Chapitre 47
Je traîne les pieds en montant les quelques marches qui mènent au cabinet de mon avocate, sans savoir si c’est dû à l’ambiance de ces quatre derniers jours avec Ameth ou à l’angoisse des démarches judiciaires.
Il faut dire que le mail que j’ai reçu hier était… cryptique.
Bonjour Maud,
J’espère que tu vas bien. Le dossier avance bien, très bien même. Au cours de mes recherches de documents, je suis tombée sur une information qu’il me paraît essentielle de te partager.
Est-ce que tu serais disponible pour un rendez-vous rapide demain, vers 16h ? Ce serait l’occasion d’en discuter et aussi de t’expliquer où on en est sur ton dossier.
Bien à toi,
Caroline.
J’ai relu ce message plusieurs fois, en essayant de lui donner un sens plus simple, plus banal, quelque chose qui m’épargnerait l’idée qu’il puisse contenir autre chose qu’une étape administrative de plus. Sans succès.
Voilà pourquoi je sonne à l’interphone, entre, me présente à l’accueil et puis m’installe dans la salle d’attente.
Dès qu’elle me voit, mon avocate m’invite à la suivre dans son bureau.
- Salut Maud. C’est bien que tu aies pu venir.
Sa voix est stable, rassurante, mais pas molle. Elle ne fait pas semblant que ce qu’on va dire aujourd’hui est léger. Je hoche la tête, réaligne les chaises faces à son bureau avant de m'asseoir, juste pour gagner du temps.
- Ça a avancé ? je demande malgré tout.
Je déteste la manière dont ma voix trahit cette chose entre la peur et l’espoir, cette attente un peu idiote de quelqu’un qui voudrait que la justice fonctionne comme une ligne droite.
Elle m’observe une seconde avant de répondre, pesant le niveau de vérité que je peux encaisser.
- Oui. On a reçu plusieurs éléments complémentaires. Et… je ne me voyais pas te transmettre les éléments par mail ou par téléphone.
Elle n’ouvre pas le dossier tout de suite, ce qui, en soi, est déjà une mauvaise nouvelle, parce que Caroline n’est pas du genre à ménager le suspense sans raison.
Elle a plutôt cette manière très chirurgicale d’organiser les informations, comme si chaque vérité devait arriver dans un ordre précis pour éviter de faire trop de dégâts d’un seul coup.
- De bonnes nouvelles ! précise-t-elle. J’ai avancé sur la piste que tu m’as donnée. On a retrouvé ton oncle. Et…
Caroline hésite une fraction de seconde, secoue la tête, un petit tic quand elle est agacée ou incrédule.
- Disons qu’il n’a pas eu besoin d’être convaincu, conclut-elle. Quand je lui ai expliqué les raisons de mon appel, il a fondu en larmes.
Je baisse les yeux, coupable, encore.
- Maud, c’est une très bonne chose. Tu ne te rends pas compte… Tu as un témoin. Qui ne demande qu’à témoigner. Qui meurt d’envie de te parler.
Impossible…
- Il t’a dit quoi exactement ?
- Il a été témoin de comportements d’Alyx envers toi, reprend-elle plus lentement. Des comportements qu’il a essayé de signaler à ta mère à l’époque. Elle n’a pas donné suite, il a insisté et…
- Elle a raconté sa version des faits et l'a fait exclure de la famille. Encore ! Ça n’en finira jamais.
Je cache mon visage dans mes mains, d’impuissance, de tristesse, de rancoeur.
Pourquoi ? Pourquoi ?
- Maud, écoute-moi. C’est très important.
Je m’essuie les yeux, relève la tête.
- Il peut aussi témoigner que tu étais traitée différemment AVANT l’accident de Clara. C’est solide ça !
- Je ne comprends pas… Ce n’est pas ça… le déclencheur… ?
Elle soupire, déglutit :
- Comme tu le sais, on m’a demandé beaucoup de documents officiels pour lancer la procédure de plainte.
Cette fois, elle ouvre le dossier. Sur mes genoux, mes mains se mettent à trembler. Je reconnais ce timbre de voix, cette crispation dans ses sourcils et la raideur dans ses gestes trop sages, trop chorégraphiés pour être honnêtes.
- Il y avait des incohérences entre les documents que tu m’as transmis et quelque chose qu’il a mentionné par rapport à ta naissance.
Je fronce légèrement les sourcils, non pas parce que je ne comprends pas, mais parce que mon cerveau refuse encore de donner un sens à quelque chose qui, s’il en avait un, changerait trop de choses d’un coup.
- Comment ça ?
- J’ai vérifié ta filiation, au-delà de ton simple acte de naissance. Dans le livret de famille, on a retrouvé une trace d’une grossesse multiple.
- Multiple ? je répète, comme si le mot n’avait pas encore trouvé sa place dans mon vocabulaire.
Elle ne me lâche pas des yeux, acquiesce en silence. L’espace d’une minute, aucune de nous ne parle. Seuls persistent les cliquetis des talons aiguilles dans le couloir derrière la porte close, les sonneries stridentes des téléphones dans les bureaux avoisinants, les “bips” insistant des notifications sur son portable.
Elle finit par prendre une grande inspiration, me regarde – pas comme mon avocate, mais comme la soeur de mon meilleur ami, comme la présence bienveillante dans l’ombre, qui m’a vue grandir toutes ces années – et je sais d’avance que ses mots ne vont pas me plaire.
- Tu avais un jumeau.
Le mot tombe sans fracas, mais il ouvre quelque chose. Je ne bouge pas. Je crois même que j’ai oublié de reprendre mon souffle.
Je cligne des yeux, une fois. Deux fois. Comme si le monde devait se réajuster autour de cette donnée nouvelle, comme si les murs eux-mêmes bougeaient pour faire de la place à cette présence qui n’a jamais été là.
- J’avais ?
Caroline grimace, aussi douce que possible :
- Oui. Il est décédé… Autour de 8 mois.
Huit mois.
Huit mois pendant lesquels je n’étais pas seule.
Je ferme les yeux, comme si quelque chose allait remonter — une sensation, une image, un fragment, n’importe quoi qui viendrait prouver que ce lien a existé ailleurs que sur une ligne froide d’un livret de famille — mais il n’y a rien. Rien de concret. Rien de saisissable.
Et pourtant… Il y a comme un écho. Une impression diffuse, presque ridicule, que je n’ai jamais été entièrement seule, que quelque chose — ou quelqu’un — a occupé cet espace en moi bien avant que je sache mettre des mots sur le manque.
Est-ce que c’est réel ? Ou est-ce que je suis en train d’inventer, de reconstruire à partir d’un vide qu’on vient seulement de me révéler ?
Quelque part, dans le monde réel, j’entends encore la voix de Caroline, rassurante, confiante.
Je ne sais pas exactement comment le rendez-vous se clôture, ni comment je remercie Caroline. Je crois que ma voix sort, quelque part entre mes dents serrées et ma gorge trop pleine. Je crois que je dis que je vais réfléchir. Ou peut-être que je ne dis rien du tout. Tout se mélange déjà.
Je me souviens seulement de sa main qui se tend, hésitante, comme si elle voulait me retenir une seconde de plus, mais je suis déjà ailleurs.
Dans le couloir, les bruits sont trop forts. Les talons, les voix étouffées derrière les portes, le froissement des papiers. Tout me traverse sans s’accrocher.
J’avance. Automatique. Mon corps sait encore faire semblant d’aller quelque part. Dans l’ascenseur, je me retrouve face à mon reflet. Je ne le reconnais pas tout de suite. Les yeux ouverts trop grands. Le visage figé. Une immobilité étrange, presque absente.
Je sors dans la rue. La respiration trop rapide. Trop courte. Mon cœur tape plus fort, comme s’il voulait sortir de moi. J’avance sans but. Les mots tournent en boucle dans ma tête.
J’avais un jumeau. Je l’ai perdu.
Le vrombissement des voitures, les klaxons au loin, la cloche d’une école…
Et puis au bout d’un moment, les mots changent. Je ne l’ai pas perdu.
Ils me l’ont enlevé. Ils m’en ont privé.
Ils l’ont caché, comme un vulgaire bibelot cassé. Rien de plus qu’une ligne sur leur putain de livret de famille. Oublié – non effacé ! – comme s’il n’avait jamais existé.
Comment ont-ils pu me cacher cette part de moi ? Comment ont-ils pu me laisser grandir avec ce trou dans mon histoire ? C’est à cause d’eux que je me sens incomplète. C’est à cause d’eux que je cherche désespérément à combler ce gouffre sans fond ?
Et puis, petit à petit, les pièces de ce puzzle macabre s'assemblent avec cette tragédie en son centre. Mon frère mort. Alyx propulsé au rang de fils prodige. Et moi reléguée à celui de rappel ambulant.
Tout est arrivé à cause de ça ? J’ai enduré toutes ces années de souffrance parce qu’elle n’a pas eu le courage de se faire suivre ? D’affronter sa peine !
Je sens comme une chaleur dans ma poitrine. Et pour la première fois, je sens combien mes mains sont glacées. Comme si tout mon sang les avait déserté. Je ressens chaque pulsation de mon cœur comme un coup de marteau. L’adrénaline me fait trembler. Me remonte dans la gorge, comme si je voulais la vomir.
Je n’ai jamais ressenti une rage pareille. Elle irradie par tous les pores de ma peau. La haine m’emplit d’un sentiment de toute puissance, comme si je pouvais tout détruire par la seule force de l’émotion.
Il n’aurait suffi que d’un mot, d’un geste pour que tout cesse. Et elle ne l’a jamais fait ! Et mon père. Cet enculé n’a pas levé le petit doigt. Fait semblant de m’écouter pour mieux me laisser me démerder. Alyx m’a peut-être torturée, mais mes parents lui ont déroulé le tapis rouge.
Ce qu’il reste de la petite fille apeurée en moi tente une dernière fois de trouver des excuses - “C’était son seul fils restant.”; “Elle ne voulait pas briser sa famille.” - et la survivante en moi prend définitivement les rênes.
Elle n’en a rien eu à foutre de me briser moi ! La salope m’a livré en pâture à son démon de progéniture. MAIS MOI AUSSI J'ÉTAIS SA SEULE FILLE RESTANTE !!!
Et pourquoi Alyx serait-il le seul puni ? Ils ont empoisonné mon esprit, me laissant croire que je ne méritais pas mieux, que tout était de ma faute.
J’ai lancé la machine en portant plainte contre Alyx, hors de question de m’arrêter maintenant. Je leur ferai payer. Je les ferai tous tomber. J’ai tous les SMS, les enregistrements de chacune de nos conversations téléphoniques.
Tu ne veux pas briser ta “famille”, conserver ta petite réputation... Regarde-moi la réduire en cendres ! Je suis forte, je me suis relevée de ce que vous m’avez fait subir. Toi, Sophie, tu es faible ! Jamais tu ne te t’en remettras !
Tout en moi menace de déborder. Je n’arrive pas à contenir ce que je ressens. Je veux m’effondrer à même le sol, comme Zed l’autre jour.
Zed…
Son nom s’impose comme une évidence. Je déverrouille mon téléphone, les doigts tremblant du trop plein. A la deuxième sonnerie, sa voix m’accueille :
- Allô ?
- Zed…
Ma voix casse immédiatement. Je déglutis, mais ça ne passe pas.
- Ça va ?
- … Non.
Je n’arrive pas à aller plus loin tout de suite. Ma gorge se bloque. Mes doigts se crispent autour du téléphone.
- Tu es où ? demande-t-il, plus sec, urgent.
- Dans la rue. Je rentre chez moi. Tu peux venir me retrouver ?
- Ouais. Donne-moi l’adresse.
Je donne les informations, dans un flou émotionnel total.
- J’arrive.
- Merci.
Je raccroche la première, déterminée à rejoindre mon duplex aussi vite que possible, consciente que la perspective de le voir, de lui parler est la seule chose qui me tienne encore debout.
Le trajet retour me paraît plus long que d’habitude, ou peut-être que c’est moi qui ralentis. Mon corps et mon esprit mènent leur propre bataille entre avancer et s’écrouler. J’avance en fixant le sol, comptant chacun de mes pas, de un à huit, dans une boucle infinie.
A quelques mètres de mon appartement, je sens le picotement dans ma nuque. Je lève la tête et il est là. Tout son corps est raide. Nos regards se croisent. Le sien est plein d’une attention tendue qui me transperce. Il se met à courir vers moi.
A nouveau, ça menace de déborder. Une pression derrière mes yeux, dans ma poitrine, ma gorge – tout cherche une sortie en même temps sans trouver laquelle choisir. Je dirige mon énergie ailleurs, reprends ma marche, grimpe les escaliers et l’attends.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il arrivé à ma hauteur.
La question reste en suspens, et avec elle tout ce que je pourrais dire, tout ce que je devrais dire, tout ce qui pousse déjà contre ma gorge sans réussir à passer.
Je ne peux pas. Pas ici, dans la lumière, dans la vraie vie.
Je secoue la tête. Un mouvement bref, presque sec, mais qui me coûte plus que je ne veux l’admettre. Mes doigts trouvent les clés par automatisme, les glissent dans la serrure, ratent une première fois, réessayent. J’entends sa présence, son attention derrière moi.
L’appartement dont je n’ouvre jamais tout à fait les volets m'engloutit dans son ombre, dans son calme, presque irréel comparé au vacarme qui cogne encore sous ma peau. Je laisse mon sac tomber sans regarder où. Le bruit est sourd, étouffé, comme tout le reste. Je retire mes chaussures sans m’en souvenir vraiment.
Zed reste dans l’entrée, maladroit, inquiet. Son regard scanne la pièce. Je sais ce qu’il voit : les cartons, partout, le vide, le noir. Tout ici est aux antipodes de ce qu’il connaît de moi.
- Désolée pour…
Je m’interromps, ne sachant pas comment finir. Désolée pour le désordre ? Mon incompétence à vivre seule ? Rien ne me paraît juste, alors je me tais.
Je traverse le salon sans réfléchir et m’assois, presque mécaniquement. Le canapé s’enfonce sous mon poids, familier, rassurant — et pourtant ça ne suffit pas.
Mes mains montent à mon visage presque malgré moi. Mes paumes écrasées contre mes yeux, j’essaie de me convaincre que je peux contenir mes émotions en me tenant, en me serrant, en me maintenant en place.
Ça ne marche pas. Évidemment que ça ne marche pas.
Je laisse retomber mes mains, d’un coup et je me redresse dans le même mouvement, une inspiration trop profonde, trop heurtée, qui accroche au passage tout ce qui reste coincé dans ma gorge.
- Je vais en parler en séance, mais je voulais… en parler avant. À personne d’autre que toi.
- Qu’est-ce qui se passe ? répète-t-il.
Je déglutis tant bien que mal et essaie de calmer les tremblements qui contaminent jusqu’à mes doigts. Il pose ses mains sur les miennes, comme une couverture, une armure, une ancre.
- J’ai appris… avec le procès… Je… J’avais un frère. Un autre, je veux dire. Un jumeau.
Le mot reste suspendu entre nous, étrange, illégitime.
- Je m’en rappelle même pas. Il est mort quand on était encore tout petit. Huit mois… C’est pour ça qu’il n’y a pas de photo de moi bébé. Pour cacher la vérité…
Les images qui n’existent pas essaient quand même de se former — un visage, une présence, quelque chose — mais il n’y a rien à saisir, rien à retenir. Juste cette idée qui s’impose et qui refuse de repartir. Les mots s’étranglent dans ma gorge. Je force le passage :
- Je crois… que c’est pour ça que je “cherche” un lien. Un double. Un miroir.
- Maud… Je suis désolé. Comment tu te sens ?
Un rire nerveux m’échappe, témoin de ma stupeur, du choc et de la hargne que je n’ai toujours pas digéré.
- Pas très bien, j’avoue. C’est bizarre… Ça me fait mal et du bien, de savoir… de comprendre pourquoi je me sens si incomplète.
Ses yeux brillent, mais il ne dit rien tout de suite, se contentant de presser mes doigts entre les siens. Quand sa voix sort enfin, elle est basse, pleine d’une tendresse qui m’achève :
- Si ça peut aider, tu m’as toujours, moi. Je me doute que c’est pas pareil, mais tu sais que je suis là pour toi. Toujours.
- Ça aide. Merci.
Je ne sais pas si j’arrive à lui sourire, je crois que oui, en tout cas il est suffisamment convaincant pour qu’il ne me regarde pas avec dégoût, ou pitié.
Son regard quitte le mien. Je le vois faire l’inventaire sans commentaire, sans jugement — les cartons, les surfaces vides, la lumière sale et fatiguée, l’absence de tout ce qui pourrait ressembler à une vie installée.
Je redoute ce qu’il est en train de faire. Il réfléchit, cherche quelque chose à dire, quelque chose à faire pour consoler la petite créature fragile que je suis… sans savoir comment s’y prendre. Et pendant un instant, j’ai envie de l’arrêter, de lui dire de ne pas essayer. Je ne veux pas que les choses changent entre nous.
- Dis donc… C’est… minimaliste chez toi.
Sa remarque tombe dans l’espace comme quelque chose d’incongru, déplacé, et pourtant c’est pile ce dont j’avais besoin. Lui, tel qu’il l’a toujours été : bienveillant, maladroit. Ça heurte le silence, ça heurte ce que j’avais anticipé, ça heurte la tension qui me tenait droite depuis tout à l’heure.
La barre de fer entre mes côtes éclate en même temps que mon rire. Un fou rire nerveux qui rebondit entre ces murs nus et étrangers. Les mots viennent tout seuls, portés par cette brèche qu’il vient d’ouvrir :
- Ouais… Ici, c’est du cubisme contemporain non assumé.
Pendant une fraction de seconde, ses sourcils se haussent, puis son visage redevient taquin.
- Attention à ce que ça devienne pas du bio-art quand même…
- Oh non, beurk !
Je chasse les images de mon esprit, retrouve un peu de contenance, un souffle plus stable. Ma voix descend d’un cran, plus lente.
- Tu sais… Personne n’est jamais venu ici à part toi.
Je l’observe, sans en avoir l’air. J’attends le changement dans sa posture, mais il ne commente pas, ne me lâche pas du regard, une invitation silencieuse.
- Quand j’ai cherché un endroit à louer… Au début, j'étais enthousiaste. Ben m’a dit de choisir un lieu où je me sentirais chez moi et j'y croyais. Sauf que... Au fil des semaines... j'ai réalisé que je tournais en rond. J’ai visité des dizaines d’appartements, sans jamais rien ressentir de particulier. D’après lui, ce n’était pas grave. Je pouvais toujours changer, aménager, décorer, en faire un chez-moi. Mais… je ne sais même pas ce que “chez moi” est censé être…
Je lâche un petit rire sans joie, me mords la lèvre et me force à poursuivre :
- Alors un jour j’en ai eu marre, j’ai pris le premier appartement décent que j’ai trouvé : un salon, une chambre, une salle de bain… J’ai emménagé seule. Parce que je ne voulais pas répondre à ses questions sur ce que j’envisageais de faire, comment je voulais agencer les pièces.
Je scanne la pièce, les vêtements qui s’entassent dans la bannette de linge propre, l’unique set de couvert et l’assiette qui sèchent sur le rebord de l’évier. Je secoue la tête.
- Ça fait des mois que les déménageurs ont tout livré ici et je n’ai rien fait. Je n’arrive pas à déballer les cartons, ni à décorer… C’est là que je vis mais… je n’arrive pas à…
- A t’approprier l’endroit, termine-t-il à ma place.
Ses yeux sont pleins de compassion et de compréhension. Et je ne peux pas m’empêcher de penser à son appartement en Grèce, fonctionnel, neutre, froid… Je hoche la tête. Il comprend.
- Ce n’est pas “chez moi”. C’est le “chez soi” de quelqu’un d’autre que j’occupe. Je crois… que je n’ai pas envie d’en faire un “chez moi” que je finirai par perdre. Je… n’ai pas pu en parler, ni à Ben, ni à ma psy non plus. Je me sens… incapable.
Ma voix déraille un peu sur le dernier mot. Il n’y a pas de drame dedans, juste une constatation brute, factuelle, et c’est peut-être ça le pire.
- Non. T’as pas reçu le mode d’emploi. C’est tout.
- J’ai juste l’impression… de mentir à tout le monde.
Y compris à moi.
- Moi, tu m’as laissé entrer, lâche-t-il dans un haussement d’épaules.
Il ne cherche pas à creuser, ni à comprendre davantage, ni à poser des mots là où je n’en ai pas, et c’est précisément ça qui me déstabilise. Pas de précaution soudaine, pas de distance nouvelle, pas cette attention presque clinique que je redoutais sans vouloir me l’avouer. Il me regarde avec cette assurance qui frise la nonchalance qu’il a toujours eu.
Mon regard reste accroché au sien un peu trop longtemps, cherchant un appui dans ses iris presque dorés. Je me rapproche encore un peu, attirée par cette stabilité qu’il incarne, par cette absence de changement…
Et c’est à ce moment-là que la sonnette retentit.
Je me rappelle tout à coup ce qui était initialement prévu pour le reste de la soirée : sortie au ciné, en amoureux, avec Ameth. Un moment de calme, loin des disputes, des compromis avortés qui composent notre quotidien depuis sa déclaration.
- Quelle heure il est ? je demande, en panique.
- Un peu plus de dix-huit heures trente.
- Merde…
Je me précipite vers la porte, ajustant ma coiffure, lissant des plis invisibles sur mon pantalon, dans l’espoir d’être un peu présentable. J’ouvre et tombe, comme prévu, nez à nez avec mon petit ami. Il ne prononce pas le moindre mot, glisse sa main dans ma nuque et m’embrasse.
- Salut ma belle. Ça s’est bien passé ton rendez-vous ? T’es prête ?
- Euh… Oui, je veux dire non. Enfin… Je ne suis pas prête.
Ameth me sourit, chaleureux, enthousiaste, avec un amusement tendre dans le regard. Je serre les poings, tente de calmer les battements de mon coeur, de cacher la présence de Zed sur mon canapé avant de pouvoir la lui expliquer.
- Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? s’indigne-t-il.
Pas besoin de me retourner pour comprendre que Zed est dans mon dos. Plus question de gagner du temps : il sait.
- Ameth…
- Je le savais…, marmonne-t-il.
Il tourne les talons, dévale les marches devant mon perron et pars.
Non, non, non !
Je l’appelle, le rattrape, tente de sauver ce qui peut l’être :
- Ameth, il ne s’est rien passé. Il faut que tu me fasses confiance.
- Mais c’est toi qui ne me fais pas confiance ! réplique-t-il. Je n’ai jamais mis les pieds chez toi. Tu ne m’as même pas laissé t’aider à emménager ! Et, ce gars est là, comme si de rien n’était, et tu voudrais que je le prenne bien ?
- Je voulais… J’ai appris un truc par rapport au procès qui m’a bouleversée… Et j’avais besoin d’en parler.
Il recule d’un pas, comme si ma remarque l’avait frappé.
- Je… Tu ne vois même pas que c’est encore plus problématique ? C’est moi ton copain. Et c’est vers lui que tu t’es tournée.
Oui. Parce qu’il comprend. Parce que je peux être vulnérable avec lui. Pas avec toi…
Les mots sont là, prêts à sortir, je me mords les lèvres, les retient de toutes mes forces et lâche une demi vérité :
- Ça n’a rien à voir.
Son regard se perd quelque part en direction de mon duplex, foudroie ce qu’il voit de ses yeux chocolat avant de revenir vers moi. Il prend ma main dans la sienne et demande :
- Est-ce que tu m’aimes ?
Je me fige, me ratatine. On en revient toujours à ça, à cette question, à cette “preuve” qu’il attend de moi et que je n’arrive pas à lui donner.
- On en a déjà parlé. Tu sais ce que je pense de ces mots-là.
- Oui ! “Une prison”, “des chaînes” blablabla… Je dirais rien si tu me le montrais au moins.
Je ne l’ai jamais vu comme ça, aussi furieux, aussi… cruel. Je me sens dépassée, perdue face à cette version de lui que je ne connais pas.
- J’ai une brosse à dents chez toi, je plaide. On a parlé de ramener des affaires à moi chez toi…
- Oui. On en a parlé il y a presque trois semaines, me coupe-t-il. Et tu n’as rien ramené depuis.
Je ne suis pas prête à ça, à ce rejet, à cette amertume, même si elle est cent fois méritée. Il lâche un soupir qui me fend le coeur.
- J’ai l’impression que ça n’arrivera jamais, lâche-t-il. Je suis patient, ma belle, mais je ne suis pas non plus un saint. Même moi, j’ai mes limites. Je ne vais pas courir après un mirage.
Il s’approche dans une lenteur trop grave, m’embrasse dans un baiser trop court, trop furtif pour être un de ses baisers.
- On oublie le ciné pour ce soir. J’ai… envie d’être seul. On se voit demain ?
Ce mélange de colère et de tendresse me prend de court. Je reste interdite, scrutant son visage à la recherche d’un signe sur la marche à suivre. Rien en dehors de sa frustration, de la dignité que j’ai froissé et qu’il tente de préserver. Alors j’acquiesce. Il lâche ma main, tourne les talons et disparaît à l’angle de la rue.
Je ne sais pas combien de temps s’écoule avant que la voix de Zed ne me trouve sur le trottoir :
- Ça va ?
- Je sais pas encore.
- Je n’ai pas osé intervenir.
- Tu as bien fait. Ça aurait été pire.
Je n’ose pas croire qu’ils en seraient venus aux mains, sans tout à fait pouvoir écarter cette possibilité.
- Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? demande-t-il.
- Rentrer, je soupire. Je crois. Réfléchir… Seule.
A ce que je veux, à ce que je dois faire. Comment arranger les choses… Ou les laisser mourir.
Il acquiesce, mais reste malgré tout. Il prend ma joue dans sa main, comme il le faisait en Grèce et je me laisse aller contre lui. Avant que je ne comprenne, il m’attire dans ses bras.
- Repose-toi, souffle-t-il. Et si tu as besoin, ou envie… de quoi que ce soit, je suis là.
- Merci.
Je me colle encore plus contre lui. Son odeur m’enveloppe, chaude, familière, solaire, et l’idée surgit sans prévenir, sans que je puisse la retenir ni même la formuler correctement.
C’est là… c’est ça qui ressemble le plus à “chez moi”.
Je m’écarte, à peine, laissant mes mains posées contre son torse et relève les yeux vers lui. Il me regarde avec révérence, tendresse. Mes doigts remontent d'eux-mêmes jusqu’à sa joue, l’effleurent dans un crissement doux.
J’ai la certitude étrange, vertigineuse, que tout va enfin s’aligner. Il n’y a aucune décision à prendre, juste une suite logique, comme si j’avais retrouvé mon chemin. Je me hisse sur la pointe des pieds, comme portée par l’élan, déjà engagée dans ce dernier pas, dans cette évidence entre nous.
Il s’empare de mon poignet, dévie ma main sans la lâcher et pose ses lèvres au creux de ma paume. Il ferme les yeux, inspire à fond. Le geste est sans équivoque. Une frontière, une limite ferme, tracée dans la douceur – il ne me repousse pas, mais il ne m’accueille pas non plus.
Quand il rouvre les yeux, j’y lis du dévouement et de la culpabilité. Les mêmes sentiments qu’en Grèce.
Il me lâche, recule de deux pas et bredouille :
- Je t’appelle plus tard. Pour… vérifier comment ça va ?
J’acquiesce, incapable de faire autre chose, de trouver les mots après ce retour à quelque chose de plus… raisonnable, plus sûr. Plus faux, aussi. Ses épaules se tendent, sa mâchoire se serre.
Il prend le temps de poser un baiser rituel sur le dos de ma main et s’enfuit. Je n’essaie même pas de l’appeler ou de le retenir.
Pourquoi ?
La question ne se pose pas vraiment. Elle reste coincée quelque part, sans voix, sans forme claire. Juste une tension qui refuse de retomber.
Ce faux départ se heurte aux souvenirs de l’été dernier, à cette même distance qu’il avait déjà mise entre nous, à cette façon qu’il a de reculer au moment précis où tout pourrait basculer. Pourquoi faut-il qu’entre nous ça semble à la fois certain et impossible. Il agit encore comme si j’étais, d’une manière ou d’une autre, hors de portée.
Ça ne peut pas être juste Ameth…
C’est une partie du problème, bien sûr, mais il y a autre chose. Je sais, avec une clarté presque cruelle, que rester avec Ameth comme je le fais, à moitié, en retenant des choses que je ne lui donnerai jamais vraiment, n’a rien d’honnête — ni pour lui, ni pour moi — et que cette fin-là existe déjà, quelque part, en attente, prête à se refermer dès que j’aurai le courage de la regarder en face.
Mais est-ce que ce serait suffisant… ? Ou est-ce que Zed trouverait encore une raison de se retenir, de déplacer la ligne, de transformer ce qui pourrait être simple en quelque chose de plus compliqué, de plus… inaccessible.
C’est comme si… quoi que je fasse, il y aura toujours, entre nous, cette hésitation-là, comme si me vouloir impliquait déjà de s’en vouloir.
L’air paraît tout à coup plus froid. Je rentre, m’installe sur mon canapé, emmitouflée dans un plaid. Je ne sais pas exactement quand je commence à pleurer. Ça arrive sans point de départ clair, sans décision, comme si c’était déjà en cours avant même que je m’en rende compte.
Je reste comme ça un moment, sans essayer de comprendre, sans essayer d’arrêter. Quand ça redescend un peu, je choisis de m’occuper en faisant du sport. Je sais déjà que ça ne suffira pas pour aller mieux, mais au moins, pendant un moment, ça occupera le bruit. Ça lui donnera une forme.
Je sors mon tapis, me mets en tenue, lance une playlist qui pulse, enchaîne les exercices. Mes muscles tirent, brûlent, protestent presque, et je m’y accroche. À ça, au moins. À quelque chose de simple, de tangible. L’effort prend toute la place, grignote les pensées une à une, jusqu’à ne laisser qu’un rythme — le souffle, le cœur, la répétition.
J’accueille la douche post-session comme une bénédiction. L’eau chaude s’abat contre ma peau, régulière, insistante. Je m’appuie contre le mur, les yeux fermés, et j’autorise à nouveau mon esprit à dériver sur ma relation avec Ameth et celle avec Zed. Cette fois, mes pensées s’organisent dans une forme de lucidité froide et ce qu’elles dessinent n’a rien de confortable.
Avec Ameth, sur le papier, ça devrait coller. Il est “sain”, sans accroc, sans zone d’ombre. Et pourtant… être avec lui, ça a toujours eu quelque chose d’un peu à côté. Comme enfiler un vêtement à la bonne taille, mais qui ne tombe jamais vraiment bien, peu importe comment on le replace.
Un malaise diffus remonte le long de mon dos, la même sensation qui revient à chacune de nos interactions depuis quelques jours. Aujourd’hui, je ne la repousse pas, je ne cherche pas à la corriger. Je l’embrasse.
Je tiens à lui. Mais, si je regarde la réalité, sans essayer de l’arranger… je ne suis pas sûre d’avoir choisi d’être avec lui. Je me suis installée dans cette relation, je me suis laissée convaincre que je la voulais. Comme avec Nate.
Le constat me tombe dessus comme un coup, douloureux, dérangeant : j’avais raison de l’éconduire. Pire, j’ai refait les mêmes erreurs qu’avant la thérapie, en laissant quelqu’un d’autre que moi décider de ce qui est bon pour moi.
Je ne peux pas continuer. Pas parce que je n’ai rien ressenti, pas parce que c’était faux depuis le début, mais justement parce que ça a existé sans jamais vraiment tomber juste.
C’est là que ça se complique : Ameth a compté, il compte encore. Pas assez pour fonctionner comme il l’espère. Juste assez pour que la rupture nous blesse tous les deux.
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