Chapitre 52
Petit mot avant le chapitre :
Je sais que ça fait un petit moment depuis le dernier chapitre, alors je voulais simplement vous donner quelques nouvelles. ❤️
Depuis le changement de plateforme de ADA à ici, j’en profite pour reprendre certaines choses qui m'avait été signalées au fil de l’histoire, corriger, retravailler et améliorer le texte. Forcément, ça me laisse un peu moins de temps pour avancer sur les nouveaux chapitres, mais le roman continue bel et bien d’avancer. ^^"
Merci à celles et ceux qui patientent encore et continuent de suivre Maud et Zed malgré ce rythme un peu plus lent. Ça compte énormément pour moi. 🥰
Et maintenant… place au chapitre.
J'ai longtemps cru que les scènes de retrouvailles étaient une invention de romancier.
Dans les livres, les gens se reconnaissent immédiatement. Ils se tombent dans les bras, pleurent au bon moment, trouvent les mots justes. Dans la réalité, on attend dans une salle de réunion avec une table trop grande, une machine à café hors de prix et des tableaux d'une laideur absolue, en se demandant comment on est censé saluer un homme qui a disparu de sa vie depuis plus de dix ans.
En tout cas, c’est ma réalité à moi.
Je suis arrivée en avance, bien entendu. L’anxiété a toujours eu tendance à me rendre plus que ponctuelle. Aujourd’hui, ça joue clairement en ma défaveur. Je fixe la porte depuis presque dix minutes et mon cerveau alterne entre deux stratégies inefficaces : imaginer tout ce qui pourrait se passer ou refuser catégoriquement d'y penser. Pour cela, je n’ai qu’à me rappeler la soirée chez Zed et tout ce qu’il m’a confié.
La scène est encore vive dans ma mémoire. Zed en cuisine, moi qui m’approche. L’odeur du curry, mes bras autour de sa taille, mon front contre son dos, rien de plus qu’une étreinte, un geste tendre, innocent, totalement dans les limites autorisées.
Pourtant, tout a basculé. Je le revois me soulever pour m’asseoir sur le plan de travail, enfouir son visage dans mon cou, comme il le faisait en Grèce, avec cette intensité qui me faisait perdre mes moyens… puis tout a disparu. Il s’est écarté comme si la proximité de mon corps venait soudain de lui brûler les mains.
Ses mains se sont ancrées de chaque côté de moi, sur le plan de travail, les bras tendus, les épaules si rigides que ça devait être douloureux. Le corps et la tête penchés vers le sol, il semblait contenir une colère ou un reproche.
- Désolée… Je ne pensais pas à mal.
- Non… C’est moi. Je sais qu’on a dit ok pour la tendresse. J’adore ça. C’est juste que, quand tu fais ça…
Je me souviens encore de son expression quand il a osé affronter mon regard – désir, honte, peur. Une demande de pardon qui n'avait pas encore trouvé les mots pour naître.
- J’arrête de réfléchir. J’oublie les règles. Si je laisse le naturel prendre le dessus… Je vais vouloir les dépasser, a-t-il ajouté en caressant mes lèvres de la pulpe de son pouce.
- Tu veux que j'arrête ? Que je…
- Non ! Surtout pas. C’est à moi de faire attention. Malgré la cure et le reste… J’ai de mauvaises habitudes. Je t’expliquerai en mangeant, ok ?
Au cours du repas, j’ai attendu le moment où il allait changer de sujet ou trouver une pirouette pour alléger l’atmosphère. Mais au lieu de ça, il a posé sa fourchette, a fixé son assiette et m’a avoué ce qui le tourmentait – ce qui continue de le perturber.
Pendant des années, lorsqu'une émotion devenait trop forte, il avait appris à ne plus réfléchir, à faire taire ce qui débordait à l'intérieur de lui. L'alcool, la plupart du temps. Et, parfois, le sexe.
- Avec toi, ça n’est pas arrivé, m’a-t-il assuré. Justement, je ne veux pas que ça arrive. Jamais.
Tous les moments qu’il a interrompu entre nous ont pris un autre sens. Je croyais qu'il hésitait; en réalité, il se surveillait.
Il a fui mon regard à nouveau et il n’a probablement pas remarqué à quel point j’étais émue. Lui qui trouvait toujours un moyen de détourner la conversation, qui préférait plaisanter pour ne pas donner de réponses… cette fois, il me les avait offertes.
Je me suis levée, contournant la table basse qui nous séparait, le sentant scruter chacun de mes mouvements. Il a rentré la tête si bas dans ses épaules que ça m’a serré le cœur. Je me suis posée à côté de lui et à défaut d’oser embrasser son visage, ou de l’enlacer, j’ai étreint son bras, posé mes lèvres sur le rebord de sa manche.
Le reste du dîner s’est poursuivi sans aucun autre accroc. Il m’a proposé de me ramener chez moi, mais j’ai refusé : je l'avais déjà bien assez dérangé pour la soirée, et je tenais à rester prudente. Il n’en a pas conscience, mais il n’est pas le seul pour qui les règles sont difficiles. Moi aussi je me suis laissée emportée et, malgré ce qu’il affirme, je dois faire attention tout autant que lui.
Depuis, nous continuons d’échanger tous les jours. Je relis son dernier message, pour essayer de me calmer.
Zed : Bon courage. Tu sais que je suis là au besoin.
Moi : Merci ❤️
La poignée de la salle de réunion s'abaisse tout à coup et mon cœur manque une pulsation. Dès que son regard croise le mien, il s’arrête net. Ses cheveux sont plus gris que dans mon souvenir, ses rides plus nombreuses, ses épaules un peu plus voûtées, mais je le reconnais immédiatement. Ce qui est vexant, parce que lui hésite une demi-seconde.
Je me lève poussée plus par l’instinct qu’autre chose et puis je reste là, à attendre… Encore.
Le temps semble se suspendre dans le silence. Ni lui ni moi ne semblons savoir quelle attitude adopter. Je ne lui jette pas la pierre. Après tout, quel est le protocole lorsqu'on retrouve un membre de sa famille après plus d'une décennie ?
- Bonjour, Madeleine.
Sa voix se brise sur ce prénom qui n'a jamais cessé de me faire mal et qui durcit ma voix :
- Maud.
Il baisse les yeux sur ses chaussures, fait tourner ses pouces et murmure :
- Oui, oui… Pardon. Bonjour, Maud.
- Je vous propose qu’on commence par la partie administrative ? intervient Caroline, avec le professionnalisme d'une personne habituée à gérer des situations impossibles. Vous aurez le temps par la suite pour discuter, si vous le souhaitez, ajoute-t-elle à mon intention.
Elle nous invite à nous asseoir et le cadre professionnel reprend brièvement ses droits. Mon oncle raconte ce qu'il a vu, ce dont il se souvient, les inquiétudes qu'il avait déjà à l'époque, les conversations avec ma mère, ses tentatives pour être entendu…
Une partie de moi est soulagée. Une autre se sent vaguement nauséeuse. Entendre ces événements racontés par quelqu'un qui les a réellement vus leur donne une consistance nouvelle, comme si toute cette histoire cessait progressivement d'être un amas de souvenirs confus pour devenir quelque chose d'objectif, de tangible, de réel.
Ils cessent d'être des informations ou de simples souvenirs. Ils deviennent des traces, des preuves de quelqu'un qui était là. Quelqu'un qui m'a vue. Quelqu'un qui a essayé d’enrayer la machine.
À plusieurs reprises, il s'interrompt, cherche ses mots, passe une main sur son visage, comme s'il s'en voulait encore de n'avoir pas réussi à faire davantage. Il ne réalise pas que ce qu’il fait aujourd’hui vaut tout autant à mes yeux.
Caroline finit par refermer son dossier avec ce geste précis que je lui connais bien, celui qui signifie qu'elle a obtenu ce qu'elle cherchait. D’un coup, mon genou tressaute sans que je puisse l’empêcher.
- Je vais aller m’installer plus loin, souffle-t-elle en posant une main sur mon bras. Je suis littéralement à deux mètres si tu as besoin de quoi que ce soit.
J’acquiesce et elle s’éloigne.
Le silence qui suit n'a rien d’inconfortable. Il est simplement étrange. Je détaille discrètement le visage de mon oncle. Les cheveux ont blanchi davantage que dans mon souvenir. Les rides se sont installées autour de ses yeux. Pourtant, derrière les marques laissées par les années, je retrouve sans difficulté l'homme qui se présentait à chaque anniversaire avec un livre sous le bras et l'air satisfait de quelqu'un persuadé d'avoir trouvé le cadeau parfait.
Un sourire hésitant traverse son visage.
- J’ai… voulu te ramener ça. Je n’ai jamais pu te l’offrir.
Il sort un livre, les pages sont un peu jaunies par le temps, mais la couverture est flambant neuf. Peggy Sue, Le château noir. Celui que je lui avais commandé pour mon anniversaire. Celui que j’ai fini par acheté avec mes maigres économies. Celui que, de toute évidence, il a conservé pendant presque 15 ans.
Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais même pas comment réagir.
- Mais… C’est peut-être idiot finalement… Tu lis toujours autant ? demande-t-il.
La question me touche davantage que je ne l'aurais cru.
Depuis que cette histoire a commencé, tout le monde me pose des questions sur ce qui m'est arrivé. Les psychologues, les médecins, les avocats, les policiers. Chacun cherche à comprendre les blessures, les conséquences, les cicatrices. Lui est le premier à s'intéresser à quelque chose qui existait avant.
Je m’entends répondre :
- Oui. Pour le plaisir et pour le travail.
- Edition ?
- Traduction.
- Ah, oui, oui, je me souviens ! s’écrie-t-il avec un enthousiasme démesuré. Tu servais d’interprète quand vous partiez en vacances. Tu corrigeais Léandre – mon grand-père – sur ses prononciations. Une vraie dictatrice !
Cette dernière réplique m’arrache un sourire.
Pendant les minutes qui suivent, il me raconte une quantité absurde de souvenirs dont j'ignorais qu'ils existaient encore quelque part. La manière dont je lisais à table en essayant de cacher mon livre derrière mon verre, ou les listes que je rédigeais pour classer mes personnages préférés et que je modifiais ensuite chaque semaine parce que j'étais incapable de me décider. Ma curiosité à toute épreuve – “Pourquoi le ciel est bleu ? Est-ce que les limaces sont jalouses des escargots ? Comment ça marche les vagues ?” –, ou mon habitude de revenir les poches chargées de cailloux ou de coquillages en tout genre – “Des trésors inestimables !”.
Quelque chose se serre dans ma poitrine, parce que je ne me souviens de rien, ou presque. Mon enfance ressemble à une maison dont la plupart des pièces ont brûlé. Il reste quelques murs, quelques objets épargnés, mais l'ensemble est inhabitable, rongés d’horreur.
Alors que lui… Lui semble posséder les plans d'origine. Il décrit une petite fille passionnée, obstinée, parfois agaçante, souvent excessive et profondément vivante. Une petite fille qui, contre toute attente, me ressemble, au-delà de celle que j’ai projetée toutes ces années.
- Ah ! lance-t-il tout à coup, l’air moins certain. J’ai aussi… apporté ça.
Il sort une vieille enveloppe.
- Après… L’accident… Ta mère a exigé que je m’en débarrasse. Mais, je n’ai jamais pu m’y résoudre…
Je prends le papier craft avec précaution, sans trop savoir à quoi m’attendre. Il a cette fragilité particulière des objets qui ont survécu à plusieurs déménagements, plusieurs tris, plusieurs occasions d'être jetés – usé aux coins, ramolli par les années.
Je glisse un doigt sous le rabat, récupère le contenu : des photos papier, épaisses, avec leurs couleurs un peu passées et leurs bords blanchis.
J’en prends une. Deux bébés. Un frère et une sœur si j’en crois les couleurs peu subtiles de leurs combinaisons. Ils se ressemblent, pas comme des frères et sœurs se ressemblent, plutôt… comme deux reflets imparfaits dans un miroir. Leurs petites mains potelées vers le haut, ils se tiennent dans leur sommeil.
Je passe à la photo suivante. Encore les mêmes enfants, mais cette fois assis sur un tapis orné d’étoiles de toutes les couleurs. J’observe plus en détail. La façon dont les cheveux du garçon boucle un peu plus que ceux de la fille. Leurs yeux rieurs, leurs petits nez, leurs joues rondes… Et ce grain de beauté, identique à celui sur ma joue.
Si ça, c’est moi… Alors…
J’ai imaginé Florentin des dizaines de fois depuis que Caroline m'a appris son existence. Un enfant. Un garçon. Une silhouette floue. Une idée. Mais il n'y a rien de flou dans cette photographie. Je peux voir les plis de sa combinaison, les motifs du parquet sous la couverture, le duvet des peluches autour de nous.
Je change de cliché. Assis sur le même tapis étoilé que tout à l’heure, il attrape mon visage à deux mains, sa bouche est sur mon visage. Je le serre aussi, au niveau du cou, mes yeux réduit à une mince ligne, perdus entre les replis de ma joie.
Une autre : dans la cuisine, les joues barbouillées d’orange, je lui tends une cuillère pour essayer de le faire manger. Une autre : cette fois on se chamaille pour un jouet, chacun tirant de son côté le pauvre lapin en peluche. Et une autre. Un jardin, je suis sur le point de manger une fleur et il tend la main vers moi – pour m’en empêcher ? Pour partager le festin ? – l’air très sérieux.
Un détail attire mon attention. Un sourire que je n’ai jamais vu sur le visage de ma mère. Rayonnant, chaleureux, franc, à des lieues de la mascarade polie qu’elle affiche en permanence.
C’est elle, la mère que j’aurais pu avoir ?
Je n'ose même pas imaginer ce que ça coûterait à mon oncle si sa version réelle apprenait l’existence de ces clichés.
Je les repose aussitôt, comme s’ils allaient s’effriter entre mes doigts, ou qu’ils risquaient de déclencher le courroux de ma génitrice alors même qu’elle est absente.
- Tu peux les garder. Elles sont pour toi, m’informe mon oncle.
Il ne dit plus rien, semble attendre… quelque chose. Je jette un coup d'œil vers Caroline, hésite à l’appeler pour qu’elle nous guide dans cet échange gênant et me ravise : mon oncle mérite mieux qu’une dérobade.
- Merci, je murmure.
- C’est moi qui devrais te remercier.
Il hésite à son tour, prend une inspiration et demande, un peu trop vite :
- Est-ce que je peux te revoir ?
Je n'arrive pas à retenir mon mouvement de recul, une partie de moi guette le retour de bâton. Mon regard retombe aussitôt sur la table, incapable de soutenir le sien.
- Tu n’es pas obligée de répondre maintenant, précise-t-il, les mains levées dans un geste d’apaisement. Ça pourrait se passer ici. Enfin, je suppose. Maître ?
- Oui, bien entendu, répond mon avocate. On pourrait organiser le même type de rencontre qu’aujourd’hui. Seulement si tu le souhaites, ajoute-t-elle à mon attention.
- Je peux aussi te donner mon numéro de téléphone, renchérit-il. Si tu décides juste de m’écrire, ça me convient aussi. Tu peux refuser aussi. Tu ne me dois rien. Je… Je ne veux pas que tu te sentes obligée d’accepter quoique ce soit.
Aucune déception dans sa voix, aucune insistance, seulement une patience qui me fait presque plus mal que s’il avait exigé une réponse.
J’opine, à court de mots. Il fouille dans les poches de son manteau, en sort un morceau de papier froissé, y griffonne son numéro, le glisse vers moi et se lève.
- Prends ton temps. Quoi que tu décides… Je suis très content de t'avoir revue, Maud.
Cette fois, il prononce correctement mon prénom. Il n'aura eu besoin que d'une seule correction, alors que mes parents ont toujours rejeté jusqu’à l’idée.
Un dernier signe de tête pour Caroline, un autre pour moi et il se tourne, prêt à partir.
- Attends !
Je ne réfléchis pas vraiment. Je quitte mon siège et le prends dans mes bras.
Je ne sais pas si je suis prête à lui offrir une place dans ma vie, ni même si ce sera le cas un jour, mais lui accorder cette étreinte me semble juste.
Il reste figé une fraction de seconde avant de me rendre mon étreinte avec une prudence infinie, comme s'il avait peur qu'un geste de travers suffise à me faire disparaître de nouveau. J’aperçois à l’autre bout de la pièce Caroline qui range ses papiers, avec ce petit sourire attendri qu’elle avait déjà quand nous étions adolescentes.
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