Chapitre 43

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 3443 mots

L’audition dure des heures – en tout cas c’est l’impression que ça donne – dans une salle du rez-de-chaussée de l’hôpital.

Je n’aurais pas pu franchir les grilles pour aller ailleurs. Même si on me l’avait demandé. Même si on m’avait juré que c’était sans danger. Il fallait que ça se passe ici, dans cet endroit qui m’oppresse et me protège à la fois, une cage dont je connais les moindres recoins.

La pièce sent le café froid et le papier. J’ai demandé que ma psy soit là. Je ne voulais pas être seule avec eux. Elle s’est assise à mes côtés, un peu en retrait. Sa simple présence stabilise quelque chose en moi.

On me pose les mêmes questions plusieurs fois, avec des mots différents. Ma voix hésite, les mots se coincent à nouveau dans ma gorge, alors je cherche le regard de mon alliée, comme une balise dans le brouillard. En thérapie, raconter avait quelque chose de fragile mais presque souple — les souvenirs pouvaient se déposer, se reformuler, s’interrompre. Ici, chaque détail semble devoir se fixer, se figer dans une version définitive. Je ne suis plus seulement en train d’exposer des faits. J’accuse.

Quand enfin on me tend les feuilles, j’ai la sensation d’avoir passé un examen, pas d’avoir raconté ma vie.

Peut-être parce que le policier a soupiré à chaque hésitation de ma part, ravivant la peur — celle de déranger, d’en faire trop, de ne pas être assez claire pour mériter qu’on m’écoute. J’ai eu envie d’écourter, d’aller plus vite, de simplifier pour lui faciliter la tâche. Mais sa collègue l’a fusillé du regard, ajoutant que s’il me fallait une minute pour trouver le mot exact, je la prendrai. 

Je relis chaque page du dossier, une par une, phrase après phrase, traquant la moindre imprécision. Je fais corriger deux tournures, ajouter une date, reformuler un passage qui me semble trop flou. Je ne signerai rien qui puisse se retourner contre moi, rien qui laisse à quelqu’un la possibilité de tordre mes mots contre ma mémoire.

En les rendant, l'officier m'explique que la procédure prendra du temps, mais que je serai tenue informée de chaque étape.

Avant de partir, elle pose une main délicate sur mon poignet et presse.

- Merci pour votre courage.

Ils nous saluent une dernière fois et prennent congés. Ma psy se tourne vers moi, me demande comment je me sens. Je suis… confuse. Mon ventre ne sait plus où se poser. Tout se mélange en moi -- tristesse, gratitude, peur, fierté.

Je m'attendais à une forme de soulagement, mais non. La liste des embarrats ne fait que commencer.

Appeler mon travail. Expliquer sans tout expliquer. Rester professionnelle.

Théo avait reçu mon arrêt de travail par l'intermédiaire de Nate. Il doit savoir pourquoi j'ai été arrêtée. Pourquoi, je ne reprendrai plus jamais de traduction d'un anonyme. Cette fois, raconter ce qui m'est arrivé est plus facile. Il me présente ses excuses – je ne comprends pas pourquoi, il n'y est pour rien –, me dit qu'il peut témoigner pour moi si je le souhaite, de prendre tout le temps nécessaire.

Le temps… Je n'ai rien d'autre que ça ces derniers jours. Des heures entières à fixer le mur blanc de ma chambre. Des nuits à revoir chaque phrase. À me demander si j’avais oublié quelque chose. Si j’avais mal dit. Si j’avais trop dit. Ou pas assez.

 

Et puis, il y a Zed. Son absence pèse plus que jamais. Il a parlé d’avancer ensemble, alors j’ai voulu lui rendre visite. Impossible pour le moment : pas de contact avec l’extérieur pendant la phase de sevrage aigüe. L’environnement doit rester contrôlé, tout passe par l’équipe médicale. J'ai beau savoir que ça ne durera pas, la frustration me dévore.

Une semaine après son admission, l’infirmière du matin frappe à ma porte et entre avec une expression un peu différente, presque complice : 

- Bonjour. Comment vous sentez-vous ?

- Bien merci. Et vous ?

- Tout va bien. On m’a chargé de vous remettre ça, dit-elle en me tendant une enveloppe.

Je reste un instant sans comprendre, puis je vois mon prénom, écrit d’une main que je reconnaîtrais même les yeux fermés. Mon cœur trébuche. Je prends l’enveloppe avec précaution, m’attendant à ce qu’elle se dissolve entre mes doigts à tout instant.

- Pensez à descendre manger, ajoute-t-elle avant de disparaître.

J’opine et reporte mon attention sur le message. Je tremble d’excitation en arrachant le papier, déplie soigneusement la lettre et puis je lis.

 

Maud,

Je ne sais pas si tu vas lire ça. Je suis même pas censé pouvoir t’écrire. Pas de contact avec l’extérieur. Le psy (l’abruti payé pour me faire parler et me faire croire que ça m’aide…) dit que je dois couper les ponts. Que notre relation est “dangereuse”. Une autre forme de dépendance.

Et pourtant, c’est lui qui m’a demandé d’écrire cette lettre. Va comprendre.

Il dit que mettre les choses sur papier, ça m’obligera à les regarder en face. Ça me donne juste l’impression d’être un gamin qui écrit des lignes en guise de punition.

En plus, je sais même pas ce qu’ils en feront de cette lettre. Peut-être qu’ils te la fileront. Peut-être pas. J’en sais rien.

Tu me manques. Tout est flou ici. Je dors pas. J’ai mal. Partout. 

Ils me forcent à parler. Tout le temps. À des inconnus. À des murs. À moi-même. Mais dès que je parle de toi, ça a l’air de les déranger. Ça me rend dingue. 

Même cette lettre, là, ça me soule. Il paraît que ça fait partie du process… J’ai juste envie de la rouler en boule et de la balancer dans une poubelle. Mais si je le fais, ils diront que je “fuis l’émotion”.

Je pense à toi tout le temps. À la façon dont tu te moques de moi quand je râle. À ton air concentré quand tu lis. C’est débile d’écrire ça. Niais. Ça fait mec accro. Mais tu me manques. J’ai besoin de toi. De nous. Et je peux rien faire.

Bref, je sais pas si et quand j’aurai de tes nouvelles. J’espère que ça va mieux que moi.

Cédric.

 

Je relis plusieurs fois en souriant. C’est comme si je retrouvais l’enfant boudeur qu’il m’a laissé apercevoir le soir de sa cuite en Grèce – candide, un brin capricieux, passionné, touchant.

“J’ai besoin de toi”.

Cette phrase, plus que toutes les autres, me réchauffe. Au milieu de tout ce chaos — les procédures, les silences, les murs blancs — il reste une certitude : j’ai une place. Je ne suis pas en trop. Je suis attendue quelque part. Nécessaire.

Et puis, à force de la relire, elle change de texture.

Il a besoin de moi.

Je bute sur le mot, décortiquant les syllabes et la façon dont elles roulent sur ma langue. Et puis, d’un coup, je me revois avec Nate. J’avais besoin de lui aussi — même quand l’amour s’était effiloché. Parce qu’il me tenait debout. Parce qu’il absorbait mes peurs, mes absences, mes silences. Il ne me soutenait pas vraiment. Il encaissait. Il portait à ma place.

“notre relation est “dangereuse”. Une autre forme de dépendance.“

Zed et moi, ça a toujours été magnétique, intense. Mais là, quelque chose se fissure. Toutes ces années avec mes ex, avec Nate, je disais “J’ai besoin de toi” en appelant ça de l’amour. Je vois aujourd’hui les lourdes chaînes de l’emprise. La responsabilité qui devient toxicité, et… dépendance.

Si je deviens celle dont il a besoin pour tenir, alors je suis à nouveau prisonnière d’une relation. Et lui aussi. 

Je ne veux pas que ça se passe comme ça…

La révélation me laisse un grand froid à la place du cœur que je traîne jusqu’à ma séance du jour. 

La lumière est douce dans le bureau de ma psy. Un halo tiède qui vient de la lampe d’angle. Rien d’aveuglant. Rien d’agressif. J’ai fini par me sentir bien, ici. Ça a pris du temps, mais aujourd’hui, je parle sans avoir à me convaincre d’ouvrir la bouche.

- Zed m’a écrit.

- Oui, j’en ai entendu parler.

Les nouvelles vont vite ici et le lien qui m’unit à Zed n’est un secret pour personne. J’esquisse un sourire, amusée et mal à l’aise à la fois.

- J’aimerais en discuter, si vous êtes d’accord ? 

Je sors le message de ma poche et le lui lis, d’un trait, essayant de garder un ton égal jusqu’au bout. 

- C’est quelque chose, en effet. Qu’est-ce que vous en pensez ? demande-t-elle.

- Il a mal. Je sais que c’est temporaire. Mais je me rappelle aussi que c’est dur.

Ma psy me regarde, attentive, elle sait que je n’ai pas fini. Alors elle attend. 

- Je veux lui répondre. Je crois qu’il a besoin d’entendre quelque chose que je suis capable de dire aujourd’hui. Une vérité qu’on m’a apprise ici. Mais je voulais vous en parler. Je ne veux pas me tromper et lui envoyer quelque chose de faux.

- Qu’est-ce que vous voulez lui dire ?

- Que son psy a raison, je ris. Avoir “besoin” de l’autre. C’est comme ça que je fonctionnais. Me laisser porter par l’amour qu’on m’offrait. Exister dans leur regard et leur attention.

- Vous pensez que votre relation avec lui suit le même schéma ?

- Oui et non. Ça aurait pu. Ça a commencé comme ça. Même avant la Grèce, on passait tout notre temps ensemble. Collés. Une relation vraiment fusionnelle. Trop fusionnelle, même. Quand il m’a rejetée, ça a été horrible. Pire que toutes mes ruptures passées réunies…

Elle plisse les yeux, croise les jambes, acquiesce pour m’encourager à poursuivre.

- Mais je suis arrivée ici. Et je pense que je comprends ce que son psy veut dire. Vouloir quelque chose, s’attacher à quelqu’un c’est naturel.. Mais avoir “besoin”...

Je cherche mes mots, les laisse flotter un instant entre nous.

- … C’est trop. Si ça veut dire “ne pas pouvoir vivre sans cette personne”, ça revient à être une béquille. Ce n’est pas romantique. Et c’est dangereux. Pour les gens comme Zed et moi. Qui ont peur d'être seul avec leurs démons.

Elle hoche la tête, un sourire tranquille aux lèvres.

- Et que faites-vous de cette prise de conscience ?

- Ça me fait mal. Ça me fait chier, pour être très claire.

Je ris, mais ma gorge se serre quand je poursuis :

- J’ai du mal à accepter… qu’il faut qu’on ait notre vie, chacun de notre côté dans un premier temps. Qu’on soit capables d’être l’un sans l’autre… Pour être bien ensemble.

- En effet. Un couple sain, ce n’est pas deux moitiés qui se complètent. C’est deux entités entières qui choisissent de marcher côte à côte.

Je baisse les yeux vers la lettre, inspire lentement avant de reprendre la parole :

- J’ai juste très peur qu’il le prenne comme un rejet ou un abandon. Qu’en apprenant à être l’un sans l’autre, on n’ait plus envie d’être l’un avec l’autre.

Elle ne répond pas tout de suite, laisse ma peur exister dans la pièce, jusqu’à ce qu’elle ait sa propre densité.

- Oui, c’est une possibilité, dit-elle enfin, sans chercher à l’adoucir. Quand on cesse de s’agripper, on découvre parfois qu’on ne tient plus.

Je sens mon estomac se nouer, les yeux fixés sur la lettre, sur l’encre un peu irrégulière de son écriture. Parce que c’est ce que j’ai ressenti en quittant Nate : un lâcher prise.

- Mais ce que vous décrivez, ce n’est pas un désamour. C’est une liberté. Si vous apprenez à vivre sans lui, son absence ne sera plus un gouffre.

Je relève légèrement la tête.

- Un couple ne devrait pas être une perfusion, ajoute-t-elle doucement. Ce devrait être un choix renouvelé. Chaque jour.

Ses mots ne me rassurent pas totalement – ils ne garantissent pas que Zed restera ni même que je surmonterai l’épreuve – mais ils transpirent de vérité. Je ne veux pas être indispensable. Je veux être vue et choisie.

 

Le problème, c’est que les vérités apprises en séance ne suffisent pas toujours à occuper les silences. Dès que je me retrouve seule dans ma chambre, l’absence de Zed se dilate, envahit l’espace, et je dois faire un effort pour ne pas m’y perdre. 

Je repense à sa lettre, à la mienne, à ces mots que j’ai posé noir sur blanc. Est-ce qu’il a compris ? Est-ce qu’il s’est senti rejeté ? Je n’ai aucun moyen de savoir comment mes mots ont atterri. Alors je déplace le centre de gravité. Je me raccroche à quelque chose de concret : ma plainte.

Les jours passent, quasi identiques. Je refais l’audition dans ma tête. Je corrige des phrases qui ne peuvent plus l’être.

Ça devient une obsession : est-ce qu’on va me croire ? Est-ce que mon “courage” aura servi à quelque chose ? Où en est la procédure ? Quand est-ce que j’aurai des nouvelles ?

Et puis, deux semaines plus tard, on me convoque à nouveau dans la petite salle grise, même table, même couple d’agents. Cette fois, c'est la femme qui s'exprime : Alyx est passé devant le juges des libertés dans la matinée. Il est “en détention provisoire”, jusqu’au procès.

"Procès". Ce mot me frappe plus que tout ceux prononcés en amont réunis. Jusqu’ici, tout était administratif, presque abstrait – une plainte, un dossier, des auditions. Là, soudain, ça prend une forme – une date à venir, une audience, des spectateurs peut-être.

La culpabilité monte d’un coup, insensée, insoutenable. J’ai transgressé la règle d’or – “Alyx est roi, Alyx a toujours raison, Alyx est intouchable” – et je m’attends à un retour de baton. Il me faut quelques secondes pour comprendre que rien ne va tomber, que personne ne va me punir.

Et alors seulement, l’information me percute : il ne peut plus m’atteindre. Il ne peut plus surgir à l’improviste. Cette fois, c'est lui qui est piégé entre quatre murs. Ce renversement me donne presque le vertige. Tout va s'accélérer, des décisions qui ne sont pas entre mes mains, mais il en reste une qui est en mon pouvoir.

Le lendemain, je m’assieds face à ma psy.

- Alors, comment vous vous sentez aujourd'hui ?

- Ça va. Si vous êtes d'accord… J'aimerais qu'on parle de ma sortie. Et… de Zed. Encore…

Les mots tombent sans trembler.

- Je suis prête. À quitter l'hôpital… Mais… Si je sors, je dois prévenir Zed. Moi. Pas un intermédiaire. Je lui avais dit que je serai là et les choses ont évolué autrement. Je ne sais pas comment il a pris ma lettre. Je n’ai aucun moyen de savoir si j’ai été juste… ou brutale.

Ma psy reste un instant silencieuse, choisit ses mots.

- Je ne peux évidemment pas vous parler en détail de ce qui se passe de son côté, précise-t-elle. Mais je peux vous dire une chose : la réception de votre lettre ne l’a pas fait régresser. Au contraire.

- Ça a été utile ?

Il y a quelque chose qui se détend en moi. Pas un soulagement complet, mais un appui.

- Disons qu’il a entendu ce que vous avez transmis. À son rythme.

Je hoche la tête, absorbe l’information.

- Raison de plus pour qu’on se voie, je murmure. Pas pour annuler ce que j’ai écrit. Mais pour faire le lien. Un pont entre l’avant et l’après. Sinon la relation restera en suspens. Et ça va nous tirer en arrière.

- Je peux me rapprocher de l’équipe qui le suit. Si une rencontre est jugée pertinente, et s’il y consent, nous verrons dans quelles conditions elle peut avoir lieu. Je vous tiendrai informée.

Ni une autorisation, ni un refus. Une possibilité encadrée, conditionnelle, raisonnable et, étrangement, ça me suffit.

- Et… En dehors de cette rencontre éventuelle, comment imaginez-vous la suite ?

- Vous voulez dire… nous ?

Je prends le temps de réfléchir avant de répondre. Quitter l’hôpital, ce n’est pas seulement partir d’un lieu. C’est renoncer à un rythme, à une structure qui m’a tenue quand je n’arrivais plus à me tenir seule. Ici, mes journées étaient balisées. Mes émotions contenues. Dehors, il n’y aura plus cette surveillance bienveillante, ces rendez-vous quotidiens qui empêchent mes pensées de tourner en boucle.

- Je ne veux pas arrêter, je finis par dire. Pas d’un coup.

Elle hoche la tête, et je comprends que c’est ce qu’elle espérait entendre.

Nous parlons alors du suivi. Deux séances par semaine au début. Puis on espacera. L’idée n’est pas que je m’accroche à ce bureau comme à une bouée, mais plutôt que je puisse apprendre à nager en sachant qu’il reste une rive accessible.

Je lui avoue que j’ai peur que tout ce que j’ai compris ici se dilue une fois dehors, que les certitudes deviennent poreuses, que la solitude réactive des réflexes anciens.

- C’est normal, dit-elle. C’est pour ça que votre suivi est important.

En quittant le bureau, j’ai la tête qui tourne, mais dans le bon sens. J’avance. Il me reste à organiser la suite, préparer “l’après”, et pour ça j’ai besoin de Ben.

A 14h30 précise, il me retrouve dans le parc, sur notre banc habituel. Quand il me demande les nouvelles du jour, je lui raconte qu’Alyx est en prison, au moins jusqu’au procès.

- Wow… Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?

- Je vais… quitter l'hôpital, je suppose. Je suis désolée de te demander ça mais… Est-ce que… Tu serais d'accord pour m'héberger ?

- Maud ! Bien sûr que tu viens à la maison ! C'était évident pour moi. Je ne comprends même pas que tu te sois posée la question.

Il me regarde avec une moue réprobatrice un peu tendre et toque trois fois sur mon front.

- Je serai toujours là pour toi. Rentre-toi ça dans le crâne.

- Merci. J'ai… aussi besoin de toi pour autre chose.

Je poursuis, avant que le courage ne me quitte :

- Je voudrais que ta sœur me représente.

Je lui fais confiance. Pas parce qu’elle est brillante — même si elle l’est — mais parce qu’elle me connaît. Elle ne me verra pas comme un dossier de plus.

- Bien sûr. Je l’appelle dès que…

- Non. Donne-moi son numéro. Je veux l’appeler, moi. S'il te plaît.

Je n’ai même pas le temps de réfléchir qu’il me prend dans ses bras.

- Je suis fier de toi.

Sa voix est calme, mais chargée d’émotion, d’une évidence qui me remue un peu trop. Quand il me relâche, il me présente le numéro à même son répertoire que je note dans mon propre téléphone. 

Quand Ben s’éloigne, je reste encore quelques minutes sur le banc, à fixer le téléphone posé dans ma paume. J’avais prévu de l’appeler demain, mais plus j’y pense, plus l’idée de temporiser me paraît impossible. Alors je compose le numéro.

Sa voix me surprend d’abord — plus grave que dans mon souvenir, plus posée. Il y a un flottement, les premières phrases un peu maladroites des gens qui ne se sont pas parlé depuis des années. Puis la distance se réduit sans effort. Elle me demande comment je vais, ce que je deviens depuis l’enterrement de sa mère. Je lui raconte tout : les abus, la dépression, la plainte, la détention provisoire, le procès à venir… et que je n’imagine personne d’autre qu’elle pour me représenter. 

Après un silence de quelques secondes qui me semble durer une éternité, elle accepte. Elle sera là pour moi. Nous convenons d’un rendez-vous la semaine suivante pour faire le point et examiner le dossier ensemble. En raccrochant, je constate que je tremble, mon cœur bat un peu trop vite, mais je ne ressens aucune peur. Tout va se résoudre. J’en suis certaine.

Le lendemain, ma psy m’informe que Zed a accepté de me voir et que la rencontre a été validée par l’équipe qui le suit. Elle aura lieu avant ma sortie officielle, dans un cadre défini, avec des règles claires : surveillance étroite, pas d’effusion, aucune intimité, interruption possible à tout moment par le personnel médical.

Un poids se soulève de ma poitrine : il n’est pas en colère, il ne m’en veut pas. Pourtant, une part de moi retient son souffle : l’annonce de mon départ pourrait tout faire vaciller.

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