Chapitre 42
J’ignore combien de temps nous restons collé l’un contre l’autre. Chaque respiration, chaque battement de cœur me traverse comme une onde, rafistolant mon cœur. Je ne veux ni penser, ni analyser. Mon esprit est trop occupé à respirer, à sentir le poids de Zed contre moi, à me convaincre que tout ça est réel, que ma peine appartient au passé.
Zed remue et j’aperçois Thomas qui s’approche. Je me redresse aussitôt, comme si la réalité venait de me rappeler à l’ordre. Je perçois sa confusion, son effort pour ne rien laisser paraître. Il regarde Zed, puis moi, comme s’il cherchait une clé de lecture qui lui échappe. Cette perplexité n'entame pas son enthousiasme naturel :
- Salut Maud ! Tu vas bien ?
- Ça va.
Je prononce les mots - la formulation sociale, les paroles lambda -, réalisant que pour la première fois depuis longtemps, ils sont vrais.
Il hoche la tête, d’un air entendu, puis il regarde Zed, toujours assis par terre. Après un long soupir, celui-ci se poste debout à mes côtés. Je remarque la tension dans sa voix, le tremblement léger de ses mains quand il demande à Thomas de l’emmener dans l’aile de désintoxication; mais aussi le mouvement presque imperceptible de recul qu’il a à cette évocation. Tout le monde tombe des nues. De tout ce qu’il cachait derrière son masque, son addiction est ce que Zed dissimulait le mieux.
Je perçois l’urgence, la fragilité, le mélange de honte et de peur dans sa posture quand il se tourne à nouveau vers moi. Sa main glisse sur ma joue. Un geste lent, contenu. Il replace une mèche qui n’a jamais vraiment bougé. Puis il encadre mon visage.
La chaleur de sa main, la douceur de son geste, me font fondre un peu de cette tension que je traîne depuis sa déclaration. Je comprends qu’il a besoin de moi, exactement comme je ressens ce besoin pour lui.
Je reste immobile, les yeux levés vers lui. Il ne m’embrasse pas. Et c’est peut-être ça, le plus fort. À la place, il me serre contre lui. Je me fonds dans cette étreinte, dans sa poitrine, dans son odeur, dans sa présence. Tout est là. Rétabli. Non, intact, parce que le lien n’a jamais été rompu. Le reste peut attendre.
Ses bras se crispent en me relâchant, ses mains toujours de chaque côté de mon visage. Il m’attire à lui, une seconde fois, la chaleur de ses lèvres se pose contre mon front. Mon ventre se serre. J’ai envie de lever la tête, de le retenir, de lui dire que ça ne suffira pas — que rien ne suffira vraiment. Mais nous venons de nous livrer, nous avons nos propres combats à mener. La peine appartient au passé, nos retrouvailles au futur.
Quand il s’écarte enfin, je garde les yeux fermés une seconde de plus. Juste une. Pour prolonger l’illusion qu’il est encore tout contre moi, que ce moment n’est pas en train de basculer dans l’irréversible. Puis je les ouvre.
Nos regards se croisent. Je lis dans ses yeux, dans son souffle, la peur et l’espoir mêlés. Il ne veut pas me laisser. L’échec le paralyse. Mon jugement aussi, sans doute. Mes mains trouvent les siennes.
Oui. Tu prends la bonne décision. Vas-y. Je serai là quand tu sortiras.
Après une ultime caresse, ses doigts quittent mes joues. Il retire son anneau et le dépose au creux de ma paume. Un frisson me parcourt. Avant que je puisse réagir, sa main recouvre la mienne et il ferme doucement mes doigts autour de l’objet. Je sens chaque aspérité, la froideur métallique. Et quand il embrasse mes jointures, je sens tout le sérieux de ce geste, tout le respect et la confiance qu’il me donne. Je retiens mes larmes, mais mon souffle se bloque un instant. Cet anneau, c’est son dernier artifice. Il l’a abandonné, il me l’a confié.
Il reporte son attention sur Thomas :
- Okay. Allons-y.
Et il avance, s’éloigne pas à pas. Chacun semble peser des tonnes, lui demander un effort surhumain. Pourtant, il continue, déterminé, inflexible. Chaque mètre m’attrape le cœur, résonne dans mon corps. Je sais que la partie la plus difficile n’est pas la mienne à gérer, qu’il ne me regarde plus pour ne pas flancher. Alors, je reste debout, immobile, les yeux fixés sur son dos, gravant l’image de sa détermination et de sa force qui disparaît à l’angle du bâtiment. Les minutes s’égrènent. Mes doigts serrent l’anneau, petite ancre fragile de ce que je viens de perdre, ou plutôt de ce que j’ai eu la chance de retrouver, même un instant.
Mon téléphone vibre soudain dans ma poche, me faisant sursauter.
Nate : Je suis là. Où es-tu ?
Je sens un frisson parcourir mon dos. Le choix de Zed agit comme un miroir brutal, exposant une évidence que je n’ai jamais eu le courage de regarder en face. Avant la thérapie, je vivais à fleur de peau, guidée par mes émotions comme on suit une marée sans jamais chercher à comprendre où elle mène. Je ne prenais pas le temps de penser aux conséquences de mes élans, parce que survivre à ce que je ressentais me semblait déjà demander toute mon énergie.
La thérapie m’a appris à ralentir, à observer ce qui se passe en moi avant de le laisser déborder. Mais pendant longtemps, même là, je suis restée centrée sur ma douleur, sur mes peurs, sur ce que j’avais besoin de réparer pour tenir debout.
Je ne me suis jamais vraiment arrêtée pour regarder ce que tout cela impliquait pour Nate, ce que mon comportement lui demandait d’encaisser, ce que mes silences, mes revirements, mes besoins immédiats lui coûtaient, à lui, jour après jour. Nate n’a jamais demandé à être fort ou stable; je lui ai imposé ce rôle.
Je fixe l’écran. Le métal de l’anneau a imprimé sa forme dans ma peau, fine douleur familière qui me ramène au présent. Je pourrais répondre quelque chose de vague, repousser ce moment, me réfugier dans ce qui existe encore, mais cette fois, je sens que je ne peux plus.
Moi : J’arrive. Je suis dans le parc.
Je range le téléphone et avance, avec cette certitude étrange et vertigineuse : quoi que je dise, après ça, rien ne sera plus tout à fait pareil.
Mon ventre se noue. Jusqu’ici, quelque chose nous liait encore. Pas seulement des démarches ou des habitudes à entretenir, mais une présence douce, attentive, une façon de s’aimer, même quand il n’y avait plus rien à promettre.
Nate n’est plus mon compagnon, mais il reste un pilier, une stabilité à laquelle je me suis accrochée sans toujours m’en rendre compte. Lui rendre sa liberté, c’est accepter qu’il n’ait plus de raison de me porter, qu’il puisse aussi s’éloigner. Pour de bon.
La salle commune est presque vide à cette heure-là – une télévision allumée sans le son, deux fauteuils occupés par des visiteurs qui parlent à voix basse, odeur de thé traîne dans l’air. Rien d’intime, rien de solennel. Juste un lieu de passage, comme eux.
Nate est près de la fenêtre, debout, les mains dans les poches, une chemise en carton sous le bras, le regard perdu dehors. Il se tourne quand il m’aperçoit, esquisse un sourire qui arrive une demi-seconde trop tard.
- Salut.
- Salut.
On s’approche l’un de l’autre, échange une bise. Sa joue est chaude. L’odeur familière de son savon me serre la poitrine plus que je ne l’aurais cru. On se recule aussitôt, comme si on avait franchi une limite invisible. Ce décalage — l’automatisme et le malaise — me frappe pour la première fois.
- Ça va ?
Il hoche la tête. On sait tous les deux que la question est inutile, mais elle nous offre quelques secondes de répit, une illusion de normalité.
- On s’y met ?
Il désigne une table un peu à l’écart. On s’assoit face à face. Il sort les papiers, les pose entre nous, bien droits, comme un objet neutre.
- Voilà. J’ai tout vérifié, le contrat est béton. Il manque plus que ta signature. Je leur retournerai et on sera bon, ajoute-t-il d’une voix si calme qu’elle semble professionnelle.
Je prends le stylo qu’il me tend. Les feuilles bruissent sous mes doigts tandis que je parcours le contrat, par réflexe, ligne après ligne. Comme l’a dit Nate, tout est conforme. Mon nom, déjà écrit partout, m’attend en bas de la page.
Mon ventre se serre. Une partie de moi voudrait retenir le stylo, gagner quelques secondes de plus, repousser ce moment précis où je romps le dernier maillon de notre relation, pas tout à fait certaine d’être prête à m’en passer. J’inspire lentement, profondément.
Pas question de reculer.
La pointe du stylo effleure le papier, avec une sensation de ralenti. Je signe. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque trait est un renoncement définitif. Je tends finalement les papiers. Nate les prend, les glisse dans la chemise sans les regarder et nous nous levons.
- Nate…
Il baisse les yeux vers moi, attentif, présent. Mais il y a quelque chose de plus retenu qu’avant, comme s’il se tenait un pas en arrière alors qu’il est debout juste à côté de moi.
- Je voulais te dire… merci. Pour tout ce que tu as fait. Pour le box, pour l’administratif, pour être venu me voir, pour les messages… Pour tout ce que tu m’as offert. Et aussi… J’ai réalisé que je ne me suis jamais excusée auprès de toi. Pas vraiment.
Il ne dit rien. Son visage reste ouvert, attentif, mais je perçois une tension nouvelle dans sa mâchoire.
- Avant d’arriver ici, je ne pensais qu’à ce dont j’avais besoin pour tenir. Et quand j’ai commencé la thérapie, j’ai continué à ne voir que ce que moi je traversais. Alors je te demande pardon. Pour tout ce que je t’ai pris sans m’en rendre compte. Pour ce que je t’ai fait supporter comme si c’était évident que tu serais là. J’ai été égoïste. Comme si ton affection, ta présence, étaient acquises. Mais… si être là, continuer à me voir, me parler… si tout ça te fait souffrir…
Les mots me brûlent un peu la gorge. Je serre les mains sur mes genoux pour ne pas les tendre vers lui.
- Tu n’as rien à te reprocher si tu as besoin de distance… C’est légitime. Vraiment. Et je veux que tu saches que je le respecterai.
Le silence qui suit est dense, presque palpable. Nate détourne légèrement le regard, fixe un point sur le mur. Quand il parle enfin, sa voix est calme, mais plus grave. Il regarde la chemise, puis moi.
- Et bien… Merci, j’imagine. Je te l’ai déjà dit, mais oui, j’ai besoin d’avancer. Et m’éloigner me paraît être pour le mieux.
Je hoche la tête. J’y étais préparée. En théorie.
- Je comprends.
- Je ne veux pas disparaître, ajoute-t-il, comme pour nuancer aussitôt. Mais je ne peux plus être… comme avant.
Il cherche ses mots, passe une main sur sa nuque.
- Avec toi, j’ai… beaucoup projeté. Je t’ai mise sur un piédestal. Ce qui s’est passé… ça m’a fait réfléchir à ce que je veux. À ce que je peux encore donner sans me perdre.
Il marque une pause.
- J’ai besoin de temps. Surtout si je dois te voir avec mon frère quand tu sortiras.
L'information met plus longtemps que les autres à me parvenir.
Comment est-il au courant ?
- Je sais qu’il t’a écrit, reprend-il. On a… “parlé”, lui et moi. Je n’ai pas changé d’avis.
Il baisse les yeux vers les papiers, les remet bien droits, comme s’il cherchait un appui.
- Je… ce que je t’ai dit à l’époque, je le pensais, souffle-t-il. Si vous pouvez être heureux ensemble, je… je ne m’y opposerai pas.
Son regard revient au mien, plus grave.
- Mais ça va me prendre du temps. D'être... en paix avec ça. D'être content pour vous.
- Nate... Je... Tu n'as pas à te forcer. Personne ne t'en voudrais si tu n'y arrives jamais.
Le silence s’installe entre nous. Un peu trop droits, un peu trop raides, indécis sur le protocole à tenir, aucun de nous n’ose bouger. Finalement, sa main glisse vers la mienne, presse mes doigts, comme pour ancrer le moment, nous épargnant à tous les deux l’embarras d’une bise réflexe déplacée. Je serre un peu à mon tour. Ce contact, bref, contenu, porte tout, dit “au revoir” sans effacer ce qui a compté.
Je pensais que nous avions déjà rompu. Mais ce n’est qu’après, quand sa main n’est plus sur la mienne, que je comprends ce que lui savait déjà. En réalité nous avions seulement cessé d'être un couple. Je lui adresse un sourire que je sais imparfait, mais sincère. Il hoche la tête, et cette fois, il part.
Je reste là quelques secondes après son départ. Rien ne s’effondre. Rien ne se brise. La télévision diffuse toujours ses images muettes. Les autres conversations se poursuivent autour de moi. Une infirmière traverse la salle sans me regarder. C’est presque décevant, à quel point le monde continue de tourner normalement. Je m’attendais à une chute, à un manque immédiat, mais ce qui vient est plus diffus. Je me sens un peu vide, oui, mais d’un vide calme.
En passant devant la baie vitrée, mon regard glisse vers le bâtiment voisin. Celui de la cure. On le distingue à peine derrière les arbres, massif, presque neutre. Je sais que Zed est là-bas. Je me demande comment il vit les premières heures, s’il parle, s’il se tait, s’il a déjà envie de partir – le plus probable – et je souris à cette idée.
Quand j’arrive dans ma chambre, je m’assois sur le lit, à défaut de savoir quoi faire d’autre de mon corps. Et puis je m’allonge, les yeux ouverts. Je pense à Nate. Puis à Zed. Les deux pensées ne se mélangent pas, elles coexistent simplement. Deux chapitres différents d’une même histoire qui continue malgré tout.
Au bout d’un moment, j’attrape mon téléphone et j’appelle Ben. Je lui raconte tout dans l’ordre : la conversation avec Zed, celle avec Nate. Je parle plus posément que je ne l’aurais cru. Je ne dramatise pas. Je ne cherche pas à savoir si j’ai bien fait. J’énonce simplement les faits, et en les énonçant, je prends conscience qu’ils tiennent debout. Il m’écoute, ne désapprouve ni n’approuve rien, mais j’entends les sourires et les moues dans ses intonations.
On parle un peu de ce que je ressens, de ce que ça me fait. Mais c’est avec ma psy, le lendemain, que j’explore le plus mes sentiments.
- Je me sens… triste. Un peu perdue. C’est comme… finir un livre que j’ai aimé, je dis finalement. On referme la dernière page et on sait qu’il n’y aura pas de suite. Ça ne fait pas plaisir, mais ça n’est pas “grave”. Je crois que ce qui me surprend le plus, c’est de ne pas avoir envie de courir derrière lui pour réparer quelque chose. Je l’ai laissé partir.
Je marque une pause, consciente de ce que je m’apprête à admettre.
- Et… je suis un peu fière de moi.
- Vous pouvez. Et pour Zed ?
Le contraste est immédiat. Je me mets en tailleur, joue avec mes pieds.
- C’est différent.
Je fixe un point sur le mur derrière elle.
- Ça me rend… excitée, je finis par admettre. Pas au sens joyeux. Mais comme si tout s’était remis en mouvement. Comme si je voulais comprendre le puzzle, recoller les morceaux, être à la hauteur de ce qu’il m’a confié. Je repasse tout en boucle. La Grèce. Les soirées. Les silences. Les moments où il disparaissait sans explication. Je cherche les indices que j’aurais dû voir.
Je fronce les sourcils.
- Je me demande si j’aurais pu l’aider plus tôt. Comment je peux l’aider maintenant et après. Comment je peux être un pilier dans sa vie, comme il l’est pour moi.
- C’est le rôle que vous voulez avoir l’un pour l’autre ?
La question me coupe net. Je reste silencieuse quelques secondes.
- D’une certaine manière… Je… crois oui… Je ne veux pas être celle qui regarde de loin pendant qu’il traverse ça. Je veux qu’il sache qu’il peut compter sur moi.
Je me redresse un peu, sur la défensive.
- Quand on est en couple, on est censé être là, non ? Ce n’est pas ce que vous m’avez appris ?
Comme à son habitude, elle laisse ma phrase flotter entre nous quelques secondes avant de me répondre.
- Je vous ai dit qu’un partenaire soutient, oui. Être là pour quelqu’un, ce n’est pas forcément porter ce qu’il traverse. Parfois, c’est simplement rester soi pendant qu’il fait son chemin.
- Comment je pourrais être autre chose que moi ?
Un léger silence. Un sourire. Et elle enchaîne :
- Vous parlez d’après. De ce que vous ferez. De la place que vous voulez prendre.
Elle incline la tête.
- Tout ce que vous décrivez suppose que vous quittiez l'hôpital.
Je me raidis. Ce n’est pas la première fois qu’elle évoque ma sortie, mais aujourd’hui, j’ai une vraie raison d’y penser : Zed. Rester pourrait me coûter plus que sortir. Cette pensée est vite rattrapée par le coeur du problème :
- Ce n’est pas si simple. Je ne suis pas encore prête.
- À cause de votre frère ?
Le mot tombe sans dramatisation.
- Oui.
- Donc… L'hôpital est plus qu’un lieu de soin pour vous. C’est un refuge.
Je me mords la joue, triture mes doigts.
- Oui. Ici… Je suis à l’abri.
- Il y a une différence entre se protéger et mettre sa vie entre parenthèses.
Je renverse la tête contre l’assise, fixe le plafond.
Qu’est-ce que je suis censée faire de ça ?
- Je… je sais même pas… Par où commencer. Je n’ai même plus d’adresse où vivre !
- Commencez par réfléchir à ce que vous voulez. A ce qui vous ferait vous sentir en sécurité en dehors de ces murs.
La séance s’achève sur cette réflexion. La phrase trotte dans mon esprit toute la soirée, une bonne partie de la nuit aussi.
J'ai peur de sortir. Est-ce que je veux passer ma vie à avoir peur ? A me cacher ?
Non.
Mais tant qu’Alyx est libre, moi je ne le serai pas.
Le lendemain matin, l’une des infirmières passe la porte pour vérifier mon état et m’informer que le petit déjeuner va être servi. Je la regarde quelques secondes sans parler. Mon cœur cogne trop fort. Mon corps tout entier me paraît glacé quand les mots s’échappent :
- Je veux porter plainte. Est-ce que… Est-ce qu’il y a quelqu’un ici… qui pourrait m’expliquer comment faire ?
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !