Chapitre 33
Mes jambes sont encore lourdes, mes pensées aussi. Je remonte, à contrecœur, comme on revient d’un champ de bataille sans gloire, juste un peu moins défaite qu’à l’aller.
Quand j’entre dans l’appartement, Zed est debout, bras croisés, appuyé sur le plan de travail séparant la cuisine et le salon.
- Désolée d’être partie comme ça…, je soupire. C’est ma mère… Avec ma famille c’est… compliqué.
Je ne trouve aucune formulation pour aborder le sujet. Une part de moi refuse toujours de poser des mots sur ce que j’ai vécu, alors je détourne la conversation :
- Tu sais où est mon téléphone ?
- Il est sur le canapé.
- Ah ! Merci. Tu voulais me dire un truc, non ? Je suis partie tellement vite…
Je récupère ledit téléphone, vérifie d’un coup d’oeil qu’il n’est pas cassé, puis mon regard se pose sur ma valise, près du canapé. Là où elle n’a plus été depuis des jours.
- Pourquoi ma valise est là ? je demande.
- C’est moi, déclare-t-il d’une voix abattue, presque résignée. J’ai rangé toutes tes affaires. Il faut que tu rentres.
- Il s’est passé quelque chose ? je m’inquiète.
- Ta vie avec Nate t’attend.
Le choc est si brutal que je ne trouve rien à dire. Les mots résonnent dans ma tête comme un écho absurde.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?
- Maud, on ne peut pas être ensemble…
- On n’a pas déjà eu cette conversation ? je rigole, quoiqu’un peu nerveuse. Bien sûr qu’on peut. Ça fait plusieurs jours que c’est acté, non ?
- Non. Ton engagement il est avec Nate.
Je n’aime pas ce que j’entends. Pourquoi rejoue-t-il cette scène, comme si tout ce qu’on avait vécu ces derniers jours n’était rien ? Je le reprends, refusant de céder :
- Il était.
Les mots de Ben me reviennent en tête : notre rupture n’est pas officielle, peut-être qu’il croit que je compte retourner avec Nate.
- C’est vrai que je ne lui ai pas encore dit mais c’est pas le genre de chose que je compte lui dire au téléphone, j’explique.
- Non. Tu ne lui diras rien parce que tu sais que j’ai raison. C’est avec lui que tu veux être, s'énerve-t-il.
- Depuis quand tu sais mieux que moi ce que je ressens ? je réplique sur le même ton.
Il ne répond pas tout de suite. Son regard glisse à côté du mien, il prend une profonde inspiration et reprend :
- Je sais ce que moi je ressens. Rien. Tu es ma belle-sœur et je suis ton beau-frère. C’est ça le présent et l’avenir de notre relation, expose-t-il avec un détachement qui tranche avec l’agacement dont il a fait preuve quelques secondes plus tôt.
J’essaie de rassembler mes esprits, de trouver dans mes souvenirs quelque chose qui pourrait justifier ce revirement à 180 degrés.
- C’est n’importe quoi, je souffle. Après tout ce qui s’est passé… Ça ne colle pas.
- Tout ce que j’ai dit et fait ces derniers jours, c’était des actes et des paroles en l’air. Ce n’était rien. Hormis la bise et les câlins occasionnels en famille, je ne te toucherai plus. Ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais.
Ce n'est pas sa voix. Ce n'est pas son regard. Je ne sais pas qui est en face de moi, mais ce n'est pas l'homme que je connais depuis trois ans.
- Zed… Qu’est-ce qui t’arrive ?
Me rappelant sa tendance à repousser le monde entier, je m’approche de lui, les mains levées, chaque pas mesuré, calculé, comme si je cherchais à calmer un animal apeuré.
- Parle-moi, je souffle. C’est à cause d’hier soir ?
Mes paumes se déposent sur ses joues, aussi légères qu’une plume, comme si le moindre geste trop vif pouvait le faire fuir. Je sonde ses yeux, cherchant une chaleur, une lueur, n’importe quoi qui explique son comportement. Il déglutît, comme s’il avalait quelque chose d’amer ou de râpeux, puis il se dérobe et recule, comme s’il ne supportait plus mon contact.
- Oui. Déjà hier soir, c’était bizarre… Mais là, le message de Jona… Ça m’a ouvert les yeux. Tu deviens presque amie avec mes collègues, avec mon boss. Ça va trop loin. Je suis fatigué de jouer la comédie, affirme-t-il de cette voix monocorde que je ne reconnais pas. Je ne ressens rien pour toi. Sauf du désir, ça c’est réel.
Rien n’a de sens. Je repense à tous les chauds et froids de notre relation, à tous les moments tendres qui me paraissaient évidents, toutes les fois où il a semblé se confier, tous les instants d’intimité physique et émotionnelle que nous avons partagés…
Et hier soir… Il a ri, il m’a fait l’amour en rentrant… Je n’arrive pas à concevoir que ce n’était pas sincère. Une toute petite part de moi tente encore de se convaincre que ce n’est qu’une très mauvaise blague. Ma voix tremble, aussi vacillante que ma confiance :
- Non… Non, c’est faux. Ce n’est pas toi ça.
- Si, me coupe-t-il. Tu ne sais de moi que ce que j’ai bien voulu te montrer.
Une alarme retentit dans ma tête : je ne l’ai cotoyé que quelques jours, la majorité de nos interactions s’est faite à distance. Les réflexions de Jona me reviennent : “Tu le rends différent”, “Qu’est-ce que tu lui fais ?”. Même sa propre famille constate le changement “Quand il est avec toi, il est… transformé.”.
- Tu avais raison l’autre jour, poursuit-il. Tout ça c’était un jeu pour moi. J’ai vite vu que tu ne méritais pas d’être avec Nate. Que tu le trahirais à la première occasion vu comme tu cherchais à être proche de moi. Trop proche pour quelqu’un déjà dans une relation. J’ai essayé de rester sur les rails mais tu m’as toujours poussé plus loin.
Les fondements mêmes de notre relation et de ma réalité s’effondrent, je ne suis plus sûre de rien. Ce n’est pas possible.
Je sais que je ne mérite pas Nate, mais… Se pourrait-il qu’il ait raison ? Que j’aie tout imaginé et que je sois la raison de cette situation ? Est-ce que je suis vraiment une aguicheuse ?
Les questions jaillissent et tourbillonnent dans ma tête, tandis que Zed, de plus en plus droit, continue son exposé macabre.
- Alors, un jour, je me suis dit : c’est vrai qu’elle est bien foutue, je pourrais me la faire. Elle craquera facilement. Et Nate finira par voir que je voulais lui rendre service.
Plus il parle, plus je réalise que cette confession, bien trop cruelle pour une blague, pourrait bien être réelle. Je me rappelle de sa froideur lors de notre première rencontre et de la rapidité avec laquelle il s’est rapproché, lui que tout le monde décrit comme solitaire. Sa proximité avec moi n’a rien de naturel ou de normal. Je croyais avoir un lien privilégié, qu'il s'ouvrait à moi, que je parvenais à lui apporter de la lumière, mais il avait tout prévu.
Il ne se laisse aller avec moi qu’en privé. Dès qu’il y a du monde, des témoins, il redevient distant, renfermé, presque inaccessible. Je croyais que c’était par pudeur, une manière de se protéger du regard des autres, mais peut-être n’était-ce qu’un moyen d’éviter de se trahir. Sa tendresse, ses attentions… tout ça n’était qu’une façade construite avec soin, calculée pour tromper.
Je me suis bien leurrée. Rien n’était vrai. Je suis astronomiquement conne.
Ce que je ressens n’a rien à voir avec la peine de tout à l’heure. C’est pire. J’ai l’impression d’avoir du verre pilé dans les veines, et je voudrais me les ouvrir pour tout faire sortir. Chaque nouvelle phrase est un coup de poignard. Chaque mot me transperce et me meurtrit. Je secoue la tête, les larmes déjà au bord des yeux et couine :
- Zed... Arrête. Je t’en prie, tu me brises le coeur.
Son regard se perd au-dessus de moi une seconde puis il revient sur moi, dur, froid, vide.
- C’est le but. Tu l’as bien mérité. Tu veux jouer sur les deux tableaux, nous avoir tous les deux, Nate et moi. Sans réfléchir à ce que ça veut dire ou ce que ça nous ferait en tant que frères. Si tu étais moins égoïste, tu penserais aux conséquences de ce que tu fais vivre à ceux qui t’entourent.
Il avise le téléphone que je tiens serré dans mes mains, comme une ancre dans cet ouragan qui semble ne jamais finir.
- De toute évidence, tu te contrefous d'avoir perdu ton frère ou de bousiller ta famille.
Avant que j'ai eu le temps d'encaisser qu’il a fouillé dans mon téléphone et qu’il a vu les mots de ma mère, il enchaîne :
- Ne t’attends pas à ce que je te laisse essayer de briser la mienne sans que tu le paies. Tu savais très bien ce que tu faisais en venant ici. Quand on joue avec le feu, faut pas s’étonner de se brûler. Assume tes conneries. Retourne épouser Nate, s’il veut encore de toi. Moi, j’ai eu ce que je voulais. Prends sur toi, demande pardon à ton frère et au mien. Et surtout, casse-toi.
Ses mots s’insinuent en moi, vif comme un éclair brûlant. La voix nasillarde de mon frère me revient en mémoire, réveillant ma colère.
Prends sur toi.
Cette phrase, je l’ai entendue de nombreuses fois. Dans mes pires souvenirs et dans mes cauchemars encore aujourd’hui. Je sens tout mon corps se tendre et, cette fois, les mots fusent, comme prononcés par une autre personne :
- Va te faire foutre ! Allez tous vous faire foutre !
J’ai la nausée. Je refuse de rester ne serait-ce qu’une minute de plus dans la même pièce que lui. Je saisis la anse de ma valise et fais volte-face afin de quitter au plus vite cet endroit.
- Tu n’as aucune idée de ce dont tu parles ! Mais puisque je suis si bien avec Nate, que je vais l’épouser et tout le bordel, ce qui se passe dans ma vie et dans ma famille ne te regarde absolument pas. Enfoiré !
Il est hors de question que je me fasse insulter et congédier sans rendre coup pour coup. Il a peut-être joué la comédie sur de nombreux points, mais certains éléments, criant de vérité ne trompent pas. Mon bagage dans une main, l’encadrement de la porte dans l’autre, je me tourne pour lui asséner :
- J’espère bien ne jamais te revoir en dehors de mon mariage à venir ! Si tu as seulement le cran d’affronter le bonheur qu’on affichera lui et moi, quand on sait que tu es misérable et seul à crever !
Je flanque la porte derrière moi. Le bruit explose dans la cage d’escalier, aussitôt couvert par le vacarme de ma valise bringuebalant contre chaque marche que je dévale. Pas le temps de réfléchir, pas le temps de souffler : je veux fuir, m’arracher de là avant qu’il ne trouve une autre horreur à m’envoyer au visage, avant que quelqu’un du bar ne m’aperçoive, avant que je n’éclate en sanglots en pleine rue.
Arrivée au rez-de-chaussée, je me faufile dans la ruelle voisine, tête basse, ma valise serrée contre mon coeur pour éviter de me faire remarquer. Mon seul but : disparaître, que personne ne me voie ainsi. Je marche vite, sans regarder où je vais, les yeux brouillés par des larmes que je retiens encore par pure force d’orgueil.
Au détour d’une petite place à moitié déserte, je m’effondre presque contre un banc brûlant de soleil. Enfin hors de vue. Enfin à l’écart. Mes mains tremblent. Mon souffle s’arrache en saccades. Les bruits de la ville résonnent comme sous l’eau. J’ai l’impression que tout en moi se fissure. L’adrénaline qui m’avait portée s’épuise déjà, laissant derrière elle une fatigue brutale et cette sensation effroyable que je pourrais me désagréger au moindre coup de vent.
Respire, Maud… Respire…
Mais l’air ne rentre plus. Chaque souffle semble heurter quelque chose de lourd, d’invisible, planté au creux de ma poitrine. Les mots de Zed me reviennent, un à un, dans cet ordre précis qu’il avait choisi, comme s’il les avait préparés, choisis avec un soin cruel. Sa voix, si calme, si égale, tranchait plus profond que n’importe quelle colère. Pas une insulte, pas un éclat : juste la froideur méthodique d’un homme qui sait pile où appuyer pour faire mal.
Depuis combien de temps jouait-il son rôle en attendant le moment de tirer sur la corde ? Comment peut-on calculer une telle trahison ? Comment peut-on envisager de tester quitte à détruire ainsi, sans trembler, la vie de son propre frère ?
Oh mon dieu, Nate…
Son nom glisse dans ma tête comme une berceuse éraillée. Avec lui, tout était simple. Il suffisait que je lui tende les bras pour qu’il sourie. Pour qu’il me serre. Il me regardait comme on regarde un trésor ou un bijou qu’on garde dans une boîte pour ne pas qu’il se raye : avec cette foi naïve et entière du premier amour. J’étais sa princesse. Son miracle après un désert affectif.
Moi qui n’ai jamais eu l’amour de ma mère, qui n’ai grandi qu’avec l’indifférence polie de mon père, ce regard-là valait tous les soleils du monde. Il me faisait exister sans heurts, sans éclats. À ses côtés, tout était doux, prévisible, ordonné. Il suffisait de ne pas trop bouger, de rester celle qu’il voyait. Il était mon phare, mon abri, celui qui guidait mes pas sans jamais m’obliger à réfléchir, sans jamais me secouer.
Avec Zed, c’était tout autre chose. Là où Nate me portait, Zed me bousculait. Là où Nate ne me demandait rien, Zed me faisait choisir, réfléchir, décider… en accord avec ce qu’il avait planifié. Chaque décision que je croyais mienne n’était qu’une corde qu’il me tendait pour que je me retrouve seule face à mes erreurs. Et je me rendais compte maintenant que tout ce qu’il m’avait laissé croire — cette confiance, cette complicité — n’avait été qu’une stratégie pour me contrôler, pour que je tienne le rôle qu’il avait choisi pour moi.
Un vide immense s’installe, comme si tout en moi s’était décroché. J’aimerais juste que tout redevienne simple. Retrouver la chaleur tranquille de Nate, ce cocon où rien ne faisait mal. Avec lui, je n’avais pas besoin de réfléchir ni de me défendre, il suffisait de me laisser porter. C’était doux, rassurant, facile.
Si je reviens, est-ce qu’il m’ouvrira encore la porte ? Est-ce qu’il me regardera encore comme il le faisait ? Ou est-ce que j’ai perdu, pour de bon, la seule personne qui ait jamais cru que j’en valais la peine ?
La réalisation s’insinue comme un poison : je n’ai plus nulle part où aller, plus personne vers qui me tourner. J’ai accusé Zed d’être seul, je le suis tout autant. Et je l’ai mérité. J’ai détruit ce que j’avais de plus stable pour une illusion que j’ai moi-même entretenue. Je me sens sale jusque dans la moelle.
Je n’ai pas ressenti ça depuis… plus de 10 ans. Une autre vie, une autre époque. Pourtant je me rappelle chaque détail : la lumière pâle de la lampe, l’odeur de la moquette et celle des cookies préparés par la mère de Ben…
Je me faisais déjà appeler Maud à l’école. Je connaissais Ben depuis 2 ou 3 ans. Du haut de nos 14 ans, on avait déjà fait les 400 coups ensemble. Tout le monde nous harcelait avec leurs sous-entendus : « Vous êtes amoureux ? » comme si l’amitié hétérosexuelle était un mythe. J’avais peur qu’il finisse par me laisser à cause de ça, qu’il rejoigne la masse, qu’il m’abandonne moi aussi. Mais non. Il était resté.
On était dans sa chambre, à préparer un exposé sur le système solaire.
- Bon allez, faut qu’on se dépêche de finir avant que Caro ne rentre. Elle va encore mettre sa musique à fond et on pourra plus se concentrer.
- Arrête, c’est un amour ta soeur. Si on lui dit qu’on bosse, elle sera compréhensive.
- Y a des jours où je préfèrerais avoir un frère. Franchement, t’as de la chance…
Je me suis crispée, malgré moi. Ce n’était pas le premier à me dire ça. Tout le monde connaissait Alyx. Tout le monde l’adorait. Et moi je me taisais.
- Ça va ?
- Oui, pourquoi tu me demandes ça ? j’ai répondu, tout sourire, pour les apparences.
- Écoute, ça fait un moment que je veux t’en parler mais je savais pas trop comment… L’autre jour, chez toi… Tu sais, quand ton frère est entré dans la cuisine…
Comment l’oublier ? La méchanceté gratuite dont il a fait preuve pour essayer de chasser Ben - sans succès. Et surtout, comment oublier la nuit qui a suivi, les injures qu’il m’a lancé pour cette amitié “obscène”.
- Ouais, c’était pas cool de sa part. Je suis désolée…
- Je t’ai déjà dit d’arrêter de t’excuser. C’est pas toi qui t’es mal comportée. Bref… Ce que je voulais dire c’est que… Je sais pas… La façon dont il te regardait… Il te regarde pas comme je regarde Caro. Il te regardait…
Tout mon sang s’est glacé.
- … Comme le copain de Caro la regarde.
Et j’ai craqué. J’ai pleuré. Caroline est rentrée et a aussitôt allumé sa sono. Et c’est là, alors que Matt Bellamy chantait “Sunburn” de l’autre côté de la cloison que j’ai tout dit. Encore. Les détails les plus sordides et les pensées suicidaires qui m’habitaient presque tous les jours. Parce que pour une fois, ça ne venait pas de moi, alors peut-être qu’il ne penserait pas que je mentais.
Et il m’a cru. Il voulait en parler à ses parents, aux profs… J’ai refusé. Mes parents ne me croyaient pas. Je savais très bien ce qui m’attendait si j’en parlais à nouveau. La correction que je prendrai pour avoir mêler d’autres gens… Je l’ai supplié de ne rien dire, de ne pas me trahir. Je me suis levée, précipité sur la fenêtre. Je lui ai dit que je préférais mourir sur le champ. Que je pouvais supporter ce que je vivais mais pas qu’on m’accuse à nouveau de mentir.
Ben s’est approché, mains levées, comme si j’étais armée, m’a serré contre lui alors que je pleurais sans plus pouvoir respirer. Puis « Invincible » s’est lancé et il a dicté d’une voix basse mais ferme :
- Non ! Promets-moi que tu ne feras jamais ça. Promets-moi que tu te battras, que tu resteras en vie.
- Je… Je peux pas…
Il m’a écartée, sans me lâcher pour autant, ses mains arrimés à mes bras, comme des menottes m’accrochant à la vie contre mon gré.
- Écoute, comme ils chantent. Together we’re invincible. Je te lâcherai pas tant que t’as pas promis. Je te promets que je dirai rien si tu promets que tu mettras jamais fin à tes jours.
- J’y arriverai pas… Je peux plus… J’en peux plus… de me battre toute seule…
- Tu seras plus toute seule. Je serai toujours là pour toi. Si un jour t’es à bout, tu m’écris, tu m’appelles. On parle comme on l’a fait là. Tu pleures, tu cries, tu me frappes s’il le faut ! On trouvera quelque chose. Ensemble.
Je l’ai fixé sans rien dire, la bouche grande ouverte, comme un poisson hors de l’eau, à court d’oxygène. Il m’a secoué et a répété :
- Maud ! Promets-le !
J’ai promis et pleuré encore, couverte par les basses et les notes provenant de la pièce d’à côté.
Ce soir-là, on a établi un plan de vie. Comment j’allais enchaîner les petits boulots pour éviter d’être à la maison. Comment je devais préparer de quoi remplir mon CV pour travailler au plus vite et quitter ce cauchemar aussi vite que possible. Comment on prétendrait être ensemble pour que je puisse dormir avec lui chez moi, ou pour que je puisse passer la nuit chez lui.
C’est grâce à Ben que je me suis endurcie, que j’ai pu encaisser toutes les années d’abus qui ont suivi. Et ce code “MUSE” que nous utilisions lorsque les pensées sombres revenaient.
Aujourd’hui, mes doigts tremblent au-dessus du clavier. C’est comme si chacun d’eux portait le poids d’un siècle, comme si taper un mot pouvait me fissurer encore un peu plus. Alors je tape ce mot que je pensais ne jamais plus utiliser, tremblant si fort que je dois m’y reprendre à trois fois. Pas un point, pas un emoji. Juste ce mot, lâché comme une bouteille à la mer, comme un dernier fil tendu à travers l’espace et les années.
Le message part et l’écran redevient noir. Je range le téléphone et, d’un coup, la ville me paraît immense et hostile, comme une mer agitée dans laquelle je flotte sans rame. Les minutes qui suivent se dilatent, elles ont une texture visqueuse. Les larmes sont là, mais coincées, elles refusent de descendre ; la colère est là aussi, mais atone, figée sous la peau.
Quarante minutes passent. J’entends mon propre cœur cogner contre mes côtes, comme un rappel que je n’ai pas encore disparu. Et puis enfin, l’écran s’allume.
Ben : Je suis en réunion. Je sors dans dix minutes et je t’appelle. Quoiqu’il se passe, rappelle-toi que tu es forte. Tu as survécu à pire. Tiens le coup. Je t’aime.
Je lis, relis, relis encore, comme pour me persuader que ces mots sont réels, que lui existe, que le fil n’est pas rompu. Mes doigts tapent tout seuls :
Moi : Je peux venir chez toi ce soir ?
Le message part. Le silence retombe. J’ai soudain l’impression d’être une silhouette creuse posée sur ce banc, entre les voitures qui passent et les conversations qui éclatent en grec tout autour. Je me recroqueville sur mon banc, comme une enfant, et je n’ai plus qu’à attendre son appel. Et tenir. Encore un peu.
J’ai survécu à pire. J’ai survécu à pire. J’ai survécu à pire…
Les minutes s'écoulent comme un sable épais tandis que je me répète ce mantra. Je ne cligne presque plus des yeux, la peur menace de m'engloutir à chaque seconde. Celle qu'il m'oublie, qu'il ne rappelle pas, mais aussi et surtout que dans ce laps de temps, quelque chose en moi cède et que je fasse un geste irréversible. J’ai le téléphone serré si fort dans ma main que mes doigts blanchissent. Je fixe l’écran comme on fixe un cœur artificiel branché à une machine : s’il s’éteint, je m’éteins avec lui.
Et puis soudain, le téléphone vibre, l’écran s’allume, la sonnerie fend l’air. Je cligne enfin des yeux, une fois, deux fois, me ramenant à la réalité. Mes doigts tremblent si fort que je manque de raccrocher par erreur. Sa voix fuse, inquiète, déjà en ordre de bataille :
- Maud ? Qu’est-ce qui se passe ?
Ma gorge se serre. Aucun son ne sort.
- Tu es avec Zed ? Il sait que t’es pas bien ?
- Oui… C’est lui qui… Et moi… Je… Je…
Mes phrases s’éteignent avant de se former. À l’autre bout, un souffle, bref, appuyé, presque un grognement, puis sa voix change, devient dure, coupante comme un couteau :
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Il… Il… Merde, putain merde… Je… Je peux pas… Si je dis… je vais marcher droit vers la mer…
- Okay, okay… Pas besoin d’en parler maintenant. Mais tu restes avec moi. Respire. Tu es où ?
- Je sais pas… Une place… y a de l’eau… des voitures…
Ma voix est à peine un murmure, happée par le bruit des vagues au loin, les moteurs qui vrombissent autour de moi.
- Écoute-moi, Maud. Tu as tes affaires avec toi ?
- Oui. J’ai mes papiers. J’ai ma valise.
- Bien. Alors voilà ce qu’on va faire. Tu vas prendre un bus, un taxi, peu importe. Tu vas à l’aéroport. Tu as de quoi prendre un billet retour ? Je t’envoie de l’argent si t’as besoin.
- Je peux le payer, oui.
- Parfait. Alors, tu prends le premier avion pour Paris, Marseille… On s’en fiche. Dès que t’as ton billet, tu m’envoies la destination. Je viendrai te chercher. Je te promets. Même si je dois faire six heures de route, même si je dois traverser la France entière. Tu m’entends ?
Je hoche la tête, même s’il ne me voit pas, écrasant le téléphone contre mon oreille contre mon oreille, comme si je pouvais m’y réfugier.
- Je… J’y arriverai pas…
- Si. Tu peux. Et tu vas le faire. Parce que je t’attends.
Sa voix descend d’un ton, devient presque une caresse.
- Est-ce que tu veux que je reste en ligne ? Jusqu’à ce que tu sois à l’aéroport ? Ou même dans l’avion ?
Quelque chose se fissure dans ma poitrine, un barrage invisible qui cède d’un coup.
Je sens ma respiration se rompre, ma gorge brûler, et les larmes jaillirent sans que je puisse les retenir. Elles me coupent le souffle. Mon corps entier se plie, secoué de spasmes. Je me couvre la bouche pour ne pas hurler dans le téléphone, mais un son s’échappe malgré moi, étranglé, animal.
- Ben… je veux que tu sois là…
- Je sais. Ne pleure pas. Je suis là…
- Non ! Je veux que tu sois là maintenant !
Je ne crie pas, je m’étouffe presque. Ma voix est celle d’une enfant perdue, brute, sans pudeur.
- On sera ensemble très vite ! Tu vas monter dans l’avion, et je viendrai te chercher. Je serai là dès que tu poseras le pied au sol. Et après, on passera la nuit à pleurer, à crier, à faire ce que tu veux, liste-t-il. Mais ne craque pas maintenant, d’accord ? Je suis là. Je ne raccroche pas. Ne me lâche pas non plus.
- Okay…
Je fais ce qu’il dit. Je me redresse, mes jambes comme du coton, avec l’impression d’avoir cinq ans dans une ville immense. La voix de Ben dans l’oreille, comme une main dans mon dos, me maintient tant bien que mal sur cette corde tendue au-dessus d’un vide plus que séduisant.
Je trouve un taxi près du port, le souffle court, les doigts tremblants.
- Airport.
C’est tout ce que j’arrive à dire. Le chauffeur hoche la tête, range ma valise dans le coffre, et démarre sans un mot. Ben est toujours là, à l’autre bout du combiné. En fond, j’entends le clic léger d’une souris, le froissement d’une feuille et la culpabilité monte.
- Tu devrais bosser, Ben. Je suis désolée.
- Je bosse. T’inquiète pas. J’ai deux mains, deux oreilles.
- Tu dis ça pour me rassurer.
- Peut-être. Mais si c’est vrai, alors ce n’est pas que pour te rassurer.
Je souris malgré moi, un sourire tremblant.
- Merci…
- Pas besoin de me remercier. Tu m’as appelé, je suis là. C’est tout.
Le moteur ronronne. La mer s’éloigne. Il ne parle pas sans arrêt, il me laisse des silences — pas des vides, des respirations. Après une vingtaine de minutes à observer l’horizon et à écouter les petits bruits du quotidien de Ben par téléphone interposé, le taxi ralentit. Je paie le trajet au chauffeur, sans même chercher à récupérer la monnaie. Dehors, tout semble trop grand, trop clair.
- J’y suis, je croasse.
- Okay. Maintenant, tu prends ton billet et tu me dis où je dois venir te récupérer, d’accord ?
- D’accord.
Sa voix se fait plus douce.
- Ça va aller, Maud ? Respire à fond et vas-y.
Je le fais. Un souffle hésitant, hachuré, mais qui me donne la force d’avancer. Une preuve que je tiens encore debout.
Il le faut, au moins jusqu’à ce soir.
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