Chapitre 46

📖 Malgré Nous ✍️ YumiZi 📝 7388 mots

Je suis arrachée au sommeil par la sensation d'une main remontant le long de ma jambe. Je me redresse aussitôt, le cœur battant, recule contre la tête de lit, les draps rabattus sur ma poitrine.

- Tout va bien, murmure une voix familière.

Il s'assoit sur le matelas, tout près de moi. Je cligne des yeux, crispée, essayant de calmer le réflexe de fuite qui monte malgré moi.

- Je suis désolé, j'espérais vraiment que tu ne te réveillerais pas en sursaut cette fois. C'est raté, chuchote-t-il avec un petit rire.

Ses doigts viennent encadrer mon visage, tandis qu'il pose ses lèvres sur les miennes. Le contact m'ancre à la réalité, à l'énergie solaire qu'Ameth émet en permanence et à laquelle je ne peux pas résister.

- Tu viens prendre le petit déjeuner ? On va être en retard pour l'atelier sinon.

J’acquiesce, les épaules un peu tendue, mais incapable de retenir un sourire. Il m'embrasse à nouveau et quitte la chambre.

Je me lève, encore un peu hébétée, et enfile brassière, short et un t-shirt ample. Dans la cuisine, Ameth est également en tenue de sport, ses cheveux ébouriffés lui donnent un air encore plus lumineux qu’à l’accoutumée.

- Tu veux du chocolat ?

- Oui. Chaud, ce serait parfait.

Il hoche la tête, sourit, et commence à préparer des tartines pendant que je me coiffe rapidement et enfile mes baskets.

Depuis que nous nous sommes mis ensemble, tout s’est déroulé doucement : nous avons appris à nous connaître sans pression, à composer avec nos habitudes, nos fragilités. Ce n’est pas parfait, mais ça avance.

- Il faudra qu'on discute aussi des 25 ans de Clara qui arrivent. Elle a prévu une après-midi et soirée dans un bar à jeux. Elle veut savoir si on vient ou non.

- Evidemment ! Je lui ai trouvé une collection de serre-tête qu'elle va adorer.

La routine est simple, presque banale, et pourtant rassurante. C’est dans ces moments-là que je me rends compte à quel point j’ai appris à m'ouvrir aux autres, à me laisser approcher, sans crainte immédiate.

Le micro-ondes s'arrête dans un petit "bip".

- Tu reviens ce soir ? demande-t-il en me tendant la tasse fumante.

- Je ne sais pas. Il faudra au moins que je repasse chez moi récupérer des affaires et mon ordinateur.

- D'ailleurs, puisqu'on parle de ça. Le bar n'est pas loin de chez toi…

Je détourne les yeux. Je sais déjà ce qu'il suggère.

- Je… préfère qu’on revienne chez toi.

Il sourit, plaisante malgré sa déception évidente.

- Il va falloir qu’on songe à te faire de la place dans un placard si on continue de passer toutes nos nuits ici.

Ça aussi, il l’a déjà évoqué plusieurs fois et j’ai toujours repoussé l’idée. Après ma première rebuffade, je n’ai pas le cœur à lui refuser ouvertement.

- Commence par m’acheter une brosse à dents et on reparlera du placard.

- Vraiment ?

- Vraiment.

Il se précipite dans la salle de bain et revient avec une brosse flambant neuve dans un emballage aux couleurs pastel. J’en reste bouche bée.

- Fais tes bagages ma belle ! lance-t-il en me la tendant.

- D’où tu sors ça ?

- On s’est écroulé avant que j’aie pu te la donner hier soir. Vois ça comme un signe du destin !

Il ne me lâche pas du regard, ses yeux illuminés de cette confiance et de cet espoir que je connais si bien. Je sais ce qu’ils disent, je les ai déjà lus mille fois : ses sentiments sont là, solides, tangibles. Le problème, c’est moi.

Je prends la brosse, une moue boudeuse aux lèvres.

- Pas plus d’une étagère…, je marmonne en me laissant contaminer par son enthousiasme.

Il rit, ce petit rire qui me fait toujours flancher et me prend dans ses bras.

- Parfait ! Une étagère pour commencer, la première d’une longue liste !

Je reste un instant blottie contre lui, respirant son parfum et me laissant aller à la chaleur de ses bras. Même si je ne sais pas toujours quoi faire de mes sentiments, sa persévérance force le respect.

- Je vais tout de suite aller la mettre à côté de la mienne !

Il s’éclipse sans me laisser le temps de protester. Je lève les yeux au ciel, termine ma tasse et commence à ranger la cuisine, encore un peu distraite.

Le téléphone vibre sur le plan de travail. Je fronce les sourcils, étonnée : personne ne m’écrit en dehors de Ben ou de Caroline. Et ils n’ont pas l’habitude de m’écrire si tôt un dimanche matin.

Zed : Salut Maud, ça va ? Je rentre en France dans deux semaines. On pourra se voir ?

Mon cœur fait un petit saut, une multitude de sentiments se bousculent – excitation, curiosité, culpabilité. Je laisse mon regard glisser vers Ameth, prêt à partir, et son sourire insouciant, ignorant le tourbillon dans ma poitrine.

Je n’ai jamais pris le temps de dire à Zed… que j’étais avec quelqu’un. Ça a pris des semaines après notre “rencard” au ciné pour qu’on officialise quelque chose avec Ameth. Ma psy est au courant, Ben aussi bien sûr et Jona… et bien étant l’instigateur de la relation, il ne peut pas l’ignorer. Peut-être en a-t-il parlé à Zed ? Je n’ai jamais franchi le pas moi-même.

Je tape quelques mots, m’arrête, mes doigts suspendus au-dessus du clavier. 

Est-ce que je dois lui dire que je suis en couple ? Non, pas encore. Je ne peux pas faire ça par SMS.

Je déglutis, consciente que je dois répondre vite, pour ne pas perturber notre matinée plus que nécessaire.

Moi : Salut Zed ! Ça va, merci. Et toi ? C’est super que tu rentres bientôt ! ^^ On pourrait se voir, oui, ça me ferait plaisir. On se tient au courant pour les détails ?

J’envoie le message et relève les yeux vers Ameth, qui me tend mon sac, le regard pétillant, sa présence rassurante. Une partie de moi sait que cette rencontre pourrait compliquer les choses, mais je décide de la mettre de côté pour l’instant.

Aujourd’hui, c’est Ameth et moi, nos amis à l’atelier de danse. Zed saura bien assez tôt que ma vie a avancé sans lui. En tout cas, j’essaie de la faire avancer sans lui.

- Tout va bien ?

- Oui, oui. C’était mon ami en Grèce.

Il acquiesce, sans quitter mon regard. Il n’y a ni reproche, ni ironie — juste cette attention tranquille qu’il a toujours eue.

- Ah. Le fameux “ami” de Grèce. “Jona”, c’est ça ?

- Oh, non. Un autre.

Un silence bref s’installe, comme s’il pesait ses mots.

- Tu es… toute rose.

- Il rentre bientôt, j’avoue dans un sourire franc. On ne s’est pas vu depuis des mois.

Il attrape ses clés.

- Tu me le présenteras ?

Ça sonne comme une question. Ce n’en est pas une.

- Bien sûr. Je ne sais pas encore quand on trouvera le temps… Mais, oui, si tu veux.

Il hoche la tête, comme si ça lui suffisait.

- Super. Je suis curieux de le rencontrer.

Il ouvre la porte et s’efface pour me laisser passer. L’air frais me saisit, me ramène un peu à moi-même. À côté de moi, Ameth continue de parler, léger, enthousiaste, déjà plongé dans la journée. Je l’écoute à moitié, portée par sa voix plus que par ses mots. 

Zed et Ameth qui se rencontrent… Je ne sais pas quelle réaction j’appréhende le plus : la leur ou la mienne ?

 

Deux heures plus tard, l’atelier se termine, mais la musique pulse encore dans mes oreilles. Les corps ralentissent, les respirations se calment peu à peu et les conversations reprennent leur place naturelle dans l’espace. 

Je passe une main dans mes cheveux humides, tentant de calmer les battements trop rapides de mon cœur, quand je sens une présence se glisser derrière moi. Les mains d’Ameth trouvent mes hanches avec cette douceur instinctive qui lui appartient et il dépose un baiser chaud dans mon cou, juste sous l’oreille.

- Beurk ! Je suis pleine de sueur ! je proteste.

- Ça m’a jamais dérangé.

Je fronce le nez, un sourire me trahit déjà.

- Compte pas sur moi pour faire pareil.

- Tu n’as qu’à m’embrasser ailleurs…

Je lève les yeux au ciel, mais mon sourire s’élargit malgré moi, et je finis par attraper son t-shirt trempé et l’attire pour un baiser chaste.

- Pas si vite, ma belle.

Ses doigts encadrent mon visage, ses lèvres épousent les miennes, plus fermes, plus avides. Je ne m’habituerai jamais tout à fait à cette manière qu’il a de faire déborder l’intimité hors du privé, même ici, devant tout le monde.

- Bon, ça suffit les démonstrations d’affection publiques ! lance Clara dans notre dos. On a des trucs plus importants à discuter. Mes 25 ans, c’est dans deux semaines. Je veux tous vous voir, pas d’excuses !

Un chœur de protestations amusées lui répond, mais tout le monde est déjà en train d’accepter. Ameth lève la main, toujours collé à moi.

- On sera là.

Je hoche la tête. Clara sourit, note quelque chose sur son téléphone, puis relève les yeux.

- Je vais réserver trois tables dans un bar à jeux pour la soirée. Donc, si vous voulez ramener quelqu’un, dites-le moi vite.

- On peut inviter des gens ? s’enquiert mon compagnon.

- Oui, carrément ! Plus on est de fous, plus on rit. En plus, ça me fera un cadeau supplémentaire, répond Clara sans hésiter.

- On pourrait inviter ton ami, non ? suggère-t-il en se tournant vers moi. Celui dont tu m’as parlé ce matin. Ce serait l’occasion de se rencontrer dans un cadre un peu fun.

Mon esprit s’emballe : si je refuse, il faudra que j’explique pourquoi; si j’accepte, ça veut dire que je ne pourrais préparer ni Ameth, ni Zed à la réalité de ma vie amoureuse avant le jour J.

Je devrais répondre, je devrais être fluide, mais les mots peinent à se frayer un chemin dans les méandres de mon cerveau avant d’atteindre ma bouche.

- Euh… Oui… Pourquoi pas.

Son bras reste autour de moi, stable, naturel, sans percevoir encore le petit décalage que ça crée en moi. Je sens le monde continuer autour de nous, les rires, les sacs qu’on récupère, les conversations qui s’éloignent déjà vers le couloir.

Je sens que si je ne parle pas maintenant, je ne le ferai pas du tout. Ce serait une catastrophe.

- Ameth ? Il faut que je te dise quelque chose…

Je ne sais pas si je dois chercher son regard ou le fuir.

- Zed… Mon ami… C’est quelqu’un qui a ses propres démons, comme moi. Et surtout… Ce n’est pas qu’un ami. On… on a eu un truc. Enfin… c’est compliqué.

Le dire à voix haute le rend plus réel que tout ce que j’avais imaginé. Je laisse échapper un souffle nerveux. Ses doigts remontent contre ma nuque, m’invitant à poursuivre.

- Il n’y a pas d’ambiguïté aujourd’hui. Mais comme il est parfois aussi fragile que moi, je n’ai pas osé lui dire qu’on était ensemble par texto. J’ai pas envie de lui parler de nous, cachée derrière un écran. Ça me parait pas honnête.

Cette fois, il hoche doucement la tête, son pouce dessinant un mouvement lent contre ma peau.

- Je comprends.

Pas de tension dans sa voix, pas de retrait, juste cette manière qu’il a d’accueillir les choses sans les brusquer qui me déstabilise encore plus. 

- Tu veux toujours qu’il vienne ? je demande, presque malgré moi.

Il esquisse un sourire léger.

- Oui. On a jamais eu cette discussion des ex, toi et moi, rit-il. Honnêtement… ça m’est égal. Ce qui compte, c’est maintenant. Et maintenant, t’as une brosse à dents chez moi, ajoute-t-il en m’embrassant.

Cette phrase-là, au lieu de me rassurer, me laisse une impression étrange – comme un petit malaise. Malgré tout, je souris et lui emboîte le pas vers la sortie.

 

***

 

La lumière de fin de journée s’étire encore sur la façade du bar quand on arrive, dorée, presque trompeuse dans sa douceur. Ameth pousse la porte, sa main dans le bas de mon dos, et m’entraîne avec lui à l’intérieur.

Avec sa stature, il repère sans peine la table où Clara nous attend déjà avec cinq autres personnes et trois boîtes de jeux sur la table. Elle nous interpelle depuis l’autre bout de la pièce, en digne maîtresse de la soirée.

A peine assis, mon compagnon attrape une boîte au hasard, l’ouvre avec enthousiasme, commente déjà les règles à moitié lues, à moitié inventées, pendant que Clara proteste et que les autres se penchent par-dessus son épaule.

Je souris, j’acquiesce quand il le faut, je ris même aux bons moments, mais quelque chose en moi reste en retrait. Mon regard dévie malgré moi vers l’entrée, les visages qui franchissent la porte. Une boule discrète se forme dans ma poitrine, pas assez forte pour m’étouffer, mais suffisamment présente pour colorer tout le reste.

Je n’arrête pas de penser à hier, aux messages que j’ai envoyés avant de trop y penser et de tourner en rond – à ce que j’ai tu.

Moi : Hey ! ^^ Dis-moi, une copine de danse fête son anniversaire demain. Tu es plus que bienvenu si ça t’intéresse.

Zed : Salut. Pourquoi pas. J’amène quoi comme cadeau ?

Moi : Pas besoin. On se voit surtout pour passer un bon moment. Elle a réservé dans un bar à jeux, l’idée c’est de s’amuser, ne pas se prendre la tête.

Zed : Ok. Mais pas question que je me pointe les mains vides. C’est où ?

Maud : RDV à partir de 18h à “La cour de récré”. Si tu veux vraiment lui amener un truc, trouve-lui une plante. Elle sera ravie. ^^

Zed : Ça marche. A demain.


- Ça va ?

La voix d’Ameth me ramène brusquement au présent. Je cligne des yeux, le bar reprenant forme autour de moi. Sa main presse mon cou, ses yeux sont inquiets.

- Oui, oui. Je réfléchissais.

- Tu établis ta stratégie ?

- Stratégie ? je glousse. C’est des dés ! J’ai juste besoin de mon talent naturel pour vous éclater.

Nous lançons la partie et, bien entendu, dès qu’il s’agit de dés, je suis imbattable. Les manches s'enchaînent, là où les points des autres joueurs grimpent, les miens explosent. Personne ne peut me rattraper. A mon tour, je valide une des combinaisons maîtresses, toute la table rouspète et je ris sans pouvoir m’en empêcher.

- Non, mais là c’est pas possible…, souffle Ameth. Tu triches !

J’attrape les dés, les passe à Clara et puis je sens un picotement dans ma nuque.

Zed.

Avant que mes yeux ne le confirment, mon corps se tend vers lui, tel un tournesol. Et puis, enfin, il entre dans mon champ de vision.

Quelque chose en moi répond trop vite, trop fort, sans demander l’autorisation, sans même réfléchir à la distance entre nous, ni aux gens autour, ni à ce que ça pourrait avoir d’étrange vu de l’extérieur. Rien de tout ça n’existe assez fort pour m’arrêter. Je contourne la table sans le quitter des yeux, comme si le reste du monde avait perdu son droit de m’interrompre.

Quand j’arrive à lui, mes bras le trouvent, le plaque contre moi dans une étreinte longue, profonde. Je respire son odeur de soleil, savoure la fermeté de son torse, la chaleur de son corps avant de me rappeler qu’il faut être prudent, mesuré. Je recule de deux pas, étouffant un rire gêné, évitant son regard.

- Désolée… Je crois que je me suis un peu emballée…

Sa voix tombe, tendre, douce comme du satin.

- Ne t’excuses pas.

Je relève les yeux, et c’est une mauvaise idée. Il est là, trop proche, malgré ma prise de recul. La distance n’existe plus, elle a fondu quelque part entre le moment où je l’ai vu et celui où il me touche.

Ses doigts passent dans mes cheveux avec une lenteur presque irréelle, et mon corps répond, le reconnaît. Une chaleur diffuse envahit ma poitrine, ma gorge, mes bras, jusqu’à me rendre un peu instable de l’intérieur.

Sa main glisse sur ma joue et, sans que rien ne change autour de nous, tout devient plus feutré en moi, comme si le monde continuait à pleine vitesse mais que quelque chose venait d’abaisser le volume sous ma peau. 

Il pose un baiser chaste sur mon front et tout mon corps se couvre de chair de poule. Je m’appuie contre sa paume sans y penser, avec une évidence qui me surprend presque autant qu’elle me rassure.

- Maud ? Tu nous présentes ? lance Clara derrière nous.

Le retour est immédiat, trop rapide pour être confortable. La lumière, les voix, les mouvements, tout revient d’un bloc, sans me laisser le temps de réajuster quoi que ce soit.

Je m’éclaircis la gorge, me retourne et présente la tablée – du moins, ceux que je connais et qui nous écoutent. Zed offre son cadeau à Clara pendant que je reprends ma place. Lorsque leur échange se termine, il tire une chaise et s’installe à mes côtés.

Ameth lui tend aussitôt la main. L’espace d’un battement trop rapide, quelque chose se tend en moi. Une appréhension fugace, presque honteuse : l’idée qu’il puisse lui révéler notre relation à ma place, dès maintenant.

Ils se serrent la main et la partie reprend, comme si rien ne s’était passé. La soirée se poursuit, entre rires, anecdotes et photos. Et puis Clara me suggère d’aller chercher un nouveau jeu. L’occasion idéale pour me retrouver seule à seul avec Zed et, peut-être, aborder ma relation avec Ameth. 

Il me suit sans hésiter. Le simple fait de marcher à ses côtés suffit à faire remonter cette tension sourde que j’essaie de contenir depuis qu’il est arrivé. Chaque pas me donne l’impression que mon cœur veut sortir de ma poitrine.

On traverse le bar jusqu’à un renfoncement saturé de couleurs et de boîtes empilées jusqu’au plafond. Mes doigts glissent sur les tranches sans s’arrêter, retardant ce que je sais devoir avouer.

- Alors… Ça a été la Grèce ?

Sa réponse arrive, un peu en surface, dans un haussement d’épaules :

- Ça s’est bien passé. Il y a eu un petit couac il y a deux semaines… Je… “sortais” avec une fille. Et ça s’est mal terminé.

Je hoche la tête un pincement hypocrite à la poitrine.

- Oh. Je suis désolée.

Mes doigts continuent leur trajet inutile le long des étagères. Je pourrais choisir n’importe quel jeu. Je n’en choisis aucun, parce que ce n’est pas ça, le sujet.

Malgré le malaise de sa confession, il m’ouvre la voie pour la mienne.

- D’ailleurs… Euh… Je ne voulais pas t’en parler à distance… Les choses ont un peu évolué pour moi aussi…

Je garde les yeux sur les boîtes une seconde de trop, cherchant dans les titres et les couleurs une aide quelconque.

- Je… Je ne suis pas là toute seule.

Les mots restent suspendus entre nous, sans bruit, sans heurt, mais avec ce poids très précis des choses qu’on ne peut pas reprendre. La réaction est immédiate : sa mâchoire se crispe, ses épaules se tendent.

- Ah.

- Alors, vous avez trouvé quelque chose ?

La voix d’Ameth arrive dans mon dos presque en même temps que sa main vient se poser dans le creux de mes reins. Je me tourne vers lui avec un sourire réflexe mais sincère. Sa bienveillance et sa bonne humeur sont une bénédiction.

Un bruit sourd me fait sursauter. Quand je me retourne, Zed fixe le sol, le poing encore appuyé contre le mur. Un peu de sang s’écoule.

Oh, non…

- Zed…

Il recule de trois pas, plonge ses mains dans ses cheveux, secoue la tête frénétiquement, se replie sur lui-même, se redresse… Son souffle ne suit plus, son corps non plus. 

- Je… Je…

D’un coup, il traverse l’espace qui nous sépare, nous bouscule sur son passage et disparaît dans le bruit du bar qui se referme derrière lui. Je reste figée une seconde de trop à regarder l’endroit où il était, incapable de raccrocher ce que je viens de voir avec ce que je pensais contrôler.

Je savais qu’il allait mal le prendre… Mais pas comme ça…

- Maud ? Est-ce que ça va ?

Les doigts d’Ameth remontent le long de mes joues, tentent d’apaiser ma propre respiration.

- C’était sûr… J’aurais dû mieux anticiper. J’aurais dû…

Les mots s’échappent en désordre, trop vite, dans une tentative maladroite de réparer quelque chose, de m’excuser du comportement de Zed.

- Tu n’as rien fait de mal, murmure Ameth en m’embrassant.

- Si. Je lui en ai fait, à lui. Je savais qu’il était fragile et… 

Je cache mon visage dans mes mains, je me sens monstrueuse. Il me presse contre lui et murmure dans mes cheveux :

- Tu es sûre qu’il n’y a pas d’ambiguïté entre vous ?

- Oui… Je suis avec toi.

- D’accord. C’est juste que sa réaction était un peu… Intense…

- Ça, ce n’est pas de la jalousie. Il doit croire que je vais le laisser tomber.

- C’est lui qui est parti, objecte-t-il.

Il ne comprend pas. Il ne peut pas comprendre.

- S’il rechute… Je ne me le pardonnerai jamais. Je lui dois tellement…

- Ça ne sera pas ta faute. Tu n’es pas responsable de ses actes. 

Il se détache à peine, déjà en train de récupérer une boîte au hasard comme si le mouvement suffisait à remettre quelque chose en ordre autour de lui.

- On retourne à la table ?

J’acquiesce sans un mot. Il pose un nouveau baiser sur mes lèvres et m’entraîne avec lui. En quittant l’alcôve, le bruit du bar me semble soudain trop fort, comme si on avait augmenté le volume d’un coup.

De nouveau assis, personne ne commente l’absence de Zed, mais je remarque les regards, les postures un peu raides, autant de traces de sa sortie fracassante. Je tente de me remettre dans l’ambiance festive, de rire avec le groupe, d’écouter les règles du jeu que nous avons rapporté, mais tout remue trop fort à l’intérieur.

Un frisson me traverse, je suis la sensation sur ma droite. Ses yeux rougis capturent les miens. Sa bouche murmure quelque chose que je n’entends pas.

- Zed…

Il est là. Je la vois. Cette version de lui que j’ai toujours ressentie. Brisée. A vif. Je me lève d’un bond, me précipite vers lui, car je sais d’avance ce qui va suivre.

J’ai à peine le temps de le rejoindre qu’il s’effondre, manquant de me faucher au passage. Ses bras s’accrochant à mon dos avec une force désespérée. A genoux devant moi, il pleure sans essayer de se cacher et, à travers ses sanglots déchaînés, je perçois quelques mots :

- Me laisse pas… S’il te plaît… C’est pas grave que tu… que tu sois avec quelqu’un d’autre… mais… Je peux pas... Pas toi aussi... 

Chacun de ses mots me transperce, mais ce que j’entends dépasse ce qu’il dit : “Regarde-moi”, “J’existe”, “Je ne veux pas être tout seul”, “Ne pars pas”.

Il est revenu, malgré son état. Il a laissé tomber le masque. Il ne fuit plus. Et ça me bouleverse plus encore que sa vulnérabilité.

- Hey… Hey… Calme-toi…, je souffle en m’accroupissant.

Ma voix sort aussi douce que possible, sans urgence apparente, mais mes mains sont déjà sur lui, dans son dos, dans ses cheveux, à lui offrir un contact stable. Je m’efforce de reproduire les gestes que Ben a eu avec moi lors de mes crises.

- Ça va aller, ok ? Respire.

Il tremble tellement que ça me remonte dans les bras, et sans réfléchir je le serre contre moi, plus fort, comme si je pouvais contenir ce débordement-là à la place de son corps, comme si ça pouvait passer par moi plutôt que par lui, et je sens son souffle qui se casse contre ma clavicule, irrégulier, trop court, trop haut. 

- Je suis là. Je ne vais nulle part, je promets.

Je continue de le bercer, de le rassurer, mais rien ne semble pouvoir l’atteindre. 

Il ne peut pas rester là, à la vue de tous, ça ne fait qu’alimenter la crise. 

- Ameth ? j’appelle en me tournant vers lui.

- Tu as besoin d’aide ? répond-il aussitôt.

- Oui, s’il te plaît.

- Tu veux que je m’en charge ?

- Non, ça va aller. Va voir s’ils ont une pièce à l’écart où on pourrait s’isoler.

- Ok.

Il ne fait aucune remarque, même si je vois ses yeux fourmiller de questions. Lorsqu’il revient, il parle d’une petite salle au fond du bar. Un endroit pour les soirées privées où Zed pourra se reprendre. 

Il hésite à peine une seconde de plus, le temps de regarder ce jeune homme à mes pieds, sans jugement mais avec une attention réelle, comme pour évaluer la situation sans la surinterpréter, puis il s’accroupit et passe un bras sous l’épaule de Zed et le soulève. Enfin, il essaie, car Zed ne me lâche pas, s’accroche si fort que je me demande si je ne vais pas avoir des bleus.

- Viens avec moi, je souffle.

Il semble comprendre et se laisse faire. Je me redresse avec eux, j’aide comme je peux, mais c’est Ameth qui prend le poids principal, sans chercher à en faire un moment important ou compliqué. 

On traverse la salle comme ça, lentement, sans précipitation inutile, et je sens les regards, mais je m’en fiche. Tout ce qui compte, c’est Zed.

J’atteins rapidement la zone indiquée par Ameth, j’ouvre la porte. C’est petit, mais calme, juste ce qu’il faut. Un fauteuil double trône dans un renfoncement, détonnant avec le reste de la décoration et des meubles. C’est pile ce dont j’ai besoin. Je m’y installe et je me tourne vers les deux hommes de ma vie. Je tends les bras vers Zed. Le regard qu’il me renvoie me donne l’impression d’être le soleil. Il se précipite sur moi et s’agrippe à nouveau.

Ameth contemple la scène, les sourcils froncés, le visage inquiet :

- Tu es sûre que ça va aller ? Tu veux que je reste ?

- Non, c’est gentil.

Il reste encore une seconde, comme s’il voulait s’assurer que tout est stable, puis il s’approche de moi, plus près, et sa main vient se poser sur ma joue avec une douceur très simple, très directe. 

- Tu m’appelles si t’as besoin, d’accord.

Je ne risque rien avec Zed.

J’approuve malgré tout d’un bref hochement de tête. Mon compagnon se penche et m’embrasse avant de tourner les talons et de sortir, en refermant la porte derrière lui.

Le silence qui s’ensuit est… cotonneux – un peu lourd mais aussi très doux. A travers la cloison, j’entends la clientèle et l'effervescence du bar. Sous mes doigts, les cheveux de Zed, le tissu de son t-shirt que je caresse inlassablement, dans une maigre tentative de calmer sa respiration.

- Je suis désolé.

La voix de Zed est stable, mais trop aigüe.

- Ne le sois pas.

Il tente de prendre une grande inspiration, mais elle se fragmente.

- Je… sais pas ce qui m’a pris. J’ai juste été… Pris de court, reprend-il en se redressant. C’est… pas agréable de voir que tu progresses dans ta reconstruction, là où j’ai l’impression de stagner. La “crise”, là ? ajoute-t-il en chassant les larmes de ses yeux. C’est pas la première fois. J’ai failli rechuter il y a deux semaines. Ça m’énerve d’être aussi… Faible.

- Toi ? Faible ? je lance en retenant un rire nerveux.. Tu es bien plus fort que moi.

Il souffle du nez, incrédule.

- Si ! Ton combat et le mien n’ont rien de comparable. Toi, tu as décidé de te faire soigner. Moi, j’ai été internée de force. Tu sais combien de fois Ben m’a dit d’aller voir un psy ? D’aller porter plainte ? Des dizaines. Tu as choisi d’aller mieux. Moi ça m’a été imposé. Et si je l’ai accepté, ça a pris du temps. Alors, est-ce que j’ai “plus progressé” que toi ? Peut-être, oui. Mais ne diminue pas ce que tu as fait. Tu as une force naturelle, un courage brut que j’ai mis des mois à effleurer.

Je n’ai jamais osé avouer ça à personne, pas même à ma psy. Est-ce que je suis heureuse d’avoir suivi cette voie ? Oui, mais ça a été éprouvant, autant sinon plus que ce à quoi je m’attendais – la raison pour laquelle je refusais d’entamer une thérapie. J’ai souvent voulu faire marche arrière, je continue de prendre des décisions dont je ne suis pas certaine… Je n’ai aucune certitude. Pour la première fois de ma vie, je fais des choix plutôt que de me laisser porter et c’est terrifiant.

A lui, je peux dire tout ça, parce qu’il comprendra. Je prends sa joue dans ma main, fais aller mon pouce sur sa peau au fil de ma confession :

- Tu sais… J’avance sans savoir où je vais. Je me dis tous les jours que j’essaie de courir avant d’être prête à marcher. Et… J’ai vraiment peur de tomber. Je ne suis pas “en avance sur toi”. On avance juste… Différemment. Un jour c’est toi qui sera plus stable que moi. Et peut-être que tu continueras ton chemin sans moi.

- Je vois mal comment ça pourrait arriver…, ronchonne-t-il. Je… Je vais forcément faire foirer quelque chose à un moment ou un autre.

Je reconnais les signes : auto-sabotage, auto-apitoiement. Et pour Zed, rien ne sert de lui vendre du rêve.

- C’est possible.

Son mouvement de recul est presque trop brusque. Je le ramène sans violence, mes deux mains de chaque côté de son visage.

- Je ne peux pas te promettre que tout ira bien, j’explique en soutenant son regard. Je ne peux pas régler tes problèmes ou devenir ta raison d’avancer. Mais je peux te promettre que tu ne seras jamais laissé pour compte. Je vois les progrès que tu fais. Si tu ne les vois pas, je me ferai un plaisir de te les rappeler. Et, si tu as envie de me parler, de quoi que ce soit, je suis là. J’ai toujours été là.

Il baisse les yeux, une fraction de seconde et revient vers moi.

- Je ne sais pas si je pourrai. Je suis… nul… pour exprimer ce que je ressens. 

Pas du tout. Pas pour moi.

Je pourrais lui dire que je le “vois”, mais aujourd’hui, ça ne semble pas assez fort. Si je développe, peut-être que je vais lui donner le moyen de se dérober plus facilement à l’avenir, mais peut-être qu’en rendant le concept moins abstrait, il comprendra.

- Tu ne dis rien quand tu es ému. Ta mâchoire se crispe quand tu es submergé. Tu hausses les épaules quand tu essaies de contrôler ce que tu ressens. 

Ses yeux s’écarquillent à chaque marqueur. Je lis la surprise, la panique d’être aussi lisible, et, derrière, le soulagement, l’émerveillement d’être reconnu. J’enfonce le clou :

- Tu n’as pas à tout prix à mettre des mots sur ce que tu vis. Je ne fais pas attention à ce que tu dis. Je fais attention à toi.

J’efface les dernières traces de ses larmes sur ses joues, tout en le caressant. Comme je m’y attendais, il est sans voix, ne me quitte pas des yeux. Ses mains viennent attraper mes poignets, ajouter un point d’ancrage physique dans sa tempête interne, et, bien sûr, il sent mon bracelet. Celui avec son anneau, que je ne quitte jamais.

Je ne baisse pas les yeux. Je pourrais. Je devrais peut-être. Mais je reste là, à soutenir son regard, avec cette tension étrange qui me traverse — un mélange de douceur, de gêne et de quelque chose de beaucoup plus dangereux que je m’interdis de nommer. Ma lèvre se coince entre mes dents sans que j’y pense vraiment, réflexe idiot pour contenir ce qui menace de passer. 

Quand il se penche, pendant une fraction de seconde, je crois qu’il va m’embrasser. Je ne bouge pas, même pas d’un millimètre, mais il dévie, et ses lèvres viennent effleurer la jonction de mes paumes. Le contact est léger, respectueux. Ça me traverse bien plus fort que ça ne le devrait. Une chaleur me monte aux joues, incontrôlable, et je lutte pour garder contenance, pour refouler le sourire tendre et coupable qui ne demande qu’à se montrer.

Il s’écarte, juste assez pour rester convenable vu notre situation actuelle, mais ses mains restent dans les miennes. Et ça aussi, je le laisse faire.

- Ton copain… Il a l’air… Bien.

J’acquiesce.

- Il l’est. Mais ça ne sera jamais…

Comme avec toi.

Je parviens à m’arrêter à temps, à stopper cet aveu que je n’ai pas le droit de penser, encore moins de dire. Je me contente de terminer de façon plus plate, presque trop neutre, effaçant mon dérapage :

- Enfin… Il y a des choses qu’il ne peut pas comprendre.

Ses pouces dessinent des cercles sur mes mains, et je me concentre là-dessus, sur ce mouvement répétitif, sur la sensation, pour ne pas m’attarder sur le reste.

Je le regarde, tout entier, vulnérable, mais plus effondré.

- Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

Ses doigts tremblent toujours dans les miens, moins qu’avant. Peu importe ce dont il a besoin, je le lui offre, sans concession. Je veux juste qu’il aille bien. Il serre les dents une seconde, inspire, expire, cherche ses mots.

- Tu… reste avec moi ? demande-t-il.

A travers ces quatre mots, je ressens tout. La peur, la honte, l’espoir, mais aussi cette volonté farouche d’avancer, de faire ses preuves.

- Evidemment. Toujours.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de l’ancrer davantage, qu’il se sente en sécurité. Alors sans plus réfléchir, je porte ses mains à mes lèvres et je les embrasse, inversant notre rituel du baise-main. Dans le sourire qu’il me renvoie, je sais qu’il l’a compris.

Il prend une grande inspiration, souffle.

- Okay. On peut y aller.

Je me lève, gardant sa main dans la mienne. Il me regarde, puis nos mains, le sol, la porte et se redresse. Je l’entraîne derrière moi et je sens ses doigts resserrer les miens à chaque pas.

Face à la porte, je m’arrête. Tout son corps est tendu, ses lèvres ne forment qu’une mince ligne.

- On n’est pas pressé, je murmure.

- Non… Ça va.

Ça ne va pas. Mais il ouvrira quand même parce qu’il a besoin de cette victoire, de reprendre le contrôle. Il attrape la poignée et nous pénétrons à nouveau dans l’ambiance vive du bar. Quelques clients nous observent sur notre passage, mais personne ne commente.

Quand on arrive à notre table, tout le monde est sur un nouveau jeu. Certains se tournent vers nous, d’autres non. Le seul regard qui me happe est celui d’Ameth. Ses yeux sont rivés sur nos mains jointes à Zed et moi. Je garde sa main dans la mienne jusqu’au bout, sans chercher à écourter le contact, attentive à la moindre variation dans sa prise, à la façon dont ses doigts se referment ou se relâchent pour y répondre.

On s’assoit, Ameth se penche vers moi presque aussitôt, ses lèvres contre mon oreille, sa voix basse, inquiète sans être envahissante :

- Effectivement, t’avais pas besoin de moi. T’es trop forte.

Sa remarque me fait sourire. Il y a quelque chose de… rentré dans ses mots, un malaise que je n'arrive pas à nommer. Malgré cela, je lui souris, parce que ça reste un compliment et qu’on m’a appris à les accueillir de cette façon.

Il dépose un baiser contre ma tempe et la soirée reprend, comme si de rien n’était. Zed reste silencieux pendant un moment, son genou contre le mien et puis, Clara l’interpèle :

- Tiens ton Coca. Tu te sens mieux ?

J’écoute, sans en avoir l’air, prête à sortir les griffes, à le protéger, à être son rempart autant qu’il peut être le mien.

- Ouais… Désolé pour… tout ça, marmonne-t-il.

- T’as pas à t’excuser. Ça arrive à tout le monde de… craquer, ajoute-t-elle. C’est cool que tu sois revenu.

Cette interaction, banale de l’extérieur, libère ma poitrine : quelqu’un d’autre que moi l’a vu, secouru et accepté tel qu’il est. Je souris malgré moi.

- Qu’est-ce qui te fait sourire ?

Je tourne la tête vers mon petit ami. Son regard accroche le mien, son sourire trop large ne me détend pas pour une fois. Je secoue la tête et élude :

- Rien. Un truc… C’est pas important.

- Je crois que si, marmonne-t-il avant de prendre une gorgée de sa boisson.

Il repose ensuite son verre sur la table, reporte son attention sur le jeu en cours, sans plus m’accorder un regard.

La soirée se poursuit, Zed se laisse porter, participe par moments, écoute beaucoup. Je reste attentive, sans être sur lui en permanence. 

Quand vient le moment de partir, les au revoir s’enchaînent simplement. Cette fois, je ne me jette pas dans ses bras. Je m’approche, pose une bise franche sur sa joue, un peu plus appuyée que pour les autres, sans m’attarder. 

Le trajet jusqu’à chez Ameth se fait sans encombre. La fatigue retombe d’un coup maintenant que la tension s’est dissipée. Une fois à l’intérieur, on retrouve cette routine presque automatique : chaussures qui traînent dans l’entrée, lumières qu’on éteint à moitié, passages silencieux dans la salle de bain.

Je me brosse les dents à côté de lui, nos regards qui se croisent dans le miroir sans vraiment s’accrocher. Il y a quelque chose de différent, léger mais présent. Je ne cherche pas à le nommer.

Je rince, m’essuie le visage, file dans la chambre et attrape mon téléphone, presque par réflexe pour écrire à Zed.

Moi : J’espère que tu es bien rentré. Merci encore d’être venu. Et bravo d’être resté. Tu peux être fier de toi. <3

Zed : Bien rentré oui. Merci encore pour tout à l’heure. Je suis désolé si j’ai un peu foutu le bordel.

Moi : Arrête. T’as rien foutu en l’air. Personne ne t’en veut. Surtout pas moi.

Zed : J’aimerais bien te revoir dans des circonstances moins… chaotiques.

Moi : Ça me ferait très plaisir aussi. On essaie de se câler ça prochainement. Bonne nuit :*

Zed : Bonne nuit :*

Je repose le téléphone sur la table de chevet, un sourire aux lèvres, prête à me déshabiller quand Ameth entre dans la pièce :

- Tu as un moment ? demande-t-il.

- Bien sûr.

- Il faut que je t’avoue… Tout à l’heure, j’ai pas aimé ce qui s’est passé.

- Il ne sait pas bien gérer ses émotions, c’est…

- Non, me coupe-t-il. Je parle de toi. Tu… Ok, il s’est effondré. Mais toi, tu t’es jetée sur lui. Plus rien ne comptait. Et… C’était vraiment pas agréable.

Je déglutis avec difficulté, parce qu’il a en partie raison.

- Je te demande pardon. C’est que... Zed, c’est quelqu’un d’important pour moi. Je lui dois… tellement. Tu ne te rends pas compte. S’il n’avait pas été là… je n’aurais pas commencé de thérapie, je n’aurais jamais porté plainte contre mon frère. En fait, je serais même mariée à l’heure qu’il est. Et profondément malheureuse, à me convaincre que je suis heureuse. On ne se serait jamais rencontré toi et moi. Je n’aurais jamais eu ma brosse à dents à côté de la tienne, je plaisante pour détendre l’atmosphère.

Il esquisse un sourire encore boudeur et je profite de cette faille pour me glisser dans ses bras.

- On se comprend. On a les mêmes démons. Je ne lui tournerai jamais le dos.

- C’est pas très rassurant, ça. Tu t’en rends compte ?

- Oui… Mais, je ne veux pas te mentir. C’est ça qui serait le plus inquiétant, non ?

Il ronchonne, le nez dans mes cheveux, mais plus pour la forme qu'autre chose.

- Ne te fais pas des nœuds au cerveau, je souffle contre son torse. Je suis bien avec toi. Tu n’as pas de raison de t’inquiéter.

Je me hisse sur la pointe des pieds et pose mes lèvres sur les siennes, dans un baiser rapide. Comme toujours, il capture mon visage entre ses mains et m’embrasse plus fort. Lorsqu’il me relâche, il me fixe un instant et souffle :

- Je t’aime.

Les mots me percutent de plein fouet, sans douceur, presque à contretemps. Ils ne me réchauffent pas comme ils le devraient. Au contraire, quelque chose se crispe en moi, une sensation étrange, comme s’ils ne s’adressaient pas vraiment à la bonne personne.

Je reste silencieuse une seconde, le regard accroché au sien, incapable de répondre comme il l’attend.

- Je suis… pas à l’aise avec ça, je murmure en rentrant la tête dans mes épaules. Ça veut pas dire que je ressens rien. Juste… Ces mots-là… la dernière fois que je les ai dits, c’était pas… sain.

Je cherche mes mots, consciente que je marche sur quelque chose de fragile.

- Et la dernière fois qu’on me les a dits… c’était… pas vraiment à moi, plutôt à celle que je prétendais être…

Je ne sais même pas encore moi-même qui je suis aujourd’hui… On ne se connaît que depuis quelques mois… C’est… Trop.

Je marque une légère pause, le temps de remettre un peu d’ordre dans ce que je ressens. Je poursuis, aussi douce que possible :

- J’arrive pas à voir ça comme quelque chose de positif. Pour le moment…

- Ok.

- Je suis désolée… D’être aussi compliquée.

- Tu m’as prévenu. Je savais dans quoi je m’embarquais. Pas de bol pour toi, je suis persévérant et patient, conclut-il en retrouvant sa bonne humeur naturelle.

- Je trouve que j’ai beaucoup de chance au contraire.

Mes mains glissent instinctivement sous son t-shirt, initiant un rapprochement physique plus facile à gérer que l’émotionnel. Il tressaille, laisse échapper un gémissement proche de la douleur. 

- Wow… Attends ! T’as les mains gelées ! Ça non plus, je m’y ferais jamais, lâche-t-il avec un rire léger, en attrapant mes poignets pour les éloigner.

Il dit ça comme une plaisanterie, comme si ce n’était rien, mais moi, je le prends en pleine poitrine.

J'ai toujours détesté mes mains, mes pieds… Ce froid que je dégage et qui rebute tout le monde. Ma mère, mes ex, les rares amis que j'ai eu, même Ben a ce mouvement de recul.

Les rares fois où je pouvais étreindre ma mère, il suffisait que mes doigts touchent sa peau pour qu’elle se crispe, qu’elle me repousse. Ça a renforcé cette idée insidieuse que quelque chose clochait chez moi. Les êtres humains sont censés avoir le sang chaud. Moi, je suis glacée, hiver comme été.

- Désolée, je marmonne en retirant mes mains.

- Allez, viens. On va aller sous la couette réchauffer tout ça.

Je me glisse dans le lit à côté de lui, et malgré la douceur de son bras autour de ma taille, son odeur rassurante, une pensée refuse de disparaître.

Zed ne m’a jamais fait sentir que j’étais froide.

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