Chapitre 7 - APÉRO BAGNOLE
Jonathan lève la bouteille devant le plafonnier.
— Alors ? On y va ou pas vendredi prochain ?
Il la penche d'un côté, de l'autre, la secoue à peine. Paris soupire.
— Mais... je comprends pas. Comment se fait-il qu'il soit si difficile de confirmer un rendez-vous ?
Jonathan tourne lentement la tête vers lui.
— Dites à Simone que je refuse la fille qu'elle m'a envoyée pour les photos brésiliennes. J'avais demandé une fille nette, souriante, sportive. Je vois du sale et du bedonnant.
— Répondez oui pour la soirée de Michael Kors. Je veux qu'un chauffeur m'y dépose à vingt-et-une heures trente et passe me reprendre à vingt-et-une heures quarante-cinq précisément.
— Et appelez Nathalie de chez Glorious Food. Dites-lui non pour la centième fois : je ne veux pas de meringue. Je veux des tourtes tièdes fourrées de rhubarbe compotée !
Paris rabat le pare-soleil, attrape son reflet.
— Je crois que j'ai pas mis assez de laque...
Aucune mèche ne bouge. Jonathan porte le goulot à ses lèvres, deux gorgées pleines, le retire après quelques secondes.
— J'crois surtout que dans une demi-heure, t'auras d'autres problèmes.
— Ah oui. La Damien. C'est plus possible.
— Quoi encore ?
— Non seulement faut payer ses consos, mais maintenant on doit rester devant le comptoir. J'veux pas l'entendre ce soir. Pas une fois!
Jonathan s'approche de lui en prenant une voix nasillarde.
— Paaaaris... pas derrière le baaaar...
— J'te jure...bientôt ils vont mettre un sens interdit en plein milieu du passage.
Une Marlboro sort du paquet.
— Ah non... Pas dans la voiture. J'te l'ai déjà dit.
— J'ouvre pas ma vitre, il fait trop froid.
Jonathan reprend, le nez pincé.
— Paaaaris... pas dans la voituuuure...
Il boit à nouveau.
— Sérieux, c'est du tabagisme passif.
— Passif. Voilà un terme approprié.
La fumée lui arrive en plein visage.
— Refuse qu'on fume dans les taxis... moi j'refuse qu'on PAYE dans les taxis. Ça m'in-co-mode !
Jonathan ouvre la fenêtre de son côté en grand et passe la tête dehors.
Le volume baisse d’un cran.
— Paris…
— J’ai bientôt fini, t’inquiète.
— Faut que j’te dise un truc.
— Vas-y.
— J’ai rencontré un mec.
— Ah ?
Paris se tourne complètement vers lui.
— Mais raconte.
Jonathan garde les yeux devant.
— J'sais pas… Ça m'est tombé dessus.
— Quoi ?
— Lui.
Le mégot termine dans l’allume-cigare.
— Attends. Il s'appelle comment ? Où tu l'as rencontré ? Vous vous êtes revus ?
— Doucement…
— Le prénom.
— Mehdi.
— Mehdi...
— Ouais.
— Où ?
— À côté du collège. Dans l’quartier.
Paris referme sa bouteille.
— On s’écrit. C’est bizarre… on s’est vus deux fois et…
Jonathan le regarde sourire.
— … Mais ?
Les premières notes montent des enceintes. Paris lève un doigt.
— Deux secondes.
La tête se met à remuer avant de se tourner vers lui.
— I see you.
Jonathan pousse le volume au maximum. La vitre passager s'abaisse, la musique gagne la rue. Paris ouvre sa portière, la laisse grande ouverte, une main portée aux lèvres pour mimer le rire de Britney Spears, qui démarre quelques secondes plus tard, puis sort en roulant des épaules jusqu'au capot de la 106. Il casse un poignet, laisse l'autre suivre, rejette la tête en arrière, bouche les paroles. Jonathan tape la mesure sur sa bouteille levée devant lui pendant que Paris monte sur le trottoir, contourne un panneau de signalisation et revient devant la voiture. Une longue gorgée, les phares s'allument. On. Off. On. Off. Chaque appel de lumière accompagne un mouvement.
Un mec passe en face. Les bras montent au ciel, un clin d'œil part dans sa direction ; l'autre lui renvoie un pouce levé. Jonathan chante par-dessus la musique.
— ... gimme, gimme, gimme... MORE !
Sa paume s'écrase sur le volant, un coup de klaxon ponctue le refrain.
— MORE !
Le corps se couche sur la carrosserie, s'y frotte un instant avant de se redresser d'un bloc. Jonathan se plie en deux. Les appels de phares reprennent, plus rapides, et chaque pose vient se caler dans les éclairs jusqu'à la dernière note. Une seconde d'immobilité, et il revient vers la voiture en reprenant son souffle, les joues rouges. Jonathan s’essuie les yeux puis applaudit.
— Bravo ! Bravo !
— Merci... merci... merci...
Le siège passager grince sous son poids, sa main salue encore avant qu'un nouveau rire ne l'emporte.
— Ma bouteille...
Paris se penche entre les deux fauteuils.
— Attends... elle est où ? Mais...
Il se contorsionne jusqu'au plancher.
— Ah voilà ! Sacrilège !
Plusieurs gorgées d’affilée.
— T'as dû réveiller tout l'quartier... Événement exceptionnel ! Une seule date en France. Après avoir rempli les plus grandes salles d'Europe, le « Paris On Tour » débarque enfin dans la capitale.
— En première partie... Madonna. Qui a insisté.
Il agite le mélange ; le fond ballotte.
— Allez, finissons-en !
Ils boivent d’un trait. Paris relève légèrement le menton vers le rétroviseur.
— Alors ?
— Parfait.
Il sort son Jean Paul Gaultier du sac et s'en asperge sans compter, les yeux fermés.
— Maintenant, oui.
💬 Commentaires 4
J'ai beaucoup ri en le lisant, même s'il me laisse un léger gout amer, car nous ne nous parlons plus depuis plusieurs années.
Ce qui n'enlève rien à la qualité du chapitre, évidemment. ;-)