Chapitre 6 - LA CITE

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 1327 mots


22h18.

La 106 est garée dans la file des voitures qui stationnent le long du mur de béton, moteur coupé, phares éteints. Jonathan est assis, le corps légèrement en avant. Devant lui, le passage s'enfonce sous les immeubles jusqu'à une lueur claire au fond, tandis que plus haut des points de lumière ponctuent les façades et qu'un nuage recouvre la lune. Personne. Une canette roule contre une bordure, s'arrête. 22h19 au tableau de bord. Deux silhouettes passent, disparaissent derrière les voitures.

Dans l’ombre, une forme se détache et avance vers lui. Casquette basse, sacoche en bandoulière, pas rapides. Jonathan fait deux appels de phares. L’autre marque un temps, regarde autour de lui avant de reprendre sa marche. Arrivé à hauteur de la voiture, il ouvre la portière et s’assoit sur le siège passager, dont il ajuste la position.

— Bien ou quoi, Jo ?

Il lui donne un coup d’épaule.

— Comment tu connais mon prénom ?

— J’me suis renseigné, tu crois quoi ? Tout s’sait dans la cité.

— Ok... alors on fait quoi ?

Mehdi fait un geste de la main vers l’avant.

— Vas-y, roule. On fait un p'tit tour.

Jonathan enclenche la vitesse et fait lentement pivoter la 106 hors de son emplacement.

— T'sais comment sortir de là maintenant.

Mehdi garde un bras posé contre la portière, le regard dehors. Ils passent devant le collège plongé dans le noir.

— Pas trop chauds les p'tits ?

— Y en a, ouais. Les garçons surtout.

— Pas qu’y commencent à t’faire la hagra.

— La hagra ?

— Ouais… laisse tomber.

La voiture ralentit devant un kebab. Mehdi descend parler aux deux mecs accoudés à la vitrine et revient avec une cigarette coincée derrière l'oreille.

— On r’part ?

Un signe de tête, le pied relâche l’embrayage.

— Continue tout droit, là.

— Je connais pas trop...

— T'inquiètes, moi j'connais.

Jonathan change de prise sur le volant.

— Y a quoi ? Pas d’stress.

Mehdi se penche vers l'autoradio, change de station, revient en arrière, s'arrête sur un funk lent, basse épaisse. Le son monte et couvre l'habitacle pendant que ses doigts battent la mesure sur sa cuisse.

La voiture quitte les grands axes et s'engage entre les tours rondes qui émergent au-dessus des pelouses, leurs façades couvertes d'ardoises sombres ou vertes, les arbres découpant leurs branches sous la lumière des lampadaires, plus loin un hall où trois silhouettes occupent les marches de l'entrée. Mehdi descend le premier, les paumes claquent, les doigts se referment. Jonathan met un instant de plus à sortir et les rejoint, les mains dans les poches.

— Ça fait quarante piges que j'les vois, ces enflures.

A l’intérieur, le néon grésille et répand une clarté froide sur le carrelage. Jonathan reste près de la porte vitrée, dans l'ombre.

— Hier j'suis chez ma tante. Tranquille. J'mange. J'sais plus quelle heure il était. Onze heures p’t’être. Là y a son fils qui débarque. D’jà il avait les yeux comme ça. J'me suis dit : ça y est, encore un truc. Il rentre, il dit rien à personne, il ouvre le frigo, il reste d’vant le frigo cinq minutes. Cinq minutes. Comme ça.

Il mime quelqu'un devant une porte ouverte.

— Après il referme. Il va dans l’salon. Il r’vient. Il rouvre le frigo. J'te jure.

— Pourquoi ?

— Attends. Il ressort avec une bouteille de lait.

— Et ?

— Bah rien.

— Bouffon.

Les rires repartent. Jonathan sourit lui aussi. Adossé au mur, Mehdi demande :

— Il est où Choco ?

— J’sais pas.

— Encore sur sa cross.

— Elle roule même plus sa merde.

— La dernière fois il s’est encore mangé le bitume. C’était mardi.

— Mercredi.

— Mardi.

— Mercredi.

— J'étais là.

— Moi aussi j'étais là.

Jonathan finit par rire.

— C'était quel jour du coup ?

— Mardi.

— Non mercredi.

— Vas-y, c’est bon. T'es vraiment un clochard toi… C'est pour ça qu'Assia elle veut plus t'voir. Avant elle y avait Sarah, avant Sarah y avait Sonia, j'peux continuer longtemps s’tu veux.

— Sonia elle était chelou aussi.

— C'est vrai.

— Celle qui t'attendait d’vant les chiottes ?

— Ouais. Que des folles, sérieux.

Un silence retombe. Près des boîtes aux lettres, l’un des mecs roule sa cigarette, le papier serré contre les phalanges, avant de cracher par terre.

— T'as pas des meufs à nous présenter toi ?

Jonathan baisse la tête.

— Euh...

— Bah alors ?

— Si. Bien sûr… J’en connais.

— Ah voilà.

— Pourquoi ?

— Comme ça…

— Ben dis.

— Nan rien.

Quelqu’un lâche :

— Il a cru qu't'étais PD.

Les rires éclatent, secs, rapides. Mehdi tire sur sa cigarette sans quitter Jonathan des yeux. La braise rougit au bout de ses doigts, la fumée sort lentement de sa bouche, monte entre eux, s’étire et voile son visage. Les voix continuent autour, l'air redevient net.

*

Les lampadaires recommencent à couler sur le pare-brise.

— Tu taffes d’main ?

Avant de répondre, Jonathan retrouve à sa droite le profil dans la pénombre, la main posée sur le survêtement, les ongles grattant le tissu.

— Ouais. J’veux pas rentrer trop tard.

Mehdi retire sa casquette. Entre ses doigts, la visière se creuse, reprend sa forme, se courbe de nouveau, puis il la rabat sur son front et prend le portable dans le vide-poches. Jonathan lui lance un regard.

— Hé… qu’est-ce que tu fais ?

Les pouces courent sur le clavier.

— Oh ! C’est mon téléphone.

Une main se détache du volant. Mehdi continue de pianoter quelques secondes avant de reposer l'appareil où il l'a trouvé.

— J't'ai mis "Schizo"… prends à droite là.

— Là ?

— Ouais. 

La voiture s'arrête au bord d'un talus sec, au pied d'un mur de pierre que les arbres dépassent de toute part. Le moteur clique trois fois avant de s'éteindre. Plus rien que le souffle de la ventilation.

— Et toi, tes journées ?

La molette du briquet ripe à vide.

— Moi… j’bosse pas en ce moment. J’suis à l’ANPE. J’cherche. J’dépose des CV.

Le coude posé sur la portière, il garde les yeux dehors, deux doigts de chaque côté de la bouche. Plus bas, les phalanges froissent le tissu. Jonathan fixe sa vitre, la paume sur le levier de vitesse, et les plis continuent de bouger lentement. Mehdi vient poser sa main sur la sienne — une pression franche, chaude — et l’amène doucement contre le nylon. Ça pousse.

— Vas-y.

 

Mehdi se redresse et remet son survêtement en place, les chiffres verts du tableau de bord changent une nouvelle fois. Une voiture arrive du côté du talus, les pleins phares balayent l'habitacle avant qu'elle ne passe lentement derrière la 106 et s'éloigne dans la nuit. Jonathan démarre et quitte le renfoncement pour retrouver la route ; Mehdi fouille dans sa sacoche, retourne un paquet de cigarettes en le secouant jusqu’à ce qu’une clope s'échappe et tombe sous le siège.

— Pffff...

Il se penche, la récupère et l'allume. Jonathan tousse lorsqu'il tire dessus. Mehdi baisse la vitre de quelques centimètres, l'air frais chasse la fumée.

— Continue. Tu m'lâches juste après le pont.

Il se déporte sur la droite et s'arrête sans couper le moteur.

— À plus.

— Ouais.

La portière s'ouvre, Mehdi traverse le boulevard et file vers l'escalier en colimaçon, Jonathan le suit des yeux dans le rétro jusqu'à ce que sa silhouette se perde là-haut. Il passe la langue sur ses lèvres. Salé, amer.

Il remet le contact. Romainville, vingt minutes plus tard. À l’intérieur, la chaleur l’enveloppe, les clés tombent sur le meuble, les vêtements suivent jusqu’à la salle de bain où l’eau coule longtemps, très longtemps. La buée gagne la glace, un revers de main fait revenir son visage dans le miroir. Un goût persiste.


💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
RaphHary07 • 3 semaines, 6 jours
Un chapitre qui met les émotions à rude épreuve, surtout pour ceux qui, comme moi, ont vécu une « aventure » similaire…
Le cœur prêt à sauter de la poitrine alors que les doigts effleurent le tissu… comme si j'y étais !
C'est toujours un réel plaisir à lire et je réitère mes compliments des chapitres précédents !
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 3 semaines, 6 jours
Merci pour ton suivi, je sais que ça te parle ;-) et c'est un réel plaisir de lire tes retours.
👍 1
Enattendantlapluie • 1 mois
Une entrée dans les émotions de Jo par le goût. Le goût qui nous révèle à la fois ce qui s'est passé et ce qu'il en reste.
Je suis toujours aussi fan de ton style affûté, qui sert ton personnage.
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 1 mois
N'en jetez plus ! 😄 Merci beaucoup pour tous ces retours qui vont toujours au-delà du simple "j'aime / j'aime pas", et c'est vraiment précieux. Tu mets souvent des mots très justes sur les effets de lecture.
👍 1