Chapitre 41
Je ne fais rien de la matinée. Rien. Je ne mange pas. Je ne parle à aucun pensionnaire. Je ne quitte même pas ma chambre. Mon attitude alerte les membres du personnel et une infirmière passe me voir. Je me force à sourire, et puis j’avoue que je suis perturbée. La soignante me dit qu’il faut que je pense à m’alimenter, malgré tout, pour ne pas que mon comportement soit perçu comme une rechute. J’acquiesce, gardant pour moi ma rencontre à venir avec Zed et les potentielles conséquences sur mon état psychique.
Je ne veux pas inquiéter, alors je descends manger avec tout le monde ce midi, m’excusant pour mon absence au petit déjeuner. Je revois la fille d’hier et, à elle, je lui raconte. Elle est confiante. Pas moi. Je touche à peine mon assiette, une fois encore. Les aliments ont tous le même goût. Mon esprit tourne en boucle autour de l’entrevue à venir. Chaque bruit, chaque rire autour de moi me semble étranger, distant.
Après le repas, je retourne dans ma chambre pour répéter une dernière fois ce que je compte dire à Zed, l’attitude que je dois avoir – celle que j’espère tenir – et puis je me rends au rez-de-chaussée. Vers lui.
Je n’arrive toujours pas à l’expliquer mais je sais qu’il est là avant même de le voir. Mon cœur s’emballe, ma vision s’élargit, ma respiration s’accélère… Et je le repère. Les épaules voûtées, il attend sur le banc, sursautant dès que quelqu’un franchit les portes automatiques.
J’inspire à fond, une fois, deux fois, trois fois. Je suis prête.
Je sors, sans le quitter des yeux une seconde. Je me sens comme un bourgeon au printemps, hésitant à éclore, craignant que le soleil ne calcine mes feuilles prématurément.
Il se lève d’un bond à mon approche, prêt à s’élancer jusqu’à moi. Je l’arrête d’une main.
Pas ici.
D’un signe de tête, je l’invite à me suivre et il s’exécute. Nous marchons jusqu’à une zone plus reculée du parc, sans passage, sans personne.
Sa simple présence et sa proximité, même dans mon dos, me font trembler. Son parfum me happe, tentation douce et dangereuse. Je dois rester ferme, aller droit au but :
- C’est quoi cette playlist ? Pourquoi tu m'as envoyé toutes ces chansons ?
- Parce que je t'aime.
Un frisson traverse mon corps. Mes pensées se mêlent à des images : nos mains qui se frôlent, nos rires étouffés, la douceur des nuits où ses bras étaient un refuge.
Oui, il fut un temps où ces mots m'auraient transporté de joie, mais c’est un temps révolu. Aujourd’hui, ils se heurtent tant à la pierre de ma prudence qu'aux souvenirs des horreurs qu'il a proféré en me jetant. Qui plus est quand je suis restée sans nouvelle de lui depuis. Cette déclaration n’a aucun sens.
C’est alors que je réalise que ma psy se trompait. Il est encore une chose qu’il pourrait briser, qu’il pourrait essayer de me retirer : ma dignité. Craquer encore, malgré tout le mépris et la condescendance avec laquelle il m’a traitée. Je ne lui ferai pas cet ultime plaisir. Après un dernier regard, je m’éloigne d’un pas décidé.
- Je… Je suis a… Je suis alcoolique ! s’écrie-t-il.
Le choc me fige. Autour de nous, les bruits du monde semblent s’estomper, absorbés par cette révélation qui pèse comme un orage prêt à éclater. Même le vent, si léger quelques instants plus tôt, paraît s’immobiliser.
L’écho de sa voix persiste dans les recoins de mon esprit, me heurtant à chaque retour. Alcoolique. Le mot est étranger, irréel, et pourtant il s’accroche, comme s’il avait toujours été là, tapi dans l’ombre, attendant son heure. Il s’infiltre en moi, remplit mes poumons d’un poids étranger, enflamme mes veines d’une colère et d’une tristesse que je ne parviens pas à démêler.
Mes pensées s'agitent, tente de rattraper ce qu’il vient de dire, mais je n’arrive pas à trouver de repères. Est-ce une confession ? Une demande d’aide ? Ou juste une nouvelle excuse pour fuir ?
Je prends mon temps pour lui faire face à nouveau, guettant ses réactions. Je sonde ses yeux, scrute ses gestes, à la recherche du moindre signe qui le trahirait.
- Tu es la seule à qui j’ai dit ça, continue-t-il, son ton calme, presque résigné. Je n’ai jamais utilisé ce mot avant.
Je veux répondre, mais ma gorge se serre et mon souffle se bloque un instant. Ses mots résonnent, énormes, insensés, et pourtant si cohérents. Tout prend sens : les tremblements que j’avais attribués à la tension sexuelle, son refus poli de boire à l’after avec ses collègues et l'excès qui a suivi. Je prends le temps d’inspirer, de compter jusqu’à dix, afin de me raisonner.
Je veux croire à cette sincérité que je lis dans ses yeux, mais combien de fois ai-je cru à ses mensonges ? La vérité semble toujours si insaisissable avec lui. Les souvenirs s’empilent, douloureux. Je revois ses mains qui encadraient mon visage, ses mots doux murmurés comme des promesses. Je me rappelle aussi la facilité avec laquelle il a empaqueter mes affaires pour me renvoyer chez moi, le cœur en miettes. Si tout était vrai, pourquoi maintenant ? Pourquoi seulement quand tout semble déjà brisé ?
- Tu vois ça ? ajoute-t-il en levant son pouce, mettant en valeur sa chevalière. Ce n'est pas une chevalière, corrige–t il, comme s’il avait lu mes pensées. Ni même une bague. C'est l'anneau d'une bouteille de gin. L'alcool qui m'a rendu accro. Celui que je préfère m'envoyer. Les autres n'ont pas le même effet.
Son ton est plat, presque détaché, mais je sens un poids derrière ses mots. Je veux qu’il parle, qu’il crache tout, qu’il me donne une raison de le croire ou de le détester. Je sens mon estomac se nouer. Une colère sourde monte en moi, mais je ne sais pas encore vers qui elle est tournée. Peut-être vers moi, pour ne pas avoir vu ce qu’il taisait et pour la bêtise que j’ai eu de lui faire confiance jusqu’à maintenant. Ou bien vers lui, pour tout ce qu’il me cache depuis si longtemps et pour m’avoir abandonnée. Peut-être même pour tout ça à la fois.
- Pourquoi tu me dis tout ça ? je demande.
- Pour m’excuser. Pour que tu comprennes.
Un silence lourd comme une chape de plomb s’abat sur nous. Il me regarde avec cette intensité qui me désarme, comme s’il attendait quelque chose de moi.
Dans une autre vie je l’aurais bombardé de questions, j’aurais exigé des réponses. La moi d’avant se serait révoltée de son silence et aurait été lui tirer les vers du nez. Mais je n’ai plus rien à donner aujourd’hui. Je suis vide, un champ de bataille après la guerre et je me contente de le fixer. L'attente attise ma colère, grondant dans ma poitrine, comme un volcan prêt à entrer en éruption.
Il inspire, expire, et se lance enfin.
- Tout ce que je t’ai dit avant que tu partes, c’était des conneries. J'en pensais pas un mot. Ça faisait des jours que je me battais avec le manque, les galères au boulot, l’anticipation de la pression familiale et comment tout te cacher…
La honte m’envahit et vient s’ajouter aux flots d’émotions que je tente de brider. Je détourne les yeux pour me maîtriser tandis qu'il poursuit ses explications.
- Quand j’ai vu le message de ta mère, ça m’a rappelé Nate, évidemment. J’ai vu le futur que tu pouvais avoir avec lui et celui que tu aurais avec moi, enchaine-t-il. Tout ce que ça signifiait si on continuait. Tout ce que tu pouvais avoir si on arrêtait. Et ça s’est emballé dans ma tête.
Sa confession s’accélère, comme une avalanche avec laquelle il veut en finir le plus vite possible.
- Ça n’excuse absolument pas ce que je t’ai dit. Je suis un connard. Je me suis caché derrière ça pour tout arrêter. Je voulais que tu me haïsses. Que tu retournes avec Nate. Je voulais que tu aies le meilleur.
Sur ces derniers mots, je sens mes derniers remparts vaciller. Il n’a jamais cru en moi, il ne me faisait pas assez confiance pour me parler de tout ça. Perdue dans mes pensées, je ne le vois pas s’approcher. Sa main, douce et hésitante, frôle ma joue, chasse une larme que je n’avais même pas remarquée. Ce contact, à la fois si fragile et si inattendu, débloque quelque chose en moi et j’explose.
- Je ne voulais pas le meilleur. Je te voulais TOI ! je crie, ma voix brisée par la rage et la douleur.
Je le pousse de toutes mes forces. Je ne pense plus. Mon corps agit seul, répondant à cette vague incontrôlable de frustration et de souffrance. Je le frappe, mes poings s'abattant sur lui, incontrôlables, s’attaquant à une réalité que je ne peux pas changer. Zed, lui, ne réagit pas, ne se défend pas. Ça m’énerve encore plus.
- Je passe mon temps à te dire de me parler ! Tu me dis toujours que je me fais des films dans ma tête, mais t’es pas mieux ! Je vois que tu vas mal ! Je sens que tu vas mal ! Laisse-moi t’aider, putain !
Je crie. Les larmes coulent sans retenue. Je sens que je perds le contrôle, mais je ne peux pas m’arrêter. Il faut que je me libère de l’acide qui me brûle de l’intérieur. Mes coups s’enchaînent, sans logique, sans raison, mais la douleur continue de s’enrouler autour de moi. Les mots jaillissent comme un torrent. Je n’entends plus que ma voix, hachée par les sanglots.
- Qui t’es pour prendre des décisions pour moi ? Tu choisis dans ton coin et moi je subis, c’est ça ? Je subis toujours, de toute façon ! C’est ça, le truc, pas vrai ? Tu sais que personne ne viendra prendre ma défense ! Alors t’en profites, espèce de salaud !
Il faut que je continue de me débattre, je dois me protéger. Un voile rouge recouvre mes yeux, et tout autour de moi semble se distordre, je deviens une simple spectatrice hors de mon corps.
Je refuse qu’il me touche. Personne ne m’écoute.
Je vois mon frère, son acné juvénile dans mon lit, son visage trop près du mien, sa main calleuse sur ma bouche. Son haleine infecte de menthe m’étouffe, ma gorge se serre, l’air devient rare et suffocant.
Je refuse de me laisser faire. Personne ne me défendra.
Je vois mon visage, déformé par la terreur et la douleur, mes larmes roulant sans fin, mes jambes qui s’agitent dans un réflexe désespéré de fuite.
Je refuse d’avoir mal. Personne ne me croit.
Je vois les regards haineux de mes parents, la gifle cinglante que je reçois pour avoir osé parler. Je vois le sourire carnassier de mon frère, un rictus de victoire sur son visage. Je vois la surprise et l’horreur se peindre sur mes traits. Mon corps d’enfant se replie, se tord, cherchant un coin sombre et moite pour s’y cacher.
Plus jamais.
Je vois alors ma version enfant grandir, se redresser, relever la tête et serrer les poings. Je retrouve possession de mon corps, animée d’une détermination nouvelle. Je m’avance vers lui, les doigts crispés à m’en faire mal. Mon poing se lève, lourd, tout le poids de ma colère et de ma souffrance se concentrant dans ce seul mouvement, et s’abat sur son visage. L’impact est si brutal que l’onde de choc se répand dans tout mon bras. Il tombe en arrière, et pendant une seconde, tout semble se figer. Son sang coule de sa lèvre fendue. Je reste là, pétrifiée, mes yeux rivés sur cette goutte écarlate qui s’étire sur son menton.
Le voile se dissipe peu à peu et je recouvre mes esprits. Je vois Zed au sol, la lèvre déchirée, une étincelle d’incompréhension et de compassion dans le regard. Je prends conscience de ma posture et de la situation : c’est moi qui lui ai fait ça. Je n’ai jamais blessé quelqu’un d’autre que moi durant mes crises. Je me le suis toujours interdit.
Mais, lui, je l’ai frappé. J’ai blessé mon double, j’ai repoussé mon miroir. Une douleur plus sinistre, plus insidieuse, me broie le cœur.
Et puis tout s’effondre. Mes jambes se dérobent, et je tombe à genoux. La rage disparaît, remplacée par un gouffre sans fond. Mes bras se referment autour de moi-même, comme pour empêcher mon corps de s’éparpiller dans le vent.
Si seulement ça avait été Alyx. Si seulement j'avais eu la force de le frapper ce jour-là. Si seulement je n’avais pas été aussi docile les fois suivantes, peut-être que je ne blesserais pas les gens que j’aime.
Une force brute, sauvage remonte le long de mes poumons. Je pleure. Je crie. Tout ce que je croyais avoir exorcisé en thérapie explose à nouveau, et il n’y a plus rien pour m’arrêter. Je veux que les ronces qui lacèrent ma poitrine se retirent. J’ai à nouveau envie de me faire mal, cette douleur-là serait plus facile à gérer.
Je sens soudain quelque chose de chaud et doux contre mon visage. Une odeur familière me tire de mes sombres pensées.
- Pardon, murmure Zed d’une voix rauque. Tu avais raison. Je te vois, moi aussi, assure-t-il en me prenant dans ses bras.
Je reste figée une seconde, interdite. Mon cœur se serre. Pourquoi est-ce que c’est lui qui s’excuse ? Pourquoi ne me laisse-t-il pas seule dans mon dégoût ? Comment peut-il encore vouloir être prêt de moi après ce que je viens de faire ? Ses bras m’entourent, un abri sur lequel je peux m’appuyer, et il me serre contre lui comme si j’étais une partie de lui-même. Pourquoi me traite-t-il comme quelque chose de précieux, alors que je ne suis qu’une masse informe de douleur et de regrets ? Pourquoi est-ce que je me sens en sécurité alors que tout ce que je ressens, c’est de la honte ?
Je le sens glisser ses bras sous mes jambes et me soulever, comme il l’a toujours fait. Il s’assoit en tailleur et me garde contre lui, me berce, dans une étreinte que je n’arrive pas à accueillir, abandonnée à la marée de ma propre détresse. Mon corps est replié sur lui-même, mes doigts crispés dans le tissu de mon propre pull.
Il murmure quelque chose, mais je n’entends rien. Tout est flou, lointain, distordu derrière une vitre épaisse où ne persiste que l’écho de mes propres sanglots. Mes poumons me brûlent, ma gorge est à vif, et pourtant, je n’arrive pas à m’arrêter. Je pleure tout ce que j’ai gardé en moi trop longtemps, tout ce que j’ai tenté d’enterrer sous des couches de silence et de faux-semblants. Je pleure jusqu’à ne plus savoir si mes larmes sont une délivrance ou un supplice.
Ses lèvres effleurent mes cheveux, une caresse à peine tangible, un frisson qui se perd dans le tumulte de mon désespoir. Je pourrais ne pas y prêter attention, laisser ce geste se perdre parmi mes sanglots, mais il s'attarde, résonne quelque part en moi, comme une onde fragile sur une mer en furie.
- Je suis là, souffle-t-il d’une voix vacillante.
La phrase se faufile entre mes larmes, douce et insidieuse, glissant sur ma peau comme un rai de lumière perçant les nuages. Je secoue la tête, incapable d’y croire, repoussant cette possibilité, ce miracle. Il ne peut pas être encore là, pas après la démonstration d’horreur dont il a été témoin, pas après les coups que je lui ai portés. Ou alors, est-ce qu’il n’est là que le temps que je me calme, ou en attendant un nouveau travail dans un pays où je ne pourrais pas le suivre ? La douleur lorsqu’il repartira n’en sera que pire. Mes doigts s’accrochent à lui avant même que j’aie pu prendre la décision consciente de le faire, se referment sur le tissu de son t-shirt, le serrent comme s’il était la dernière chose tangible dans un monde qui se dissout autour de moi.
Je sens sa chaleur et son odeur de soleil à travers le sel de mes larmes, les battements de son cœur contre ma joue, sa poitrine qui se soulève à chaque respiration.
- Je t’aime, répète-t-il.
Cette fois-ci, je sens l’impact jusque dans mes os, jusque dans cette douleur qui me déchire depuis des jours, depuis des mois, peut-être même depuis toujours. Je voudrais lui dire d’arrêter, lui dire que ce n’est pas juste, que je ne peux pas recevoir la chaleur, la lumière et la sérénité qu’il m’offre dans les ténèbres qui m’habitent, mais ma voix se noie sous ses baisers. Un sur mon front, un sur mon nez, un autre sur ma joue. Chacun d’eux est ponctué de cette confession d’amour, comme une prière muette, comme s’il cherchait à recoudre ce qui s’est effiloché en moi, à recoller les morceaux que je ne savais plus comment assembler.
Les larmes continuent de couler, mais elles ne me submergent plus. Peu à peu, le trop-plein qui menaçait de m’engloutir se tarit. Mon souffle, d’abord saccadé, commence à retrouver un semblant de rythme. La chaleur de ses bras, la douceur de ses baisers, la régularité de son cœur contre ma joue… Tout cela s’insinue en moi, fissurant l’armure de douleur dont je m’étais enveloppée. Mon corps, crispé jusqu’à la douleur, se relâche malgré moi. Je ne lutte plus. Je n’en ai plus besoin. Je le laisse me serrer et être là, rien de plus, rien de moins.
Au fil des minutes, mes sanglots s’étiolent, se font de plus en plus espacés, jusqu’à se taire, mais sans disparaître pour autant. Ils restent accrochés à ma gorge, comme une fumée toxique, vestige d’une douleur qui ne s’éteindra sans doute jamais. Alors que je me laisse aller à la chaleur qu’il m’offre, la culpabilité revient, sournoise, s’insinuant dans chaque respiration, dans chaque confession qu’il me fait. Le poids de la honte m’écrase : je ne peux pas rester dans ses bras à prétendre que j’ai le droit d’être réconfortée. Toujours lovée contre lui, j’inspire à fond, et, quand je parle enfin, ma voix est cassée mais ferme.
- Tu avais raison, toi aussi. J’ai été monstrueusement égoïste.
En vérité, c’était bien pire que de l’égoïsme : une mascarade, une mise en scène, un spectacle millimétré, une lumière factice, que je projetais de toutes mes forces. Après l’échec de la confession de mon agression, j’ai compris que les gens ne regardent que ce qui brille. Alors, j’ai lutté, j’ai mis toutes mes forces dans ce rôle. Je me suis convaincue que si j’étais solaire, si j’étais joyeuse, mes parents finiraient par faire attention à moi, qu’à défaut de m'écouter ou de me croire, ils m’aimeraient malgré tout. Et ça a marché, pour tous les autres, sauf eux. Malgré les sourires, la gentillesse, l'énergie… je n’ai jamais bénéficié de l’amour inconditionnel dont ils baignent Alyx. J’ai attiré des gens, ça oui. Mais je n’ai fait que les aspirer dans mon vide.
- J’avais besoin de quelqu’un pour m’aimer à ma place, alors j’ai pris ce que Nate m’offrait, en me persuadant que c’est ce que je voulais aussi.
C’était plus facile comme ça. Plus facile de dire "oui", de jouer le rôle qu’on attendait de moi, plutôt que d’admettre que je ne savais même pas ce que j’étais censée ressentir. Parce qu’au fond, si je m’arrêtais une seconde pour regarder la vérité en face, tout s’effondrait. Je n’ai jamais appris à me construire. J’étais terrifiée à l’idée de me retrouver seule, comment aurais-je pu survivre sous les décombres ?
- Et toi… Avec toi, j’ai foncé tête baissée, en sachant que j’allais blesser tout le monde.
Je savais – bien sûr que je savais ! –, mais je l’ai fait quand même. Parce que j’ai toujours fait ça. C’était comme un jeu cruel où je tirais sur la corde jusqu’à ce qu’elle cède. Ce n’était pas les autres que je voulais blesser, mais moi. Je ne pouvais pas concevoir que tout n’explose pas. C’était la preuve qu’Alyx avait raison : que je ne valais rien, que je ne méritais rien de bon. Je poussais les gens à bout pour valider cette idée absurde et vénéneuse qu’il avait fait germer dans ma tête.
- J’aurais pu arrêter. Mais je ne l’ai pas fait. Je t’ai forcé à me parler, à t’ouvrir, alors que tu ne le voulais pas.
Et j’ai guetté le moment où il n’en pourrait plus. J’ai scruté chaque fissure, chaque signe d’agacement, chaque infime preuve que j’étais en train de l’épuiser. J’attendais le verdict que j’aurais provoqué. Je cherchais cette confirmation : s’il part, c’est la preuve que je ne mérite pas qu’on reste.
Zed m’a rejetée, lui aussi, mais d’une façon différente. Il ne m’a pas repoussée par ma faute. Il l’a fait pour me préserver. Je ne mérite pas cette bienveillance.
- Peut-être que… peut-être qu’il aurait mieux valu que je ne croise jamais votre route.
Parce que tout ce que je touche finit par se fissurer. Parce que je ne sais pas exister autrement qu’en blessant les autres. Et si c’est tout ce dont je suis capable… alors je mérite d’être abandonnée.
- Tu n’as pas besoin de me dire que tu ressens quelque chose pour moi, je souffle en m’éloignant de ses bras. Ne te force pas à dire ou faire quelque chose alors que je ne le mérite pas.
Je lève une main, mue par cette attirance instinctive entre nous, mais avant même d’effleurer sa peau je m'interromps. Je me rappelle que je ne suis pas digne de le toucher et l’élan meurt entre nous.
- Je ne me force à rien, murmure-t-il en capturant ma main dans la sienne. Et si, tu le mérites, conclut-il en guidant mes doigts tremblant jusqu’à sa joue.
- Tu ne comprends pas…, je proteste d’une voix vacillante. Tu ressens quelque chose pour un mensonge, pour ce que tu pensais que j'étais.
Il ne connaît même pas mon vrai prénom. Je lui ai menti sur toute la ligne. Je baisse les yeux, honteuse. L’image que j’ai projetée n’était qu’une illusion. Je ne suis pas lumineuse. Je ne suis pas joyeuse. Rien de plus qu'un mirage aux contours fissurés.
Je repense soudain aux mots qu'il a employés pour me chasser.
- Tu ne sais de moi que ce que j'ai bien voulu te laisser voir, je soupire avec un demi sourire, las.
Je libère son visage et laisse le silence nous envelopper, attendant comme une sentence, le moment où mon contact le dégoûtera, où il partira, comme tous les autres avant lui, en comprenant que je suis factice. Pourtant, il reste près de moi.
Pourquoi est-ce que je me sens toujours si bien près de lui ? Et après tout ce que je viens de lui dire, pourquoi est-ce qu'il ne part pas ?
Il glisse à nouveau ses mains autour des miennes, comme s’il avait peur de faire mal.
- Et tout à l'heure ?
- Quoi ?
- Quand tu m'as frappé. Quand tu t'es écroulée en larmes. Ça aussi c'était faux ? Ce n'était pas toi ?
- Si. Ça c'était moi. La vraie moi. La colère, la rancœur, la tristesse. C'est ça qui m'anime. Et personne ne veut de ça.
- Ah non ? Et ton meilleur ami ?
- C'est pas pareil. Ben me connaît depuis toujours. Je n'ai jamais eu à faire semblant avec lui. Il a toujours vu mon vrai visage.
Aucun de nous ne prononce plus le moindre mot pendant ce qui me semble une éternité.
- Tu as vraiment toujours fait semblant avec moi ? demande-t-il enfin, avec une petite voix. Tu n'as jamais rien ressenti ?
Bien sûr que si.
Les souvenirs affluent dans une cacophonie émotionnelle et mon cœur meurtri semble reprendre vie. Je n'ai jamais eu à feindre la force et la justesse de ce que je ressentais… Non, de ce que je ressens pour lui. J'ai même essayé de lutter, en vain.
- Si, j'avoue. Bien sûr que si. Tout ce que tu penses éprouver, je l'ai toujours ressenti en mille fois plus fort.
Le silence s’étire à nouveau, uniquement troublé par le souffle du vent. Ce calme, si caractéristiques de nos interactions, est étrangement apaisant. Il ne parvient cependant pas à alléger totalement ma conscience et les battements de mon cœur.
- On a vraiment pas commencé sur des bases saines, toi et moi, dit-il, me tirant de mes pensées. J'aurais dû t'écouter.
Mon estomac se tord. Le moment que je redoutais arrive : c'est là qu'il va partir, qu'il va m'annoncer que c'est trop. Je me recroqueville, prête à encaisser.
- J'aurais dû accepter que tu apprennes à me connaître dès le début. Mais je n'étais pas prêt. Ni toi. Au final, on ne se connaît toujours pas. Ni l'un, ni l'autre. Ni même nous-mêmes.
Un frisson me traverse jusqu’au plus profond de mon âme. Il a raison. Notre histoire est bâtie sur des impostures, des failles béantes que nous avons refusé de voir. J'ai passé ma vie à feindre des émotions. Lui, a passé la sienne à les refouler. Comment aurions-nous pu construire quelque chose avec des fondations aussi instables ?
- Je vais aller pointer à l’aile de désintox, risque-t-il avec un petit sourire dans la voix. Je vais surement passer un moment ici… Peut-être qu'on peut en profiter pour s'apprendre ensemble ?
Je me redresse et le regarde à nouveau. Je le vois toujours, mais d’une façon plus nette : je ne vois pas l’idée que je me faisais de lui, je le vois tout entier, en larmes, brisé et d’autant plus fort. J’ai toujours perçu une lumière en lui, et je réalise à présent qu’elle est authentique. Elle existe, aujourd’hui encore, malgré l’alcool, malgré ses ombres, ses mensonges et ses épreuves.
Je me demande ce que lui voit de moi aujourd'hui, sans la chaleur, l'espièglerie et l'émerveillement affiché. Un doute salvateur m'envahit. Puisque sa lumière est réelle, se pourrait-il qu’il y ait, chez moi aussi, une part de vraie dans ce que je projetais ? Au-delà de mes sentiments pour lui, dans ce chaos de faux-semblants et d’illusions, existe-t-il quelque chose que je n'ai pas feint ?
Si je lui laisse l’occasion de me découvrir, s’il prend le risque d’abandonner son masque, nous reste-t-il une chance de créer quelque chose de vrai ?
- Même avec mon vrai visage ? je souffle.
- Surtout avec ton vrai visage. Si tu es prête à accepter le mien.
Il me regarde toujours, ancré dans cet instant, sans une once d'hésitation. Comme s'il ne percevait pas le puzzle dont les pièces ont été façonnées pour donner l'illusion d'une image cohérente, comme s’il voyait au-delà de la faille immense qui me compose.
Ses yeux ne sont pas emplis de pitié, mais de compassion — une chaleur qui n’apaise rien, mais qui reconnaît ce que je traverse. Il ne lâche pas mes mains, mais au contraire, les porte à ses lèvres, avec une lenteur presque solennelle, et y dépose un baiser. Un frisson me traverse, pas seulement son contact, mais aussi ce que ce geste signifie. Il ne me repousse pas, il ne fuit pas. Il est toujours là.
- On peut s’en sortir, Maud, assure-t-il d’une voix douce, mais résolue.
Il est toujours là parce qu’il ne sait pas combien je lui ai menti.
Le silence qui s’étire me donne le vertige.
Est-ce que je peux vraiment le laisser me voir ? Est-ce que j’en ai seulement envie ? Et si cet aveu était celui de trop ? Si je le laisse dans l’ignorance, il restera peut-être.
Ses yeux ne me lâchent pas. Je déglutis difficilement.
Non. Je veux qu’il reste pour moi. Pas pour celle que je projette.
Il m’a fait confiance en me disant qu’il est alcoolique. Il m’a offert une vérité que personne d’autre ne connaissait. Notre potentielle relation future ne peut naître que si nous sommes sur un pied d’égalité. Je lui dois la vérité.
Consciente du saut dans le vide que je m'apprête à faire, je me mords les lèvres, muselière dérisoire.
- Madeleine, je souffle pourtant. Mon vrai nom, c’est Madeleine. Je n’ai jamais dit ça non plus à personne. Même pas à Ben.
Mon cœur cogne si fort que j’en ai mal. Je me tends, prête à encaisser, prête à voir son expression changer, prête à le voir se reculer, ou s’énerver. Je retiens mon souffle, mais il ne dit rien. Le silence s’installe, mais ce n’est pas un silence glacial. Il m’observe, comme s’il pesait chaque mot, comme s’il devinait à quel point ça m’a coûté. Ce n’est pas la réaction à laquelle je m’attendais, ce brusque recul que j’ai tant de fois vécu.
- Madeleine…, murmure-t-il.
Ce prénom, c’est celui d’une petite fille qui a supplié qu’on la croie, qui a cherché un refuge qu’elle n’a jamais trouvé. C’est la douleur, l’abandon, le rejet. L’entendre dans sa bouche, la douceur de sa voix se superposant à mes souvenirs, me fait l’effet de boire du vinaigre.
- Je préfère Maud, confesse-t-il alors. Ça correspond parfaitement à la femme que je vois en toi. Une personne altruiste, forte, courageuse, d’une volonté de fer, qui suit son instinct, qui ressent tout trop fort et qui assume. Tout ça, c’est toi.
Un choc électrique me traverse. Ce qu’il vient de dire… C’est exactement ce que j’ai fait pour lui lors de notre discussion à la plage quand je lui ai avoué l’origine de son surnom. Je le fixe, bouleversée par la vérité qu’il m’impose.
Je suis forte : j’ai vécu des horreurs, mais je suis toujours là. Je n’ai jamais cédé à la facilité d’en finir, je me suis battue pour rester entourée. Mes motivations n’étaient pas louables, mais j’ai fait ce que je devais faire pour survivre.
Je suis courageuse : j’accepte de revivre mes traumatismes, j’accepte de demander de l’aide et de la recevoir.
Je suis une bonne personne. Je ne cherchais à attirer personne en me montrant bienveillante et altruiste. Je l’ai fait parce que c’est ce qui me paraît juste. Il existe au moins une part de lumière qui m’appartient.
Une ébauche de sourire naît sur mes lèvres, timide, fragile, mais sincère.
- Apparemment. Je préfère Maud aussi.
Ses yeux me couvent quand il m’ouvre à nouveau les bras. Je me colle contre lui, chaque battement de son cœur me rappelle que je suis à ma place. Un silence tendre nous enveloppe, le monde semble s’être remis en marche.
Il se tortille soudain, sans me laisser m’écarter et sort son téléphone. Je distingue la voix étouffée de Thomas. Mais surtout, je perçois la gravité de ce qui est en train de se passer et les efforts de Zed rester maître de lui. Lorsqu’il raccroche, il se penche vers moi. Ses yeux croisent les miens, et je lis une vulnérabilité contenue, une confiance en moi pour le préserver de lui-même.
- Thomas va m’emmener. Mais… Tu peux… rester avec moi jusqu’à ce qu’il soit là ?
Je hoche la tête.
Oui. Bien sûr. Je reste. Toujours.
Il me descend de ses genoux et cette fois, c’est lui qui s’appuie contre moi. Ma tempe sur son épaule, sa tête sur la mienne.
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