lui. Ses yeux ne me lâchent pas.

- Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? je couine.

- Ce que tu veux.

La lumière tamisée du salon accroche son regard — fixe, calme, mais impitoyable. Je cherche dans ses yeux la réponse à ma question, celle qu’il ne m’a pas donnée et qu’il ne me donnera pas. Il se contente d’ouvrir les bras, sans se presser, comme s’il me laissait le choix. J’hésite une seconde avant de me laisser tomber contre lui. Sa main vient se poser sur ma nuque, son pouce glissant dans mes cheveux.

- Qu’est-ce que tu veux faire, là, maintenant ? demande-t-il.

- Honnêtement ? Boire, je ronchonne contre sa poitrine.

Je sens son souffle se bloquer puis repartir, comme un rire retenu. 

- Quand tu dis boire… ?

- De l’alcool, oui. Je veux me bourrer la gueule, si tu préfères. En Grèce… j’ai bu, une fois. Beaucoup, je glousse, sans joie, malgré moi. J’avais cette impression… de flotter. C’était… sympa.

Ben retient un sourire.

- Maud qui boit… J’aurai tout vu.

Il m’écarte avec délicatesse et se lève. Il revient avec une bouteille, du sel, du citron et deux verres de shots.

- On t’a appris les tequ-paf ? Non, apparemment, conclut-il devant mon air confus. Tu mets du sel sur ta main, tu lèches, tu bois le shot, puis tu mords dans le citron.

- Je suis pas convaincue, je grimace.

- Si tu veux être saoule, c’est un moyen rapide et efficace.

Je regarde son sourire angélique s’étirer jusqu’à ses yeux : pour lui c’est un rêve devenu réalité. Quand il était en école de commerce, il m’a traînée dans de nombreuses soirées étudiantes dans l’espoir de me sortir de ma coquille. Il a juste obtenu un SAM loyal et beaucoup d’éclats de rire.

Il verse le premier shot, me montre le geste avec le sérieux d’un professeur. Quand le verre claque contre la table, un petit silence retombe. Ben m’observe, un peu amusé, un peu inquiet. Il a ce regard d’analyste qu’il a toujours eu, celui qui décompose tout en équations. 

Je l’imite, maladroite, en retenant un rire nerveux. Le premier verre me pique les lèvres, me brûle la gorge, m’arrache la langue. Le sel, l’alcool, le citron… C’est bien moins agréable à boire que les shots sucrés avec Jona, mais je continue avec un objectif clair en tête : me sentir aussi légère et forte que ce soir-là. Mais la légèreté ne vient pas. Le goût âcre me colle à la langue, l’alcool chauffe plus qu’il ne libère. Les shots s’enchaînent sans m’accorder la libération escomptée. Ma tête bourdonne, mon corps devient lourd, flou. J’essaie de rire, de parler, mais les mots s’emmêlent.

Ben garde le même calme, ramasse les verres, replace la bouteille hors de portée. Il me jette un regard où je lis autant d’inquiétude que de résignation.

- Je suis un vrai désastre, je rumine après je ne sais quelle dose de tequila.

Il secoue la tête, mais je ne le laisse pas parler.

- Non, c’est vrai. J’ai tout gâché, avec la seule personne qui voulait de moi. Pourquoi je fais ça ? Je m’accroche, je détruis, je recommence.

Ben fronce les sourcils, ses doigts tapotant légèrement sur le bois de la table basse. Toujours méthodique, calculateur, comme au boulot, quand il analyse des chiffres.

- Okay, stop, assène-t-il. J’aurais dû me douter que c’était pas une bonne idée.

Il se lève, attrape la bouteille et la pousse hors de portée avant de disparaître dans la cuisine. Le bruit du robinet me semble assourdissant. Quand il revient, il a un grand verre d’eau et un paquet de biscuits dans les mains.

- Bois. Mange un peu.

Sa réaction me rappelle celle que j’ai eu la veille avec Zed. Je secoue la tête.

- J’ai pas faim.

- Je t’ai pas demandé si tu avais faim, tranche-t-il. Je t’ai dit de boire et de manger.

Il me tend le verre, sa main restant suspendue dans le vide, attendant que je le prenne. L’eau a un goût de métal, mais ça m’ancre un peu.

- Viens, on va te coucher.

Je secoue de nouveau la tête, les larmes brouillant ma vue.

- À quoi bon ? J’ai tout foutu en l’air. Ma vie, mes relations, tout. Même avant Nate, c’était déjà mort. J’ai jamais rien su faire d’autre que tout gâcher. Je suis bonne qu’à ça : être utilisée et faire mal aux autres.

Il m’aide à me lever, comme si j’étais en porcelaine. Sa main glisse dans mon dos pour me guider vers sa chambre.

- Tu dis n’importe quoi, murmure-t-il.

- Non. C’est la seule chose vraie, ça. Je suis une erreur ambulante. Nate ne voudra jamais me revoir.

Il vide les poches de mon pantalon, repousse la couette, m’allonge toute habillée et referme la couverture sur moi. Je me recroqueville dans le lit, cherchant à me fondre avec le matelas. Il soupire, s’agenouille à mon chevet et me caresse la tempe du bout des doigts. 

Il dépose un baiser dans mes cheveux, qui me rappelle à nouveau Zed, je ferme les yeux un peu plus fort. Il se relève, et puis je l’entends parler, calme mais ferme.

- Nate ? C’est Ben, le meilleur ami de Maud. [...] Elle est chez moi, là. Non. Elle va pas bien. Du tout.

Je me redresse, la tête lourde, les yeux brouillés. Il est dos à moi, mon téléphone collé à l’oreille.

- Je me suis dit qu’il fallait que je t’appelle. Elle pense que tu ne veux pas qu’elle rentre. [...] Non, c’est pas une bonne idée. Elle est bourrée. [...] Oui, bourrée. Et pas bien. [...] C’est pas à moi de t’expliquer ça. Je te la ramènerai demain, ok ? [...] Parfait. Désolé de l’appel en pleine nuit. [...] Bien sûr. Promis.

Il raccroche, pose le téléphone sur le plan de travail, puis revient s’asseoir à côté de moi.

- Désolé d’avoir utilisé ton téléphone comme ça. Il a décroché à la première sonnerie, cela dit. Il n’a pas l’air bien non plus.

Je baisse les yeux, toujours en pleurant sous ma couverture.

Bien sûr qu’il ne va pas bien. Et c’est entièrement ma faute.

- Il t’aime, souffle-t-il. Dès que j’ai dit que tu n’allais pas bien, il m’a dit “J’arrive.”, alors qu’il ne connait même pas mon adresse. Ça va bien se passer.

Je ferme les yeux, trop fatiguée pour répondre. Les larmes reviennent, mais elles n’ont plus la même violence. Elles coulent à travers mes paupières closes, imprégnant les draps. Ben se glisse tout habillé à côté de moi, comme on le faisait enfants. Il reste là, sans un mot, sa main retrouvant ma nuque. Je finis par m’endormir.

 

Quand j’émerge, je mets quelques secondes à comprendre où je suis. La lumière du jour filtre à travers des rideaux violets hideux — ceux que Ben traîne de logement en logement depuis la mort de sa mère. J’ai la bouche sèche, un goût de papier mâché sur la langue et le crâne qui bourdonne, mais je suis vivante, entière, ce qui, compte tenu de la journée d’hier, relève presque du miracle. 

Il y a du bruit au bout du couloir : une tasse qu’on repose sur du carrelage, le froissement d’un pyjama, un sifflement tranquille. Je me lève, à contrecœur, chaque pas tirant un peu sur ma tête.

Ben est dans la cuisine, silhouette tranquille dans un pyjama à carreaux d’un autre temps, mais qui, par un mystère absurde, lui va comme un gant. Ses cheveux sont encore plus ébouriffés que d’habitude, et la vapeur du café brouille les contours de son visage. Je frappe du bout des doigts contre la porte. Il se retourne, son expression quelque part entre la tendresse, la mélancolie et le dégoût.

- Sans vouloir te vexer, tu as vraiment une sale tête, dit-il.

- Merci. Je sens que j’ai vraiment une sale tête, je confirme.

Un demi-sourire passe sur son visage constellé de tâches de rousseur, le genre qui veut dire “au moins, tu as l’air de nouveau toi-même”. Il me tend une tasse de chocolat chaud — pas du café, jamais du café pour moi — et la chaleur me mord presque la peau quand mes doigts se referment autour. Je la garde entre mes mains, toujours un peu honteuse de mon comportement de la veille.

- Je suis désolée… Pour hier. Et merci. Pour tout.

- Je le referai sans hésiter. Il n’y a rien à pardonner. 

- Si, un peu quand même. T’étais obligé de rien, et pourtant tu étais là. Encore. Je pensais pas que t’aurais à nouveau à gérer une crise comme ça. J’espérais vraiment que c’était fini tout ça…

Il pousse un soupir, long et bas, et s’appuie contre le plan de travail. Sa voix est calme quand elle revient, mais je sens le poids derrière.

- Maud… Peu importe le nombre de fois où tu craqueras, je serai là. Tu sais pourquoi ?

Je secoue la tête.

- Tu te rappelles comment on s’est connu ? demande-t-il.

Bien sûr que je m’en souviens. Je parcourais les couloirs du collège à la recherche d’un endroit où me cacher pour lire un énième roman. Et puis je l’ai vu, ses cheveux roux en bataille, adossé contre un des murs auxquels je m’appuyais de temps en temps. Il était absorbé par un jeu vidéo et ne m’a même pas vue arriver. Il a à peine levé les yeux quand je me suis assise près de lui.

- Je t’ai dit de pas t’asseoir près de moi. Que les autres disaient que je puais et qu’ils allaient dire pareil de toi.

- Oui, je t’ai presque agressé en retour, je souris.

- Tu as fait mieux que ça. Tu t’es penché sur moi… et tu m’as senti !

- Eh ! Il fallait bien que je vérifie ! je proteste en riant.

Son rire éclate, clair, presque enfantin, et le mien suit, un peu en décalé parce que je me rappelle de ce qui a suivi.

- Et dans le plus grand des calmes, tu m’as dit “C’est des mensonges. Tu sens la crème.”. Et tu es retourné à ton livre, comme si de rien n’était.

Il secoue la tête, un éclat tendre dans le regard.

- Tu te rends pas compte de ce que ça m’a fait. J’étais un gamin qui croyait qu’il ne valait rien, jugé et écarté d’avance. Et toi tu es restée. Mieux, le lendemain, tu es revenue t’asseoir au même endroit. 

Je souris, un peu gênée.

- C’était sympa d’avoir un peu de compagnie, même silencieuse… Je m’attendais à tout moment que tu me dises de dégager.

- Tu veux rire ? C’est moi qui m’accrochais à toi. J’avais peur que tu disparaisses, que tu te lasses de moi, rit-il. Mais c’est jamais arrivé. Et c’est ça qui a tout changé pour moi. Toi, tu m’as montré que je ne devais pas m’arrêter à ce qu’on me disait. Ça m’a donné envie d’essayer de parler, de sortir de l’ombre. Et un jour, je me suis rendu compte que j’avais une bande d’amis, une vie. J’étais plus juste “le roux”.

- T’exagères. Je t’ai juste dit que tu sentais bon. Ce que t’as fait après, ça n’a rien à voir avec moi.

- Tu crois que c’est rien, mais sans toi, je serais probablement resté ce gamin qui évite les regards. Tu m’as appris à oser. A aller vers les gens, même vers les filles, à assumer qui je suis. Tu étais au premier rang à ma remise de diplôme. Et plus tard… quand ma mère est morte, t’étais là aussi.

Il sourit de plus belle et enchaîne :

- Sans toi, je n’aurais jamais eu le courage d’aller en école de commerce. Ni celui de croire que je pouvais réussir. Tu devrais même avoir des parts dans mes placements futurs, à ce stade, plaisante-t-il.

- Dix pour cent minimum ! je le taquine en retour.

- Cinq. Et seulement si tu paies la déco.

On rit tous les deux et dans ce rire-là, il n’y a ni douleur, ni honte, ni fêlure. Juste deux amis qui reprennent leur souffle, puis il ajoute, plus bas :

- Je sais que mes réussites je les dois à mon travail et à ma détermination. Aujourd’hui, j’ai trouvé ma place. Des amis, des collègues, des gens qui comptent. Mais sans toi, je ne me serai même pas lancé. Tu es de ma famille. Je te soutiens, tu me soutiens. C’est comme ça que ça marche entre nous. Je me fiche du nombre de fois où je devrai t’aider à te relever, parce que je sais que tu feras pareil pour moi.

Et il a raison. Il n’y a jamais rien eu de plus entre nous pour cette raison : on a trop à perdre si ça ne marche pas. Le jeu ne vaut même pas la peine d’être envisagé.

J’ai malgré tout un pincement au cœur. Ben parle toujours de son équipe, de ses amis, des dîners où il rit jusqu’à en pleurer. Je suis heureuse pour lui, mais il y a cette part de moi, minuscule et honteuse, qui se demande pourquoi je n’arrive pas à appliquer à ma propre vie ce que j’ai offert à la sienne. 

Il a construit une vie solide, peuplée, vivante. La mienne est stérile, réduite à Nate, Ben et, avant que je ne découvre le pot-aux-roses, Zed.

Ben a tort : je suis un désastre. Je vis en me raccrochant aux autres, espérant qu’ils ne me lâchent pas, en dépit du chaos que je sème malgré moi.

On reste là encore un moment, suspendus dans une sorte de calme tiède, jusqu’à ce que Ben finisse par se redresser :

- Bon allez ! Je vais sous la douche et je file. 

Il avale une dernière gorgée de café, étire les épaules et ajoute, d’un ton plus doux :

- Je te laisse à l’appart et je te dépose chez toi ce soir, ça te va ?

L’image de Nate traverse mon esprit comme une lame fine, juste assez pour serrer ma gorge, et j'acquiesce en silence. Je lis dans les yeux de Ben qu’il a senti mon malaise, mais il ne commente pas, ne pousse pas, et c’est un soulagement — mince, mais concret. 

Quand la porte de la salle de bain se referme derrière lui, le silence se déploie, lourd et enveloppant, traversé seulement par le bruissement régulier de l’eau contre le carrelage. Je reste immobile quelques secondes, puis je me traîne jusqu’au salon. L’air a encore ce parfum de café tiède et de linge propre, une odeur de quotidien stable, presque rassurante. J’attrape mon ordinateur au fond du sac, le pose sur la table basse et l’allume. Les touches sont froides sous mes doigts, et ce simple contact me donne la sensation d’exister à nouveau, d’avoir un rôle à jouer, même minuscule. Travailler est peut-être la seule chose que je peux encore contrôler — un geste mécanique, comme respirer.

Je me force à ouvrir mes dossiers, à lire quelques lignes, à répondre à des mails, en essayant de paraître aussi enthousiaste que d’habitude. Chaque clic résonne dans la pièce, ponctué par le bruit de l’eau qui s’écrase derrière la porte de la salle de bain. Ce son régulier m’ancre.

Je jette un œil aux messages de Théo : un nouveau projet, une sorte d’“IA pour les nuls” version enfants. Une idée lumineuse, joyeuse, étrangère à tout ce que je ressens, mais assez intrigante pour me tirer un demi-sourire. Il me reste, bien entendu, le roman historique à boucler et une nouvelle commande de Damien.

C’est déroutant de constater que le monde réel continue de tourner quand le vôtre s’est désintégré.

Ben reparaît tout à coup, tiré à quatre épingles : costume bleu roi, chemise immaculée, montre sobre mais élégante. Chaque pli est à sa place, chaque geste calculé — jusque dans la façon dont il ajuste sa manche avant d’attraper sa veste.

- Wow. Tu sors le grand jeu comme ça à chaque fois ?

Il hausse un sourcil sans relever la taquinerie.

- J’essaie juste de ne pas faire honte à ma boîte. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir travailler en chaussettes sur son canapé. Ou le mien, en l'occurrence. Bref, je devrais rentrer vers 18h, ajoute-t-il en regardant sa montre. Fais comme chez toi pour ce midi. Juste, ne déclenche pas d’incendie… “Feu follet”.

- Oh ! C’est arrivé une fois !

- Et mon père pleure toujours la disparition de sa friteuse…

- Bon, allez, file, Marble-man. Je te promets de rien faire brûler en ton absence.

Il étouffe un rire face à son propre surnom, attrape ses clés et son attaché case avant de se pencher vers moi. Son parfum m’enveloppe, un mélange de café et de forêt, chaud, sec et réconfortant.

- Essaie aussi de te reposer. Le travail n’efface pas tout.

- Je sais.

- Et si tu as besoin, je reste disponible.

- Merci.

Nous échangeons une bise, il me lance un dernier regard sur le pas de la porte, puis referme derrière lui. Le bruit du loquet résonne un instant, puis le silence retombe, dense, total. Je reste un moment à fixer la poignée, à écouter le vide. L’appartement paraît soudain trop grand, trop propre, trop plein de vie qui ne m’appartient pas.

Je soupire, repousse mes cheveux en arrière, tente de me raccrocher à la réalité bleutée de l’écran. J’ouvre enfin le texte de Damien, prête à gérer la déflagration émotionnelle que ses lignes provoquent sans faillir.

 

J’ai dû m’éloigner d’une personne que j’aimais. Ça me fait encore mal parfois, mais c'était pour le mieux : parfois, il faut souffrir pour faire du bien.

Elle s'est mise à me détester du jour au lendemain. Sans raison.

C'est terrible de savoir qu'une personne peut à ce point bouleverser votre vie. Un instant tout va bien, et celui d’après tout bascule, laissant ce frisson, cette impression que quelque chose cloche, qu'une partie de la vérité reste hors de portée.

 

Une boule me remonte dans la gorge avant même que j’aie terminé la première lecture. Ces mots, si simples, résonnent en moi avec une justesse insupportable.

Depuis hier, j’essaie de comprendre ce qui s’est passé, de mettre un sens sur l’absurde. Et voilà qu’un inconnu, quelque part, a trouvé les mots que moi je cherchais en vain. Il a su dire ce que je ressens mieux que je ne pourrais le formuler : cette impression que le sol s’ouvre sous tes pieds sans prévenir, que tout ce que tu croyais stable se délite sans bruit.

C’est presque ridicule, cette sensation d’être comprise par quelqu’un que je ne connais même pas, comme si Damien avait plongé les mains dans le chaos que je traîne pour en sortir une phrase claire, simple, évidente.

Je reste un moment figée, les yeux sur l’écran, à écouter le silence se densifier autour de moi. Ce n’est plus la tempête d’hier, le chaos, les sanglots incontrôlés, c’est autre chose, plus lent, plus froid, comme du givre qui s’infiltre sous la peau, qui s’installe sans qu’on s’en rende compte. Les larmes viennent d’elles-mêmes, paisibles, presque dociles. Elles ne libèrent rien : elles coulent, simplement, comme si elles avaient leur propre raison d’être.

Quand elles finissent par se tarir, je sens un espace se creuser dans ma poitrine, un vide lucide. Une pensée prend forme, claire, implacable : non, Zed ne s’est pas mis à me détester du jour au lendemain.

Je l’ai cru, oui, mais la vérité, c’est qu’il a juste cessé de faire semblant. Il portait déjà cette haine en lui, tapie derrière ses sourires et ses gestes mesurés et il a lâché sa vérité comme on jette un poids trop longtemps porté, sans trembler, sans remords.

Je repense à ses mots, à son calme quand il m’a avoué tout ça. Il ne cherchait même pas à me blesser, ne tirait aucun plaisir de ma détresse. C’était pire : il constatait, comme un médecin qui annonce un diagnostic déjà scellé. Je crois que c’est ça, le plus dur : pas la trahison, pas même la honte, mais la certitude qu’il n’a ressenti ni remords, ni colère, ni soulagement. Rien. Juste ce vide tranquille d’un homme qui a fini son rôle et passe au suivant.

J’ai beau tourner tout ça dans ma tête, assembler les pièces, chercher un fil qui relie le tout, il me manque toujours quelque chose. Une clé, une cohérence. Peut-être qu’il n’y en a pas. Peut-être qu’il n’y en a jamais eu.

Et pourtant, une pensée finit par s’imposer, discrète d’abord, puis de plus en plus évidente : Zed n’a jamais aimé personne — pas même lui. Il porte en lui une solitude trop vaste, trop ancienne, une faille qu’il s’échine à dissimuler derrière ses mots précis, son assurance, ses silences pleins de contrôle. Peut-être qu’il ne supporte pas que d’autres y échappent, que quelqu’un puisse exister hors de cette désolation tranquille qui l’habite. 

C’est peut-être ça, le cœur du problème : il cherchait plus que ma chute. Il repousse, détruit les autres pour que tout le monde autour de lui soit à son image : seul, froid, éteint.

Je ne lui donnerai pas ce plaisir. J’ai affronté pire que lui et je me suis relevée, je ne me laisserai pas abattre comme ça. Moi aussi je sais jouer la comédie — depuis beaucoup plus longtemps et bien mieux que lui. 

Ce soir, je répare ce qu’il a facturé.

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